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Full text of "Canova et ses ouvrages"

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-^jdr (Ok^'>^ 



sir 



CANOVA 



ET SES OUVRAGES, 



IMPRIMERIE D'ADRIEN LE GLERE ET C", 
qdài des toGDRiNS, »" 35. 



CAN'QVA 






> 



I 



CANOVA 



ET SES OUVRAGES 



OU 



MÉMOIRES fflSTOWQUES 

SUR LA VIE Et LES TRAVAUX 

DE CE CÉLÈBRE ARTISTE 

PAR 

M. QUATREMÈRE DE QUINCY 

PK l'iUSTITCT ROTAL DI FRAHCK (aCaDKHIR DKS IMSCMPTIOKft KT BKLUS - L>TTnKf ) 

sxc»KTA.iiiR piKPirroKL DI l'acadkMib dis brauk-ahts. ' 



!S(conùt (Slrttton. 




PARIS. 

ADRieiV LE GLERE ET C'S IMPRIMEURS -LIBRAIRES,. 

QUAi DES AUGUSTINS, N* 35. 

M DCCC XXXVI. 






I 



ri c I r" 



HARVART COttESE LIBBARV 
N. NELSON 6AY 

mSORQIMENTO COUEGTION 

C00UD6C FUNO 

1931 



M 




Je me reprochois depuis loug-temps de nVvoir 
pas encore payé à la mémoire de l'illustre artiste 
dont je publie enfin aujourd'hui l'histoire, le. tri- 
. but d'honneur, d'admiration et d'amitié, dont la 
haute réputation de ses œuvres, et les rapports par- 
ticuliers qui m'attachèrent à lui , me faisoient un 
devoir de m'acquitter. 

Dépositaire d'un très-grand nombre de ses let- 
tres, résultat d'une correspondance de trente an- 
nées, long-temps sollicité 'd'en publier le recueil , 
je ne pus jamais me résoudre 4 une publication 
faite isolément , et dénuée d'une application sen- 
sible aux sujets de discussion qu'elles renferment. 

Gepiiendant l'ouvrage que M. Missirini a im- 
primé il y a dix ans sur Canova, avoit depuis long- 
temps rendu public un assez grand nombre de 
mes lettres, que je lui avois écrites le plus souvent 



vj 

en italien. Je ne doute pas que l'héritier et frère 
de Canova, n'en ait encore beaucoup d^autres de 
moi y et aussi d'un assez grand nombre de per- 
sonnages y avec lesquels notre grand statuaire dut 
avoir des relations multipliées. 

J'avouerai qu'il m'est quelquefois arrivé de pen- 
ser, qu'un recueil général de toutes les correspon- 
dances de Canoya, pourroit offrir un. ensemble 
de faits et de notions assez curieux , et qui ne se- 
roit.pas sans importance pour sa mémoire. Mais 
je pense qu^une semblable collection ne pourroit 
se faire qu'à Rome, sous la direction de M. l'abbé 
frère de Canova , dépositaire de tous ses papiers , 
et légataire universel de tous les objets de sa suc- 
cession. Si jamais ce projet se réalisoit, je m^em- 

a 

presserois d'y contribuer, par la remise de toutes 
les lettres que je possède , et dont celles que je 
publie forment U moindre partie. 

Je dois dire ^ qu'en gardant ce dépôt tout-à-fait 
intact, j'avois néanmoins conservé l'espoir de le 
mettife quelque jour en œuvre, dès qu'un heu- 
reux loisir me permettroit d'en faire emploi avec 
plus ou moins d'étendue, sous la forme de pièces 
justificatives, à l'appui des Mémoires historiques 



dont je m^étôis , de tout temps , proposé la publi- 
cation , sur la vie et les ouvrages de Canova. 

Mais sa vie, écrite par M. Missirini, et imprimée 
en Italie^ peu de temps après sa perte, (en 1824) 
ayant prévenu le projet que j'avois toujours 
eu de lui rendre en France, et en français, l'hom- 
mage dû à son génie et à sa renommée, je crus 
devoir alors m'abstehir de toute publication , qui 
eût pu ressembler à une coiicurrence. Cependant en 
produisant un assez grand nombre de mes letti*es, 
Fouvrage italien devoit m'enhardir à lui donner 
plus tard une sorte de pendant, où figureroit, 
comme une contre -partie, le choix d'un assez 
grand nombre de lettres adressées à moi par 
Canova. 

J'avouerai que la forme sous laquelle je m'étois 
depuis long-temps proposé d'écrire sa vie, exigeant 
que rhistorien se mette, si l'on peut dire, en scène 
avec le héros de son histoire, la crainte d'encourir le 
reproche de vanité présomptueuse, put contribuer 
encore à suspendre l'exécution de mon projet. 
Cependant plusieurs personnes sont parvenues à 
vaincre là-dessus mes scrupules. Le laps des, an- 
nées y est entré aussi pour quelque chosfe; enfin. 



• • •• 

VIIJ 

* 

la différence bien s^isible du plan de mon tra- 
vail, avec tîelui de l'ouvrage italien, différence 
que fait assez entendre le modeste titre de Mémoi- 
res historiques y tout cela m'a encouragé à procé- 
der, dans un autre syst3ème, à la revue générale 
des oeuvres de Canova. 

Pourquoi, en effet, le grand nombre des sujets 
de sa correspondance avec moi, dans tout le cours 
de ses travaux, Âe ni^auroit-t-il pas in^iré 
l'idée d'en publier les résultats? Pourquoi les dis- 
cussions ou explications qu'il m'adressôit sur ses 
ouvrages, à mesure qu'il les produisoit> et sur 
lesquels s'èxerçoit quelquefois librement ma cri- 
tique, ne m'auroient-elles pas autorisé , soit à en 
porter personnellement des jugemens provisoires, 
soit à proclamer ceux d'une opinion, qui devoit 
finir par être celle de presque toute l'Europe ? Le 
titre et la forme plus modestes de Mémoires, au 
lieu de la forme et du titre à! histoire j me parurent 
encore devoir faire plus facilement pardonner à 
l'écrivain, d'y prendre en quelque sorte un rôle , 
c'est-à-dire, de se citer souvent lui-même, ne 
fût-ce que pour introduire quelques variétés de 
formes et de narration, dans la revue, peut- 



IX 



être monotone^ d'un si grand nombre d'ouvrages. 

Aujourd'hui enlBn y que l'épreuve du temps en 
a déjà ratifié la valeur; aujourd'hui que nulle ri- 
valité de nation 9 d'école^ d^opinion de circon- 
stance, ne peut contester l'unanimité des suffrages 
qu'ils ont continué de recueillir, j^ai cru que Pin- 
stant pouvoit être arrivé de soumettre , non plus 
Tartiste et ses ouvrages, mais ses historiens et leurs 
jugemens, au tribunal des connoisseurs et des ama- 
teurs de toutes les nations. 

Il faut dire , en effet , que Canova a eu le privi- 
lège, peut-être sans exemple, de jouir pendant sa 
vie, d'une renommée qu^on peut appeler univer- 
selle, et telle, qu'aucun des plus grands talens mo- 
dernes n^en a réellement obtenu une semblable. 
Les plus célèbres (mérite à part et dont je ne pré- 
tends pas ici me faire juge) ne s^étoient jamais vu 
vanter pendant leur vie par un concert de suf^ 
frages aussi nombreux , aussi étendus , aussi una- 
nimes. A la vérité le renom de leurs œuvres, sur- 
tout après eux, se propagea dans tous les pays qui 
voulurent acquérir, soit des modèles pour l'art , 
soit des objets d'embellissement. 

Mais ce que Canova eut encore de particulier. 



c est qu'il fut dans le cas de refuser presque autant 
d'ouvrages, qu'il lui fut donné d'en produire; et 
pourtant il n^y a peut-être point de capitale qui 
ne tire vanité de quelque œuvre de son ciseau. 

Pline avoit dit en particulier d^Âpelles : Pictoi^ 
que res communis ternxrum erat. Mais qu'étoit*ce 
au temps de Pline, pour ce qui regarde les beaux- 
arts, que ce qu'il appeloit le monde ^ si on le 
compare au monde de la civilisation moderne? 
Avec bien plus de justesse et de réalité, pourrions- 
nous appliquer cette hyperbole laudative à Far- 
tiste, dont les œuvres répandues dans toute l'Eu- 
rope, ont pénétré jusqu'en Amérique. 

Cependant, plus cette dispersion de ses ouvrages 
avoit pris d'accroissement» plus à la longue de voit 
devenir difficile l'entreprise ^ non pas seulement 
d'en faire un catalogue approximatif, mais d'en 
donner les descriptions, et d'en réunir les détails 
critiques. 

Les statues^ en effet, ne sont pas comme les ta- 
bleaux , et le plus grand nombre des œuvres de 
la peinture, susceptibles de transports faciles» qui 
peuvent en faire des objets de commerce, si Ton 
peut dire, entre les nations. Il importoit donc au 



jugement éclairé de la postérité ^ sur les ouvrages 
de Canova^ que leur description critique ait pu 
avoir lieu, soit sur la vue de ses productions, soit 
par des témoins qui auroient eu l'avantage d'assis- 
ter à leur création, et de déposer fidèlement des 
succès qu'ils obtinrent, des impressions qu'ils ont 
produites , concurremment avec les ouvrages con- 
temporains. 

Ne pourroi^je pas me flatter d'avoir réuni 
quelques-uns' de ces avantages, grâce au grand 
nombre de rapports qui, dès l'origine à Rome , et 
pendant quarante années , par de fréquentes en- 
trevues et par des correspondances suivies, m'ont 
initié en quelque sorte , et fait assister à la pro- 
duction de ses nombreux travaux , et dont j'eus 
encore la facilité de voir beaucoup d'originaux , 
et à Rome, et en France, et en d'autres pays? 

Je ne dois pas négliger cependant de citer avec 
reconnoissance , comme autorités qui m'ont sou- 
vent prêté leur appui, deux écrivains dont les 
ouvrages ont précédé le mien ^ soit sur Ganova et 
les détails de sa vie, soit sur ses œuvres. L^un est 
M. le comte Cicognara, qui, dans sa célèbre His- 
toire de la Sculpture moderne, imprimée long- 



XIJ 

temps avant la mort de Ganova^ avoit déjà publié 
un assez grand nombre de notices en son honneur, 
et accompagnées des contours gravés au trait de 
plusieurs de ses statues. L'autre est M. Melchior 
Missirini^ qui prononça Téloge de Ganova dans la 
cérémonie de son catafalque à Rome, et a fait, 
en 1 824, imprimer les détails de sa vie et de ses 
productions. 

Mon ouvrage, comme je Tai déjà fait entendre, 
se termine par un Appendice que j'aurois rendu 
beaucoup plus volumineux^ si j^avois voulu y com- 
prendre la totalité des lettres autographes que j'ai 
conservées de Canova. Je n'ai prétendu ici^ au 
contraire , en faire entrer dans ce recueil , que 
quelques-unes de celles qui se rapportent directe- 
ment au plus grand nombre de ses ouvrages , à 
mesure qu'il les mettoit au jour, et dont il désiroit 
que j'eusse de lui des renseignemens exacts. Aussi, 
ne les publié-je que comme étant, en quelque 
sorte, des pièces justificatives de l'histoire de ses 
travaux. 



J/ 






>/ 



ET SES OUVRAGES. 17 

pour la sculpture et Fak'chitecture. Il n'arrive 
peut-^tre rien dVbsolument nouveau sous le so- 
leil; mais, de toute nécessite, il survient, dans la 
marche de Tesprit humain , qui ne sauroit rester 
stationnaire , certains renouvellemens , que Ton 
pourroit comparer à ceux des saisons. Or, qui dit 
renouvellement ne dit pas nouveauté. Souvent on 
prend pour un progrès ce qui n'est que la cessa- 
tion d'un mouvement rétrograde. 

Ainsi de lointains voyages avoient révélé avec 
beaucoup plus d'exactitude et de détails qu^on 
n^en avoit, non -seulement l'existence, mais les 
formes, les détails et les ornemens d^un très-grand 
nombre de monumens de l'antiquité grecque. 
D'heureuses découvertes de villes antiques rui- 
nées ou ensevelies, Vélléia, Pompéij fferculanum, 
avoient excité de plus en plus le zèle des savans 
et la curiosité des amateurs. Rome surtout dut 
accélérer et augmenter ce mouvement, avertie 
qu'elle devoit encore receler de nouveaux et im- 
portans trésors, sous les décombres de beaucoup 
de monumens , tant dans son enceinte que dans 
les pays et les villes qui l'environnent. 

Ainsi , peu après le milieu du dernier siècle , on 
vit se rallumer le flambeau de l'antiquité. Des* 
lumières sans nombre se répandirent en Europe. 
Il seroit trop long de citer, en Angleterre , en Al- 
lemagne, en France, en Italie, les noms des sa- 



i8 CANOVA 

vans^ des écrivains et des amateurs ^ qui avoient 
commencé à remettre en honneur le goût des arts 
de la Grèce et de Rome antique. 

Nous ne pouvons cependant nous empêcher de 
citer ^ en France^ le comte de Caylus^ qui avoit 
donné le rare exemple d'un grand et riche sei* 
gneur préférant aux illustrations de la cour la cé- 
lébrité du savoir, employant sa fortune en ac- • 
quisitions de tout genre , et réveillant au sein de 
l'Académie royale des Inscriptions et belles lettres, 
soit par ses écrits, soit par ses collections, soit par 
ses encouragemens, le goût des recherches et des 
connoissances en fait d'arts et de monumens an- 
tiques ; ce qu atteste son grand et toujours pré- 
cieux Recueil (t antiquités. 

Rome moderne n'avoit pas cessé non plus de 
produire quelques antiquaires zélés; et, quant à la 
science archaïque, on doit avouer que l'Italie n'en 
avoit jamais laissé entièrement négliger la cul- 
ture. 

Le pape Benoit XIV, par la grande collection 
d'antiques au Gapitole , avoit préparé la voie où 
les arts modernes dévoient, tôt ou tard, rentrer. 
Mais ces arts avoient commencé à manquer d'ali- 
mens. 

Il devoit appartenir à Winckelmann de donner 
une dernière impulsion au renouvellement du 
goût de Fantiquité, par son Histoire de Vart^ com- 




■ru 



ET SES OUVRAGES. uj 

posée en quelque sorte concurremment^ et comme 
avec les matériaux rassemblés dans la Villa Âlbani, 
parPillustre Cardinal de ce nom. 

Enfin Rome voyoit s'élever, en l'honneur de 
Tart antique, un nouveau monument qui ne pou- 
voit qu^en augmenter singulièrement l'influence. 

Dès 1 773 , le pape Clément XIV avoit fondé au 
Vatican et commencé d^élever ce magnifique Mur- 
séum , destiné à recueillir les restes alors disper* 
ses de l'antique sculpture; monument qui devoit, 
par le zèle de Pie VI et de ses successeurs, encou- 
rager de plus en plus les recherches des savans, et 
exciter Témulation des artistes chez toutes les na- 
tions de l'Europe, comme les effets l'ont bientôt 
prouvé. 

Long-temps donc avant que Canova se fôt fait 
connoitre, même à Venise, tout sembloit annon- 
cer que des causes aussi actives ne resteroient pas 
sans produire leurs résultats. Une révolution de 
goût dans les esprits, et de principes dans les idées, 
ne pouvoit pas ne point faire naître quelque talent, 
qui prétendît mettre en pratique ce qui germoit 
en théorie chez un grand nombre ; et déjà se pré- 
paroit la manifestation d^un changement de ma- 
nière, chez quelques artistes. 

Nous en vîmes les préludes pendant notre pre- 
mier séjour en Italie, depuis 1776 jusqu'en 1780. 
Toutefois, il faut le dire, l'action de ce change- 






7.0 CANOVA 

ment paroissoit influer beaucoup plus sur les opi- 
nions et les études de tous les jeunes artistes 
étrangers qui afHuoient en Italie ^ que sur le goût 
de ceux du pays et surtout de Rome. Hors Mengs 
en peinture^ Volpato et Piranesi en gravure, Ton 
ne citoit aucun nouveau nom remarquable. 

Winckelmann qui , de concert avec le cardinal 
Albani , avoit tant contribué à la révolution dont 
on parle; Winckelmann, dis -je, avoit quitté 
Rome, et une mort cruelle venoit de Fenlever. 
Le nom de Visconti ne commençoit d^être connu, 
que par les premières descriptions du Musée Glé- 
mentin, faites par son père. 

Tel étoit rétat de choses que nous trouvâmes 
encore à Tépoque de notre second voyage en Ita- 
lie et de notre séjour à Rome, vers 1782. 

Canova, nous l'avons déjà dit, y étoit arrivé 
trois ans auparavant, recommandé spécialement 
au comte Zulian , ambassadeur de la république 
Vénitienne à Rome. La première idée de Tambas- 
sadeur, avoit été de remployer à faire pour Venise 
des copies en marbre de statues antiques. Cette 
sorte de travail entroit on ne peut pas moins dans 
les vues et les désirs du jeune artiste. Se voyant 
entouré des ouvrages et des chefs-d'œuvre de la 
sculpture grecque, il aspiroit à en devenir l'imi- 
tateur, mais non le copiste. Il sut d'abord éluder 
ces propositions, et après plusieurs mois de rési- 



ET SES OUVRAGES. 21 

dence à Rome, il alla yisiter Naples^ et les anti- 
quités (FHereulanum et de Pompéi. 

Pendant ce temps ^ l'ambassadeur Z^lian y en- 
core indécis sur ce qu^on devoit attendre des ta- 
lens d'un aussi jeune homme ^ cherchoit à s^ap- 
puyer sur les avi^ et les témoignages des principaux 
connoisseurs à Rome. Il y avoit fait venir un plâtre 
du groupe de Dédale et Icare ^ moulé sur Jp mar- 
bre. Cétoit d'après le jugement que porteroient 
de cet ouvrage les meilleurs juges d'alors ^ qu'in- 
struit de ce qu^il faudroit conclure de ces pronos- 
tics ^ il devoit se décider sur le genre et la. mesure 
d^encouragemens applicables à l'artiste. 

Il exposa donc le groupe dans une salle de 
son palais y et il convoqua une réunion des. per- 
sonnages d'alors , les plus connus à Rome par leur 
zèle pour les arts, et par leurs connoissances théo- 
riques ou pratiques. 

De ce nombre se trouvoit être un certain Ecos- 
sais^ nommé Gavino Hamilton^ assez bon peintre, 
mais surtout connu et assez renommé à Rome, 
parmi ceux qui se recommandoient et qu'on dé- 
signoit sous le nom d^antiquaires. Plusieurs se 
trouvent encore aujourd'hui être des hommes 
instruits, curieux, zélés pour les recherches •de 
tous genres d'antiquités , faisant volontiers le 
commerce dont cette partie ^t susceptible , et ser- 
vant de guide aux étrangers qui ont besoin de 



22 CANOVA 

direction dans leurs courses. Canova avoit tait la 
connoissance d'Hamilton; il s^étoit lié avec lui^ 
y ayant cisncôntré^ précisément ce dont il avoit 
besoin^ une sympathie de goût> et principalement 
des lumières sur le style des arts de l'antiquité , 
dont à peine il ayoit pu jusqu'alors apercevoir 
quelques lueurs. 

Gavij^o Hamilton, de son côté, n'avoit pas tardé 
à découvrir chez Canova une rare disposition à 
suivre les routes depuis long-temps perdues de 
Tart antique, et, par suite de la flexibilité de son 
esprit, une sorte de tendance, instinctive à pro- 
duire la résurrection du bon goût. Il se trouva 
faire partie de Tespéce de comité assemblé par 
l'aij^assadeur, pour Técfairer sur ce que l'on de- 
voit se promettre de l'essai mis sous ses yeux , et 
sur ce qu'il y auroit à faire en faveur de fartiste , 
pour qu'il pût répondre à la haute protection du 
sénat de Venise. 

L^opinion de Gavino Hamilton fut , que Fou- 
vrage soumis à la critique, indiquoit chez son 
auteur un rare talent, mais rétréci dans le cercle 
d'une méthode trop étroite, qui n'avoit pu jus- 
quVlors.lui montrer la nature, que restreinte à 
la fue bornée d'un modèle ; que toutefois le jeune 
**• homme avoit porté, dans sa copie, beaucoup d^in- 
génuité ; quHl lui avoit seulement manqué de sa- 
voir ajouter à la vérité purement individuelle. 



ET SES OUVRAGES. 23 

cette autre sorte de vérité que Timagination, gui- 
dée par une science plus étendue ^ sait faire ré- 
sulter de ce qu'on appelle le choix parmi les plus 
beaux individus et leurs plus belles parties ; qu^en 
un mot^ ce système d^étude et dUmitation étoit celui 
qu^on appelle du beau idéal ^ ainsi nommé ^ parce 
qu'il procède y dans les opérations de l'art y d'une 
méthode d^abstraction et de réunion ^ dont le ré- 
sultat semble être une création de notre idée. 

Son avis fut que l'ambassadeur devoit procurer 
à Canova un bloc de marbre , en lui laissant la 
liberté d'y sculpter un sujet de son choix. Qu'ainsi 
on seroit à même d'apprécier, par l'invention , le 
style et l'exécution d'un pareil ouvrage, Feffet 
quVuroient opéré sur lui les leçons de l'antique , 
d'estimer les progrès qui en seroient résultés , de 
constater enfin , d'après la tendance bien connue 
de son goût , quelle seroit la portée des espérances 
à concevoir de son talent. 

Uambasisadeur adopta complètement ce parti. 
Il donna bientôt à Canova un atelier dans son pa- 
lais, et, en lui procurant un fort beau bloc de mar- 
bre , il lui fournit , avec de nouvelles assurances 
de protection pour l'avenir, tous les moyens pré- 
sens d'assistance nécessaire. 

Pour répondre d'une manière satisfaisante à une 
aussi généreuse épreuve, Canova avoit plus besoin 
encore de cet encouragement moral d'exemples 




24 cajNova 

autour de lui, et dont il ne trouvoit le ressort 
dans laucun ouvrage contemporain. Jusqu'à ce 
moment y Gavino Hamilton seul avoit éveillé en 
lui, par ses discours, une heureuse sympathie de 
goût. Toutefois, pour adopter la ferme résohition 
de contrarier les idées encore dominantes, et de 
rentrer hardiment dans les routes de l'antiquité , 
en dépit des habitudes régnantes et des opinions 
depuis long-temps reçues, il falloit, ch^ un jeune 
homme inconnu, une sorte de hardiesse, qui, à 
vrai dire, ne paroissoit pas, dans tout le reste, être 
fort naturelle à Canova. 

Four comprendre , en effet , les inquiétudes de 
sa position, il faut se reporter, au temps et à Té- 
poque de son début, à Rome, privée alors en scul- 
pture de toute espèce d'exemple ou d'autorité d^un 
sculpteur vivant, propre à exercer la moindre in- 
fluence sur le goût du public et la direction des 
commençans. Les arts du dessin, nous l'avons 
déjà dit, avoient éprouvé partout une sorte d'état 
plus ou moins léthargique. Le manque de grandes 
entreprises en architecture, et l'affoiblissement 
du ressort religieux, le plus actif promoteur des 
arts, y avoient particulièrement contribué. Le 
goût du luxe, en se multipliant dans toutes 
les classes de la société, n'avoit pu que se ra- 
petisser, au préjudice des grands travaux. Cela 
étoit surtout arrivé en France. Sauf quelques ex- 







ET SES OUVRAGES. 25 

ceptions dans ce pays , ce que Ton y appeloit Ti- 
nUtation du modèle vivant ^ avoit réduit Tessor 
de tous les talens, par un mal-entendu qui con- 
sistoit à prendre le modèle pour la nature, au lieu 
de prendre la nature pour modèle. Depuis quel- 
ques années cependant , une nouvelle aurore com- 
mençoit à luire. Déjà se manifestoient les premiers 
rayons de cette lumière qui devott se propager au 
loin, par le renouvellement du culte de Tantiquité 
à Rome dans la Villa Albani, et surtout dans le 
nouveau temple que les travaux du Vatican com- 
mençoient d^élever en son honneur. 

Ganova donc, élève de lui-même et de lui seul, 
n'avoit eu jusqu'alors pour guide qu'Hun sentiment 
irrésolu et une divination aussi vague de l'avenir, 
que rétoit alors pour lui la connoissance du pri- 
mitif état de Part dans les siècles modernes. Il 
avoit donc besoin d^une instruction qui le mit à 
même de se rassurer sur l'effet du parti quMl vou- 
loit prendre. Cette instruction, iUa trouvoit chez 
Gavino Hamilton, homme .singulièrement instruit 
de rétat des arts à leur renaissance. 

Hamilton ne manquoitpas de lui faire passer en 
revue les mentions de ces premiers rénovateurs de 
la sculpture , qui tous avoient dû leurs succès aux 
traditions antiques; tels Nicolas de Pise et Jacopo 
délia Quercia, qui, d'après l'étude d'un sarco- 
phage antique, améliorèrent singulièrement leurs 



a6 CANOVA 

ouvrages; tel Lorenso Ghiberti, studieux imi- 
tateur des anciens statuaires^ comme le fait voir 
sa statue de saint Jean, à Or-San- Michèle; tel 
Michel Ange se formant dVprès les antiques ras^ 
semblés par Laurent de Médicis dans son palais. 
U lui montroit que Tantique avoit été le point de 
mire et d'imitation de tous les artistes, jusqu^à la 
moitié du dix-septième siècle , où le désir d'in- 
novation et l'influence de quelques talens moder- 
nes j précipitèrent le goût dans des routes capri- 
cieuses, au bout desquelles l'invention, dégénérant 
en bizarrerie , devoit amener le discrédit où elle 
tomba, et à sa suite le néant de tous les tra- 
vaux : qu'enfin la résurrection de Fantique , par 
les grandes découvertes qui se multiplioient cha- 
que jour à Aome et dans toute Pltalie, devoit pré- 
parer la route à une gloire nouvelle, pour l'ar- 
tiste qui pourroit , sauroit et voudroit se porter 
rhéritier de cette sorte de succession! 

Animé par Theureux concours de circonstances 
et d'encouragemens dont nous venons de parler, 
Canova n'attendoit plus que le moment d'entrer 
dans la nouvelle voie qui devoit s^ouvrir à lui. U 
lui restoit , pour devenir entièrement libre, deux 
obligations à remplir. 

La première , que sa reconnoissance lui impo- 
soit , devoit en être le témoignage auprès du sé- 
nateur Rezzonico. Il imagina de lui faire accepter 



ET SES OUVRAGES. 27 

le don d'une petite statue en marbre représentant 
un Apollon dans Taction de se couronner lui- 
même. On croit voir qu^il ne fut pas fort satisfait 
de cet ouvrage y auquel il se proposoit de faire 
plus tard un pendant , dVprès les conseils et les 
vues de Tambassadeur. Un nouvel avenir s^ou- 
vroit alors à lui ^ et il ne lui manquoit plus^ pour 
justifier les espérances quMl avoit fait concevoir, 
et entrer, si l'on peut dire, dans la carrière de 
gloire qu'il étoit appelé à parcourir^ que de mar^ 
quer ce nouveau début par quelque morceau 
d'éclat. 

Cet ouvrage, et le succès plus ou moins écla* 
tant qu'il en obtiendroit, dévoient décider du 
sort de son avenir. Us dévoient, à l'égard de son 
célèbre protecteur, confirmer les espérances que 
de premiers essais avoient fait concevoir. Cet ou- 
vrage devoit surtout manifester, d'une manière 
authentiqué , non pas seulement un résultat mo- 
mentané de style et de goût, mais une disposition 
constante , une capacité décidée à quitter les er- 
remens d'un genre vicieux et suranné , pour ren- 
trer franchement dans les principes abandonnés, 
depuis un siècle et demi, par presque tous les 
artistes de tous les pays. 

Mais une seconde obligation, avant d'embrasser 
finalement ce projet, le mit dans le cas de retour- 
ner à Venise pour donner le dernier fini à la statue. 



>8 CANOVA ET SES OUVRAGES. 

qu'il avoit laissée impar&ite , du célèbre Poleni. 
Quitte eofin de tous ses engagemens dans son 
pays, il se hâta de reprendre la route de sa nou- 
velle patrie, où, fixé définitivement, il devoit 
entreprendre le modèle d'un groupe destiné à 
remploi du marbre que lui avoit procuré Tarn- 
bassadeur. 

Ici se termine l'historique de cette partie de la 
vie de Canova, que l'on peut considérer comme 
n'en ayant éité, pour ainsi dire, que le prologue ou 
l'avant -scène. On doit en fixer la date de 1782 
à 1783. 




DEUXIEME PARTIE. 



La date qu'on vient de cher, à la fin de la partie 
précédente 9 et qui indique le véritable point de 
départ de Canova, dans sa nouvelle carrière, fut 
aussi celle où, par une coïncidence heureuse,, je 
me trouvai ramené pour la seconde fois à Rome. 
J'y avois déjà passé trois ou quatre années , pen- 

• 

dant lesquelles l'amour de l'antiquité que j'y avois 
porté, s'étoit singulièrement accru ^ soit par des 
études sédentaires, soit par des voyages lointains. 
De retour à Paris, et après deux ans de séjour en 
cette ville, je voulus revoir ritalie, et soumettre mes 
opinions à l'épreuve d'un second jugement. J'arri- 
vai de nouveau à Rome en 1 783, à peu près vers le 
temps auquel j'ai dit, dans la partie précédente, 
que Ganova étoit venu s'y fixer définitivement. 
Lors de mon {premier séjour à Rome, j'avois 






3o CANOVA 

assez volontiers contracté Thabitude de ne vivre 
qu'avec les antiques , avec Rapbaél , Michel Ange 
et les grands hommes du seizième siècle. Je m'étois 
informé très-peu des artistes vivans ou naturels 
du pays^ qui^ en général à l'exception de deux 
peintres (Mengs étBattoni)^ et de deux graveurs 
(Piranesi et Volpato), n'avoient pu exciter en rien 
ma curiosité. Fréquentant particulièrement les 
étrangers^ et surtout les Français mes compa- 
triotes^ je passois parmi eux^ il m'en souvient, pour 
être ce qu^on appeloit une espèce de ikiissionnaire 
de Tantiquité. 

J'avois donc voulu éprouver^ si un second exa- 
men de ses ouvrages, produiroit de nouveau chez 
moi les mêmes impressions. Du reste, rien encore, 
cette fois, n'avoit attiré mon attention sur aucune 
production d'aucun nouvel artiste vivant, «ravois 
prouvé, et je savois qu'il n'y avoit rien, ni dans 
leur goût, ni dans leurs travaux, qui s'accordât 
avec ma manière de voir et de penser. Un certain 
Cavacceppi, par exemple , avoit fait en marbre, 
avec une grande adresse de l'outil, la plus ridicule 
statue de Flore, qu'il fût, selon moi, possible 
d'imaginer. Je me le tins donc pour dit, sur le 
compte des vivans. Rien désormais ne me paroi»- 
soit propre à réveiller ma curiosité , en fait d'ou- 
vrages contemporains , surtout en sculpture. 

J'étois dans cet état d'indifféf ence sur les tra- 



ET SES OUVRAGES. 3i 

vaux actuels de cet art à Rome^ lorsque j'ap- 
pris qu'un jeune Italien exposoit, dans son atelier, 
un groupe de sa composition en marbre. L'éloge 
que j'en entendis faire, vainquit mon indifférence. 
Je me rendis à l'atelier de l'artiste, où je trouvai 
une assez grande réunion de curieux, autour d'un 
groupe en marbre d^une proportion auniessus de 
nature. 

C'étoit le groupe de Thésée, vainqueur du Mi- 
notaure, et assis sur le corps du monstre qu'il a 
terrassé. 

Je ne pus sans surprise voir, de la part, disoit-oii. Groupe de 

d9 • . . • JM 9 I Théflée et du 

un jeune mconnu, un ouvrage qui, considéré Biinouure. 

sous le seul rapport du travail et de l'exécution, 
sembloit annoncer le résultat d'un talent formé 
et d'une pratique consommée. Mais beaucoup 
d'autres considérations le recommandoient : celle 
de la nouveauté n'étoit pas la moindre. En effet, 
le goût, franchement adopté et reproduit de l'an- 
tique, sans copier ou sans faire ce qu'on ap- 
pelle singerie, dans une statue et dans un groupe 
moderne , étoit quelque chose alors d'étrange et 
d'inconnu. Dans le fait, le Thésée, même depuis 
que Canova, après ce point de départ, s'est me- 
suré , comme on le verra , tant de fois avec l'an- 
tique, le Thésée, dis*je, ne laisse pas encore de 
se placer à sa suite avec quelque honneur. 



4 




32 CANOVA 

Le goût de dessin, quoique naturel, c^est-à-dire 
sans s'élever à la hauteur ou à la noblesse de Fidéal, 
ne laisse pas d'être assez compatible avec le sujet 
d'un personnage héroïque. Rien n'y est exagéré 
ni recherché. Les formes y sont écrites avec sim- 
plicité, sans dureté, ni sécheresse, ni prétention. 
Elles y ont le degré de noblesse compatible au 
personnage. La composition de l'ensemble est en- 
tendue, de manière à offrir, de toute part, un 
aspect satisfaisant. La tête de Thésée est formée 
sur le galbe des têtes héroïques; et, si elle étoit 
détachée de sou corps, on sent qu'elle pourroit, 
sans disparate , se placer sur quelques-unes de ces 
figures, répétition^ d'antiques du troisième ordre, 
qui nous sont parvenues sans tête. U y a de la 
noblesse et tout ensemble du mouvement, dans 
la composition du Thésée; et le monstre terrassé , 
sur lequel son vainqueur est assis, présente en- 
core, dans plus d'une partie de ses membres éten- 
dus à terre, et de sa tête de taureau renversée, des 
parties d'imitation d'une excellente étude. 

Le discours est inhabile , en de telles descrip- 
tions , à faire comprendre les mesures de mérite 
et d'éloge que la vue seule peut discerner. Com- ^ 
ment exprimer les degrés, en plus ou en moins, 
de justesse et de vérité d'étude, de hardiesse ou 
de timidité du travail , et en général d'un savoir 
plus ou moins avancé? On risque donc en anal y- 



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ÇT SES OUVRAGES 

ou 9 

MÉMOIRES HISTOWQUES 



SUR LA VIE ET LES TRAVAUX 



DE CE CÉLÈBRE ARTISTE. 



PREIOIERE PARTIE. 



Antoine Canova naquit en 1757, le 1" novem- 
bre , à Possagno ( dans la province de Trévise ) , 
gros village riche et par la fertilité de la terre et 
pa/le commerce des laines. Une autre de ses ri- 
chesses consiste dans l'abondance toute particu- 
lière d'une pierre précieuse pour sa qualité, et qui, 
soit par son exploitation , soit par la diversité de 
sqs applications à beaucoup de travaux, fournit 
aux habitans du pays d'abondantes et utiles res- 
sources. 

' La famille de Canova, fort ancienne à Possagno, 
s'étant livrée depuis long-temps aux entreprises 



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2 CANOVA 

de cette sorte d'exploitation^ et même à des tra- 
vaux de construction , avoit une certaine aisance 
et une bonne réputation. Canova^ encore dans la 
plus tendre enfance , ^perdit son père à peine âgé 
de vingt-sept ans. Dès-lors il dut l'éducation de 
ses premières années à son grand-père^ homme 
d'une humeur assez sévère^ et d'un tempérament 
peu d'accord avec la trempe délicate et sensible 
de son jeune élève. 

Dès rage de cinq ans^ on lui mit en main la 
masse et le ciseau pour travailler la pierre. L'en- 
fant manifesta dès-lors une extrême aptitude à ce 
travail. En même temps on voyoit se développer 
chez lui^ avec une précocité extraordinaire, les 
facultés de l'intelligence , les qualités du cœur et 
de l'esprit, accompagnées d^une rare sagesse dans 
la conduite. 

Il touchoit à sa quatorzième année , lorsque son 
aïeul eut l'occasion de le présenter au sénateur 
vénitien Jean Falier, dont le domaine rurai se 
trouvoit dans le voisinage de Possagno. G'étoit un 
homme qui, à une assez grande élévation d'es- 
prit, joignoit un goût alors peu commun, dans les 
États Vénitiens, pour les ouvrages des beaux- 
arts. Il ne vit pas sans quelque intérêt ces pré- 
ludes, tout insignifians qu'ils pouvoient paroitre, 
des dispositions du jeune Ganova. Il sut encore 
découvrir, dans ses qualités morales, Fheureuse 



•'t 



j 



ET SES OUVRAGES. 3 

influence qui devoit seconder le développement 
d'un talent spontané. 

Depuis peu de temps étoit venu s'établir dans le 
voisinage de Possagno^ un certain Torretti, scul- 
pteur assez passable ^ eu égard à la disette d'ar- 
tistes dont le renom eût mérité de franchir alors 
les limites du pays. Le sénateur Falier l'engagea 
à recevoir comme élève son jeune protégé. 

Canova passa deux années dans cet endroit, à l'é- 
cole de Torretti, et bientôt il le suivit à Venise, où 
le maître avoit transporté son atelier. Ce fut pour 
ré)ève un changement heureux. Quoique cette 
capitale n^eût à lui offrir, ni dans ses artistes vi- 
vans, ni dans leurs œuvres, aucun talent remar- 
quable, aucun exemple à suivre, il ne laissa pas 
d'y trouver que)que occasion d^agrandir ses idées, 
de donner une direction nouvelle à son goût, 
peut-être par la vue du modèle vivant à l'Aca- 
démie , peut-êtfe par Tinfluence indirecte des ou- 
vrages en peinture et en architecture du seizième 
siècle. 

Après un an de séjour à Venise , Torretti , son 
maître , mourut.' Cette mort n'étoit une perte ni 
pour l'art en lui-même, ni surtout pour Félève 
qui lui avoit dû , on ne peut pas moins, les progrès 
assez remarquables qu'il avoit faits. L'aïeul en 
fut si frappé, ainsi que de son assiduité au tra- 
vail , que pour seconder une vocation qui lui pa- 

1. 



4 CANOVA 

roissoit si clairement marquée^ il se décida à faire 
UQ sacrifice en faveur de son petit-fils. Il vendit 
une portion de terre^ dont il consacra le produit 
(100 ducats vénitiens) à lui procurer le moyen 
d'étudier pendant une année chez un certain Fer- 
rari , neveu de Torretti. Alors le jeune Cane va 
put diviser son temps en deux parties^ dont il de- 
voit consacrer la première aux travaux pratiques 
du maître , et la seconde à ses propres ouvrages , 
c'est-à-dire aux études de son art. 

On doit faire observer ici à Tavànce, que les 
deux maîtres sous lesquels on vient de voir p^ée 
Tenfance ou la première jeunesse du talent de 
Canova , n'empêcheront pas que Ton puisse avan- 
cer, ce que la suite confirmera encore, savoir, que 
s'il s^exerça sous les deu\ hommes qu'on a nom- 
més, à la partie grossière et purement mécanique 
du travail vulgaire de la matière, on sera tou- 
jours en droit d^afiirmer que, pour ce qui regarde 
l'art véritablement dit du statuaire , il ne fut l'é- 
lève que de lui seul. Dans le fait, qui jamais eût 
cité, ou même connu les noms de ces; deux pré- 
tendus maîtres, si l'immense renommée de leur 
prétendu élève n'eût donné lieu de rechercher les 
traces de ses premiers pas? Ces deux sculpteurs 
pou voient bien tailler des figures en pierre , soit 
dans le bâtiment, soit pour les jardins; mais quelle 
idée faudra-t-il eu prendre , quand on verra l'ef- 



If 



ET SES OUVRAGES. * 5 

fet que produisirent bientôt, en parallèle, les pre- 
mières statues de Canova , ouvrages dont il auroit 
toutefois voulu dans la suite opérer la destruction? 
En effet, nous n'en ferons nous-mêmes mention, 
que comme pouvant servir à faire mesurer la hau- 
teur à laquelle on le vit bientôt arriver et s'élever. 

A leur école , il n'avoit donc pu apprendre au- 
tre chose (ce qui lui fut pourtant d'une grande 
utilité) que les pratiques de l'outil et du travail 
mécanique de la matière; pratiques, on ne le 
niera point, des plus nécessaires, et dont nous 
reconnoissons les heureux effets dans leur appli- 
csnron aux plus rares créations du ciseau. 

La beauté de la pierre du pays où il vit lé jour, 
y avoit dû de bonne heure et naturellement en- 
courager les travaux de la marbrerie. Canova y 
acquit bientôt une facilité et une dextérité pro- 
digieuses. On en a jusqu'à ce jour conservé une 
preuve frappante , dans un ouvrage de ses pre- 
mières années; je veux parler de deux corbeilles 
de fleurs et de fruits qpe lui avoit demandées le 
sénateur FaUer, pour l'ornement d'une rampe 
d'escalier. Il paroît que ce travail dif&cultueux y 
fut porté à un degré remarquable de finesse d'ou- 
til et de dextérité. On prétend que Fou conserve 
encore à Venise ce morceau de la première jeu- 
nesse de Canova, et auquel le nom seul de Fauteur 
peut aujourd'hui donner une espèce de valeur. 



» 



6 • CANOVA 

Statues Bieutôt il eut à composer et à produire pour 

d Orphée et ««j^i ^ ^ i i 

d'Euridice. ^^ ndele protecteuT, deux ouvrages beaucoup 
plus importans. Je veux parler des deux statues, 
l'une d'Orphée et l'autre d'£uridice , destinées à 
se servir de pendant. Ce fut là véritablement le 
prenûer pas qu'il ait fait dans l'art proprement dit 
de la sculpture j ou autrement, de l'imitation du 
corps humain par les formes en plein relief de la 
matière. 

Or, il est constant, et nous le tenons de lui- 
même, que jusqu'alors il n'avoit pu faire en scul- 
pture aucun ouvrage , aucune étude d'après na- 
ture , ou le modèle nu. Plus d'une fois il nous a 
raconté, que dans les premières figures où il s'es- 
sayoit à deviner les formes et les contours du 
corps humain, dépourvu qu'il étoit des moyens 
de se procurer la vue d'un modèle vivant, il avoit 
imaginé de se servir à lui-même de modèle , au 
moyen d'un miroir. 

C'étoit donc une entreprise ardue , et à son âge , 
et pour l'âge de son talent, que l'exécution de ce 
groupe d'Orphée et Euridice. Il avoit imaginé 
de représenter le premier dans le moment où 
s'étant retourné , et voyant s^échapper l'objet de 
sa passion, il se livre au désespoir. Il figuroit 
Euridice dans la position où l'exécution du fatal 
arrêt semble la forcer à rétrograder , pour ren- 
trer au Tartare. L'idée de la conception est heu- 



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ET SES OUVRAGES. P 7 

reuse^ et on pourroit regretter que Canova n'ait 
pas eu y dans la suite y l'occasion d^en répéter le 
sujet. 

Mais alors son plus grand embarras n'étoit pas 
d'égaler la poésie des formes de r^ sculpture , à 
celle de l'invention mythologique des poètes. Il 
étoit loin de concevoir alors combien l'imitation ^ 
par les formes du corps humain , offre à l'artiste 
de variétés analogues à chaque sujets depuis la 
réalité du vrai individuel , jusqu'à la hauteur 
du vrai généralisé ou idéal. Sa seule difficulté 
étoit de trouver le moyen de conformer l'imita- 
tion des personnages de sa composition , à la réa- 
lité positive d'un modèle ^ qu'effectivement alors^ 
selon la routine ignorante du langage , on appe- 
loit ordinairement la nature. 

Ainsi y avant le renouvellement des doctrines 
de l'antiquité ^ et par l'effet des pratiques et des 
idées reçues généralement dans le cours du der- 
nier siècle , et propagéesr partout , Canova devoit 
2q)peler la nature le premier corps humain qui se 
présenteroit à la copie servile qu'il en feroit. 
Peut-être est -il permis d'approuver ce procédé 
dans le début des étudians^ jusqu'à ce qu'ils aient 
appris à généraliser leur manière de voir, par 
l'application d'une autre théorie pratique, celle 
de la nature idéalement considérée. Canova ne se 
doutoit pas alors qu'il doit destiné à propager et 



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} ^ 






8 * CANOVA 

à renouveler avec le plus grand éclat cette doc- 
trine de l'imitation. 

Mais pour en revenir au détail de ses premiers 
essais^ ce que nous allons rapporter va prouver 
qu'il fut bien réellement^ dans son art^ ce que les 
Grecs appeloient d'un seul mot (avTo/*i<r«KrxaAw), 
rélève de lui^-même. 

Pour n'être détourné par rien dans l'entreprise 
qu'il méditoit de son groupe d'Orphée et Euri- 
dice , il quitta Venise , et de retour dans son vil- 
lage , où il se forma un atelier , il parvint à se 
procurer un modèle vivant pour chacune des (Jeux 
figures de sa composition. A mesure qu'il avan- 
çoit dans leur copie, il ne laissoit pas d'aller à 
pied , de temps à autre , visiter le modèle de l'Aca- 
démie à Venise , d'où il retournoit à pied , rem- 
portant dans sa mémoire les impressions des formes 
qu'il avoit long-temps fixées. 

11 parvint ainsi à terminer en terre la composi- 
tion de son groupe. L'outrage obtint l'approbation 
du sénateur Falier, son protecteur, qui le lui fit 
exécuter à Venise , dans cette belle pierre du pays 
qui rivalise avec le marbre. 

Une répétition de quatre pieds quatre pouces, 
en véritable marbre , lui en fut bientôt comman- 
dée par Marc-Antoine Grimani. Cette copie reçut 
de son auteur plus d'unp amélioration. Elle ob- 
tint les honneurs d'une exposition publique , et 



* ^ * 



ET SES OUVRAGES. 9 

elle concourut à propager déjà dans le pays le 
renom de son auteur. 

Mais l'ouvrage le plus important que ses premiers suiue 
succès lui procurèrent alors ^ fut, pour André 
Memmo, une statue en marbre d'Esculape, dont 
il paroît avoir été lui-même très-peu satisfait. Il . 
le témoigna dans un écrit de sa main, où il se 
plaint que l'ouvrage n'ait pas été placé dans le 
pays auquel il avoit été destiné. La statue péchoit 
surtout par la draperie. Canova alors n'avoit en- 
core aucune idée, ni fait aucune étude de cette 
partie de l'ajustement des statues, dans l'antique, 
que rien n'avoit pu lui faire connoître, et dont 
rien encore, dans les habitudes des costumes mo- 
dernes , ne pouvoit lui révéler ni les belles combi- 
naisons, ni la savante exécution . Peut-être aura-t-il 
pu devoir à ces premières impressions , quelques 
habitudes dans la manière et l'exécution de ses 
draperies, sur lesquelles la suite des descriptions 
de ses ouvrages pourra nous ramener. 

On ne fera ici une simple mention des deux nou- statues 

_ 1 . ^ . . d'Apollon et 

veaux ouvrages de sa première jeunesse, savoir i>aphné. 
des statues restées en modèles d'Apollon et de Da- 
jphnê , que poiir n'omettre aucun des degrés pro- 
pres à faire apprécier les premiers efforts d'un 
talent, qui, réellement et dans le fait, se formoit 



I • 



lo CANOVA 

ainsi de lui seul , et sans le secours d'aucun anté- 
cédent, à proprement parler; mais ceci demande 
quelque explication. 

Comment, en effet, pouvoir avancer, nous di- 
ra*t-on , que, vers la fin du dix-huitième siècle , 
en Italie , dans les Etats Vénitiens et dans leur 
opulente capitale , telle qu'elle étoit encore à cette 
époque , un jeune sculpteur puisse être considéré 
comme ayant été dépourvu des exemples vivans, 
qui doivent, en perpétuant le goût des arts, re- 
produire de nouveaux artistes ? 

Nous dirons d'abord que l'époque du milieu 
du dix --huitième siècle nous montre, à peu près 
partout, et à quelques exceptions près, surtout 
en France, une espèce d'entr'acte ou de repos, 
comme on voudra le dire , dans la reproduction 
et la succession de talens célèbres. Une sorte 
d'abaissement du goût et du génie de l'invention , 
en fait d'arts du dessin , se fit remarquer, plus ou 
moins , en chaque pays. 

Mais Venise surtout, déchue de sa célébrité, de 
sa puissance maritime et coj^timerciale , Venise 
n*étant plus le centre d^aucuuQ activité politique , 
ne Douvoit plus donner de nouveaux alimens à 
l'amoition des artistes. Il ne lui restoit en ce genre 
à s'enorgueillir que des œuvres de son antiquitû| 
Sans doute, dès les quatorzième et quinzième 
siècles, elle avoit produit, soit des détails d'une élé- 



ET SES OUVRAGES. 1 1 

gante sculpture dans les bas-reliefs de ses églises , 
soit de précieuses compositions de mausolées , où 
l'on admire une assez grande habileté de travaux 
d'ornemens et d^œuvres du ciseau. Sans doute en* 
core, au seizième siècle , lors du véritable renou- 
vellement des arts^ Venise joua un très -grand 
rôle y mais ce fut plus particulièrement dans Par- 
chitecture et la peinture. Toutefois il est bien re- 
connu que les Georgion , les Tintoret , les Titien, 
les Paul Véronèse, restés sans aucun doute modèles 
pour la couleur, n'auroient pu, comme ils ne 
pourroient encore , soit en dessin et en composi- 
tion, soit en beauté de formes historiques ou 
idéales, présenter de modèles ou d'exemples pro- 
pres à former, à inspirer ou à guider un scul- 
pteur. Venise enfin, et cela est bien démontré 
par l'histoire de Canova, n'avoit pas un seul sta- 
tuaire proprement dit et moralement entendu. 

Ciomment, en effet, s'expliqueroit-on, autrement 
que par l'absence totale de tout talent plus ou 
moins contemporain en sculpture, cette admi- 
ration et cette vogye qu'y obtinrent les premiers 
essais qu'on doit a0)eler de l'enfance du talent de 
Canova, essais que lui-même auroit bientôt voulu 
anéantir? 

^ Ainsi, on le voit , c'étoit pour Venise une nou- 
veauté que cette ambition d'un jeune homme se 
lançant de lui-même, sans prédécesseur, sans 



\ 



17 CANOVA 

exemple contemporain et sans maître, dans des 
entreprises de groupes et de statues , dont les su- 
jets étoient empruntés à la poésie de l'antique 
Grèce. Dès-lors son Orphée devint, sans qu'il Feût 
prévu , une sorte de merveille qui excita l'enthou- 
siasme public , par une fête où la musique de Ber- 
toni et le chant de Guadagni s'unirent pour célé- 
brer , dans l'image de leur mythologique patron , 
le talent de celui qui venoit de la reproduire. 

Les modèles d^ Apollon et Daphné , commandés 
à Canova par le Procurateur Louis Rezzonico , 
n'ayant pu recevoir leur exécution en marbre , vu 
la mort de ceux auxquels ils étoient destinés , le 
sénateur Falier employa son crédit auprès de 
Marc-Pierre Pisani , pour en 'obtenir la demande 
d'un nouveau groupe à Canova. Celui-ci proposa 
deux nouvelles esquisses de groupes à exécuter, 
de grandeur naturelle: l'un avoit pour sujet la 
mort de Procris; l'autre. Dédale et Icare. Ce der- 
nier obtint la préférence , et l'exécution lui en fut 
commandée. 

Groupe de Lc groupc dc Dédale et levé, que nous avons 

d'Icare!^ VU plus d'uuc fois moulé en plâtre dans l'atelier 

de Canova à Rome, forme, à vrai dire, la première 

époque de son talent en sculpture. On pcut^ 

m regarder comme son véritable point de départ 

dans la carrière qu^il devoit parcourir. Il marqua 



M 

V 



ET SES OUVRAGES. i3 

chez lui , par un accroissement sensible d'étude et 
de capacité^ une tendance à un développement 
progressif. L'ouvrage ayant été terminé avant son 
arrivée à Rome, dénote plus qu'on ne sauroit le 
dire , par la distance qui le sépare .des précédens^ 
ce que Ton devoit attendre et obtenir des ouvra- 
ges que le soleil de l'antiquité feroit éclore. 

Dans le groupe de Dédale , il est juste de re- 
conuoitre d'abord une composition qui ne manque 
ni d'intelligence ni d^un sentiment d^expression 
naïve. Il y règne, il est vrai, un style toujours fi- 
dèle à l'imitation sans art de la nature bornée à 
l'individu. Ce n'est pas que Canova, à cette épo- 
que, n'eût pu prendre quelque idée de cçrtains 
plâtres moulés sur Pantique , dans la galerie Far- 
$etti à Venise, et de quelques fragmens rassem- 
blés ailleurs; mais ces objets isolés et décomposés 
nVcquièrent toute leur valeur, que pour celui qui^ 
ayant vu le tout en réalité , sait faire redire à la 
partie les leçons quMl a reçues de l'ensemble. 
Quant à Canova, il n'a voit pu résulter de cela, 
chez lui , que le désir d'aller admirer à Rome les 
chefs-d'œuvre dont la renommée commençoit à 
se répandre de nouveau dans toute l'Europe. 

Ainsi, tout en louant ce qu'il y avoit de progrès 

^ns le groupe de Dédale, sous le rapport de 

Taction attentive du père, attachant une aile à 

l'épaule de son fils, et dans le mouvement de eu- 



i4 CANOVA 

riosité du fils dont la tête se retourne, nous ajou- 
terons que, quant à la vérité simple et naive des 
formes du corps, l'artiste n'en étoit plus aux ex- 
pédiens pour se procurer la vue et l'étude d*an 
modèle vivant; mais son goût et son esprit n'^a- 
voient pu encore pénétrer dans le secret de cette 
imitation qu'on appelle idéale ou généralisée. Or, 
ce secret, qui consiste à s'aider de la vue des 
formes d'un seul corps, ou d'une vérité indivi- 
duelle , pour de là s'élever à la généralité de car* 
ractère , de proportion , d'harmonie et de beauté 
abstraite, c'eit là le secret que Tart des Grecs étoit 
parvenu à deviner. Il consiste à voir et à faire voir 
la conformation de l'homme , dans les lois géné- 
rales de l'espèce , plutôt que dans les détails par- 
ticuliers de Pindividu, comme nous le démontrent 
et nous rapprennent les restes de la sculpture an- 
tique , dont Canova n'avoit pu encore se former 
ridée* 

Du reste, l'exécution qu'il fit en marbre de son 
groupe de Dédale augmenta singulièrement, dans 
le pays, sa réputation. 11 faut ici remarquer, 
sur le fait de cette exécution , une particularité 
qui , en prouvant le peu de pratique qu^on avoit 
alors à Venise, de la statuaire en marbre, rend 
compte aussi de la grande admiration dont le 
nouvel ouvrage de Canova avoit dû jouir, sous le 
rapport du travail mécanique. Disons donc qu^à 



ET SES OUVRAGES. i5 

Venise on ignorait encore le procédé^ connu par- 
tout ailleurs depuis très-long-temps, de mettre les 
statues aux points, pour en transformer les modèles 
en marbre. Canova s^étoit vu obligé de traduire 
son modèle de groupe, à force d'expédiens, et, en 
quelque sorte , avec l'unique secours de ce que 
l'on appelle le compas dans les yeux. 

S'il eût voulu borner son ambition dans le cer- 
cle des travaux qui de toute part venoient le sol- 
liciter, la fortune s'offroit à lui sous les aspects 
les plus rians. Il se seroit trouvé , non-«eulement 
le plus habile de son pays, mais le seul habile; 
et , sans concurrence aucune, il auroit vu les plus 
nombreuses entreprises se disputer Fhonneur de 
Tenrichir. 

Mais la passion de son art et de la gloire lui 
faisoit entrevoir un autre avenir. U ne visa bien- 
tôt plus qu'à se rendre indépendant de toutes su- 
jétions nouvelles, et à conquérir la liberté d'aller à 
Rome. Aussi nous citerons comme son dernier ou- 
vrage à Venise la statue du marquis Poleni, qui ne 
fut terminée que deux ou trois ans après, dans un 
voyage entrepris uniquement pour cet objet. 

Une somme de cent sequins, reste descelle que 
lui avoit value le groupe de Dédale et Icare, lui 
parut ne pouvoir recevoir un meilleur emploi que 
celui d'un voyage à Rome. U fit part de ce projet 
à son protecteur le sénateur Falier, qui non-seu- 



F 



i6 GANOVA 

lemeQt Pencouragea dans cette résolution, mais 
lui fit obtenir du gouvernement un secours annuel , 
pour trois ans, ensuite l'appui à Rome du comte 
Zulian, alors ambassadeur de la République. 

■ 

De l'état de Cauova partit de Venise pour Rome au mois 

la sculpture à , , j . rvivrw 

Rome, lors de d OCtobrC 1779. 

l'arrivée de Avaut dc rendre compte de son début dans 
cette ville, début qui, dans le fait, est celui de 
sa véritable histoire , nous ne pouvons nous em- 
pêcher d'exposer ici en peu de mots quel étoit 
alors généralement, dans le monde des arts^ le 
mouvement dont Venise, par plus d'une cause, 
mais surtout par sa position excentrique , nVvoit 
pu recevoir une impulsion sensible, et dont Ganova 
avoit dû ressentir à peine un léger effet. 

On a déjà dit que, pendant un assez long espace 
du dix-huitième siècle, depuis la mort de Louis XIV, 
le goût et la culture des arts en général, mais sur- 
tout des arts du dessin, avoient dû éprouver une 
sorte de lacune. L'Italie sembloit elle-même, après 
trois siècles de fécondité et de productions diver- 
sement remarquables , avoir épuisé toutes les sé- 
ries de goûts, de styles, de manières. La France 
du dix-huitième siècle éprouvoit le même repos. 
Cependant , vers le milieu de ce siècle , on vit ap- 
paroître déjà l'aurore d'un changement de goût, 
surtout pour les arte du dessin, et surtout encore 



^^r^ 



ET SES OUVRAGES. 33 

sant ce premier ouvrage de Canova à Rome , d'en 
dire trop peu pour exprimer la sensation qu'il 
produisit^ et trop pour qu'on puisse suivre, dans 
la critique de ses travaux postérieurs, la grada- 
tion progressive de leur mérite, et l'admiration 
proportionnée qu'ils firent éprouver. 
. A la première visite que je fis à l'atelier de Ca- 
nova, ou, pour mieux dire, à son Thésée, je ne 
vis point l'artiste. Soit retenue de modestie, soit 
qu'il désirât laisser à la critique toute sa liberté, soit 
tout autre motif, je quittai son atelier sans l'avoir 
vu , mais non sans un vif désir de le connoître. 

Y étant retourné quelque temps après, je pus 
faire alors connoissance avec lui , et en présence 
de son ouvrage-- Je ne saurois exprimer quel plai- 
sir il eut de m'entendre lui dire, et lui dévelop- 
per ce que me paroissoit pronostiquer son groupe; 
où je voyois le premier exemple donné à Rome de 
la véritable résurrection du style, du système et 
des principes de l'antiquité. En deux mots, cet en- 
tretien développa de sa part, comme de la mienne, 
une sympathie de vues, de principes et de doc- 
trines, qui ne s'est plus démentie à toutes les épo- 
ques, et qu'une correspondance continue perpétua 
entre lui et moi , jusqu'à sa mort. 

Dès-lors, comme on le devine, notre liaison 
devint habituelle pendant tout lé temps que je 
passai à Rome. 



:>î CANOVA 

Dès-lors aussi, j'aperçus chez lui une aptitude 
extraordinaire de son talent, à s'identifier avec les 
grands principes du beau dans le vrai, et du vrai 
dans le beau; une flexibilité prodigieuse de l'esprit 
et de la main; une merveilleuse aptitude à se jouer 
de la matière qu'il mettoit en œuvre. Dans le ^t^ 
il faut reconnoître que, si Canova, alors âgé de 
vingt-six ans, venoit de faire son coup d'essai à 
Rome, ce début n'en étoit un pour lui, qu'autant 
qu'on le considéroi t dans ce qu'il y a voit de particu- 
lier à l'égard de l'auteur, c'est-à-dire son initiation 
dans le domaine de l'art antique. Du reste, il avoit 
déjà près de dix années de pratique et d'exécution à 
Venise. Canova, comme on l'a vu précédemment, 
avoit fait venir à Rome, d'après le désir de l'am- 
bassadeur, son groupe de Dédale et Icare, et on 
le voyoit dans son atelier, à côté du groupe de 
Thésée : parallèle vraiment instructif, et dont les 
conséquences me paroissoient comme une démon- 
stration complète de& idées que je m'étois formées 
de l'imitation de la nature, c^est-à-dire des deux 
genres de vérité dont cette imitation est suscep- 
tible. L'une, lui dis-je, banale et vulgaire, se 
borne à calquer en quelque sorte l'individu : elle 
ne s'adresse par une réalité, si l'on peut dire, 
matérielle , qu'au sens borné , et mérite à peine 
le nom d'art. L'autre s'appelle idéale, en tant que 
resprit sait, du parallèle des individus, faire ré- 



ET SES OUVRAGES. 35 

sulter une idée de perfection et de beauté, dont 
la nature n^a peut-être voulu compléter nulle part 
Timage. A Tart seul appartient d'en opérer le 
complément, précisément parce qu'il n'a qu'un 
but dans son oeuvre , quand la nature en a des 
milliers. 

Or, lui disois-je, Je groupe de Dédale, né de 
la première méthode d'imitation identique, ne 
sauroit plaire à celui qui envisage l'art dans une 
sphère plus étendue; et le groupe de Thésée, 
ajoutois-je, est déjà sur le chemin de l'imitation, 
dont les antiques nous ont laissé les modèles. Ainsi 
il me semble que l'auteur vient de rouvrir à ses 
contemporains, non en théorie, mais en prati- 
que et par le fait, la route du vrai et du beau 
dans les art^ du dessin. 

Je ne saurois dire combien le développement 
de ces idées plaisoit à Ganova. Il avoit besoin de 
trouver un appui à son goût, dans une sympathie 
de vues et de principes qui dévoient encore, à 
cette époque, contrarier d^anciennes pratiques, 
chez plus d'un homme en crédit. J'étois charmé 
moi-même de rencontrer im talent capable de re- 
mettre en honneur, et de reproduire par le fait, 
cette imitation de l'antique, qui faisoit l'objet de 
mes recherches. Nous nous quittâmes avec pro- 
messe dé nous revoir. 

J'appris que la position de Canova le metloit 

3. 




3G CAjNOVA 

de plus en plus en état de se livrer^ sans inquié- 
tude pour son avenir, à des études qui dévoient 
exiger une entière liberté d'esprit. Venise lui fai- 
soit a Rome, pour trois années, une pension an- 
nuelle de cent ducats. Des hommes puissans et 
des conseils zélés pour ses succès, lui assuroient 
cette tranquillité physique et morale dont il avoit 
besoin. Ce n'étoit pas en effet une entreprise sans 
péril, à un jeune homme encore inconnu , que 
d'élever une opposition contre le goût régnant de 
([uelques hommes alors en crédit , comme la suite 
nous le prouvera. 

Il y avoit alors un certain nombre de jeunes 
artistes ou amateurs, Allemands, Anglais surtout, 
dont le goût se prononçoit pour l'antique, chacun 
toutefois portant, dans sa manière de le voir et 
de l'imiter, les modifications du caractère et du 
goût de son pays. Les Anglais surtout fréquen- 
toient Canova, et je crus m'apercevoîr, quelque 
temps après, dans un groupe dont je parlerai, 
d'une influence à laquelle il cédoit sans s'en aper- 
cevoir. 



Statue d'un Déjà il avoit la propriété de mener ensemble 
plus d'un petit ouvrage ; le travail du dégrossis- 
sage d'un marbre lui donnant le loisir nécessaire 
au modèle d'un autre. Ainsi , dans ces différens 
intervalles, produisit-il séparément deux petites 



J 



ET SES OUVRAGES. 87 

statues. Tune d'Amour et l'autre de Psyché, qui 
précédèrent les deux groupes, où ces deux person- 
nages se trouvèrent réunis. 

L'Amour dont il est ici question fut le portrait 
du jeune prince Henri Czartorinski, pour la prin- 
cesse Lubomirski. La tète du jeune homme étoit 
digne de devenir celle du fils de Vénus. Canova 
en tit depuis une répétition pour lord Cawdor. 

La figure de Psyché fut alors sculptée aussi par 
lui , en statue isolée , après qu'il eut abandonné 
un premier groupe d'Adonis assis, avec Vénus 
debout ornant d'une, guirlande de fleurs la che- 
velure de son amant. Il reprit dans la suite le 
même sujet, en plaçant les deux personnages en 
pied. Mais sa Psyché mérite une mention plus 
étendue. 

Il la représenta dans la proportion de grandeur smtuc dune 
naturelle d'une jeune fille de quatorze ans, dont p*)*^***^- 
le buste est nu, et dont la draperie, tombant 
avec assez de grâce, est nouée au-dessous du sein. 
Elle pose de la main droite dans la gauche le pa- 
pillon qui lui donna son nom , et dont les Grecs 
avoient fait le symbole de Pâme- Il y a un senti- 
ment de grâce légère dans cette petite statue, et 
qui répond agréablement au sujet. L'ouvrage fut 
exécuté pour l'Anglais Henri Blundel. Bientôt il 
en fit une répétition, qu'il traita avec encore plus 



38 (:AN()VA 

de soin. 11 la destinoit à devenir un hommage de 
sa reconnoissance envers le chevalier Zulian, qui, 
ayant quitté l'ambassade de Rome, étoit retourné 
à Venise. Mais le difficile, pour Canova, étoit 
de forcer la générosité de son ancien protecteur, 
à accepter de lui d^autres présens que ceux du 
cœur. Cependant le chevalier pouvoit-il, sans 
désobligeance pour son obligé , refuser ce noble 
acquit de la reconnoissance ? Il se détermina à le 
garder, et il fit frapper, en l'honneur de Canova, 
une médaille ayant son portrait d'un côté, et dont 
le revers offre la fidèle image de la Psyché. On lit 
autour de ce revers : 

HIERONYMUS IULIANUS EQUES , AMICO. 

Le lecteur peut bien deviner ( mais nous ne 
saurions trop faire comprendre, à ceux surtout 
qui sont plus ou moins étrangers aux travaux de 
la sculpture,) que les ouvrages de cet art, d'après 
une multitude de circonstances, ne sauroient être 
soumis, dans les mentions qu'on en fait, à aucune 
précision chronologique; tant il se donne de causes 
plus ou moins fortuites, qui , lorsqu^un artiste a 
beaucoup de commandes , font terminer plus tôt 
ou plus tard, les uns aux dépens des autres. Ainsi 
serons-nous souvent obligés d'anticiper sur les 
descriptions de certains ouvrages, avant qu'ils 
aient été terminés, et de retarder aussi les men- 



ET SES OUVRAGES. 39 

lions de plusieurs autres. On sait d^ailleurs que 
beaucoup d^artistes en ce genre^ et Canova fut de 
ce nombre, mènent ensemble diverses entreprises. 
Gda même étant arrivé aux ouvrages qu^on vient 
de citer, ils purent occuper Fartiste dans les in- 
tervalles du grand moiitiment, dont Texécu- 
tion commença d'établir là haute réputation de 
Canova; je veux parler du mausolée du Pajpe Gan- 
ganelli (Clément XIV) aux Saints-Apôtres. 

Le célèbre graveur Volpato avoit été du nom- Mausolée 
bre de ceux que rambassadeUr Zulian avoit con- ^^^ ^jj^^j 
voqués, comme on Ta vu plus haut, pour fixer ciëmcutxiv. 
son opinion, d'après le groupe de Dédale et Icare, 
sur le genre et la mesure d^encouragemens mé- 
rités par Tartiste. Volpato, outre le talent dis- 
tingué avec lequel il avoit reproduit les peintures 
de Raphaël , aux salles du Vatican, étoit doué de 
beaucoup de rares et belles qualités. Il n^avoit pu 
voir Canova, sans désirer de le connoître davan- 
tage; et plus il Favoit connu, pliis il avoit remar- 
qué en lui une rare union du talent et de la vertu. 
Dès-lors son amitié lui fut acquise, sa maison lui 
fut ouverte. Un puissant attrait y amenoit et y re- 
tenoit souvent Canova. Dans la nombreuse famille 
de Volpato, brilloit de Péclat d^une rare beauté, 
sa fille aînée Domenica. Carîova en devînt vio- 
lemment amoureux , et le père consentit volon- 



4o CANONA 

tiers au mariage. Les conditions même en étoient 
déjà arrêtées. 

Sur ces entrefaites, un certain Carlo Giorgi, 
comblé de toutes sortes de bienfaits par le défont 
Pape Ganganelli (Clément XIV), avoit conçu le 
projet d'élever à son bienfaiteur un magnifique 
mausolée, de ses propres deniers , et de le placer 
dans réglise des Saints-Apôtres. Il vouloit de plus 
garder Tanonyme sur ce projet, et il n*en révéla 
l'idée qu'à Volpato, sur le secret et Famitié du- 
quel il comptoit; s'en rapportant du reste à lui, 
et pour tous les détails de Texécution , et pour le 
choix de l'artiste. Volpato n'eut point à balancer. 
Canova fut chargé de l'entreprise. Il se mit sur le 
champ à projeter le petit modèle de ce grand 
monument, en rapport avec le lieu qu'il devoit 
occuper, au-dessus de la porte de la sacristie. 

Tout lui prospéroit, lorsque la fortune se joua 
de ses plus douces espérances. La belle Domerdca 
vint avouer à son père qu'elle avoit une autre 
inclination. Le célèbre graveur Morghen en étoit 
l'objet. Volpato fut obligé de céder, et même 
aux instances de Canova, qui ne laissa pas de 
ressentir de ce désappointement un profond cha- 



grm. 



Pour s'en distraire, il se rendit à Carrare, à 
l'effet d'ordonner les marbres nécessaires aux sta- 
tues du mausolée qu'il avoit projeté. Il revint par 



"1 

i 



ET SES OUVRAGES. 4i 

GêneS; et se trouva de retour à Rome pour la fête 
deNoél1784. 

La composition générale du mausolée de Gan- 
ganelli marqua aussi un changement de système ^ 
dans le style des détails d^architecture , dans la 
conception des personnages, dans l'ordonnance 
des figures. L'auteur avoit enfin banni de son 
ensemble , les allégories banales , les masses tour- 
mentées, et la fausse magie d'un pittoresque si mal 
à propos appliqué au caractère de pareils monu- 
mens. Généralement, on doit convenir que le 
système des mausolées chrétiens, tout-à-fait étran- 
ger à l'antiquité , n'avoit pu trouver de guide ou 
d'exemple chez les anciens, quant aux idées ou 
aux inventions, quant aux motifs principaux et 
aux accessoires de la sculpture. Dans l'espèce 
donnée du mausolée de Ganganelli, l'artiste ne 
pouvoit guère trouver de précédens et d'inspira- 
tions à suivre, autres que celles des tombeaux des 
Médicis, par Michel Ange, à Florence, ou de ceux 
des souverains pontifes dans la basilique de Saint- 
Pierre. 

Les monumens funéraires antérieurs, c'est-à- 
dire ceux des quatorzième et quinzième siècles, 
avoient trouvé un type général, dans la pratique 
habituelle de l'exposition plus ou moins publique 
du personnage vu mort, et représenté sur le lit 
funèbre, avec les costumes ou accessoires de son 



4^ CANOVA 

état^ et certains symboles religieux. G^étoit sur- 
tout par des détails d'ornemens précieux, et de 
quelques idées analogues , que Part du ciseau s'y 
étoit fait distinguer. Mais ce goût étoit depuis 
long-temps tombé dans Tôubli. 

On ne veut point parler ici de la manie qui a 
régné plus tard, en quelques pays, de ces com- 
positions prétendues dramatiques, qui donnèrent 
lieu aux abus les plus révoltans. 

Généralement donc , on doit en convenir, dans 
l'absence d'un type, résultat de mœurs et d'instir 
tutions reçues, ce devoit être, à Rome surtout, et 
à l'égard du monument funéraire d'un Pape, sur 
le type des mausolées de Saint-Pierre , que Canova 
devoit régler le genre de sa composition. Seule^ 
ment il lui étoit permis d'appliquer aux masses 
et aux 'détails architec toniques de son ensemble, 
un style de grandeur et de pureté, qui devoit con- 
traster avec celui des formes rompues et bizar- 
rement contournées, dont l'école de Borromini 
avoit infecté l'architecture, tant en grand que 
dans les plus petits ouvrages. 

Ce fut donc selon le goût de plus d^un mau- 
solée de Pape à Saint -Pierre, quHl résolut d'éta- 
blir l'ensemble de son monument. Diaprés ce sys- 
tème, il plaça la statue colossale de Clément XÏV 
en habits pontificaux , assise sur un siège d^uiic 
noble composition, au-dessus d'un sarcophagr 



ET SES OUVRAGES. 43 

à l'antique, lequel est accompagné de deux statues 
de même proportion : Tune debout , qui est la 
Modération avec son symbole , pleurant; et ap- 
puyée sur le sarcophage; Pautre; qui est la Dou- 
ceur exprimée par son attitude et par son attri- 
but, est placée en pendant, mais vue assise, sur le 
soubassement qui se compose avec la porte de la 
sacristie. 

Le modèle en petit de cette composition ayant sutue coios- 
été approuvé^ Ganova, à son retour de Carrare, *** ** "p*" 
entreprit le modèle en terre de la statue du Pape, 
et Fexposa au public. Généralement on fut frappé 
de la célérité avec laquelle ce grand travail avoit 
été produit. On y admira une largeur de style et 
d^exécution, un goût grandiose à la fois et sévère, 
simple tout ensemble et pittoresque. On y remar- 
qua une flexibilité de talent propre à traiter, cha- 
cun dans leur genre, les sujets du caractère le 
plus divers. Car rien ne contrastoit plus, sous 
tous les rapports, avec le groupe de Thésée, na- 
guère exécuté, qile la masse de ce colosse, composé 
et drapé dans toute Fampleur du costume pôn-* 
tifical. On y vit, précisément par cette singulière 
différence de sujet, qu'il y avoit chez Tartiste une 
rare aptitude à se conformer aux exigences de 
chaque genre d'ouvrage. On ne laissa pas de lui 
savoir gré du style noble et simple à la fois des 



44 CANOVA 

masses architecturales propres à supporter la 
composition 9 et de l'habileté avec laquelle Ten- 
semble se raccordoit au local obligé. 

La figure du pontife parut surtout improvisée 
plutôt que travaillée; toutefois avec sagesse, et 
sans préjudice de la correction des détails. Enfin , 
cette statue, en tant que devant être l'objet prin- 
cipal,, promettoit et sembloit garantir le succès 
des deux autres. 

Cependant, quels. qu'aient été jusqu'ici les en- 
couragemens que recevoit Canova, dans la nou- 
velle route où il s'étoit engagé, il ne faut pas. 
croire qu'il lui ait été donné d^y marcher sans 
quelques contradictions. La sculpture, à la vérité, 
ne lui offroit, dans aucun contemporain, de riva- 
lité ni d'opposition. Cependant il n'en étoit pas 
tout-à-fait ainsi des autres arts. L^arcliitecture , 
comme le prouva la construction de la grande sa- 
cristie de Saint-Pierre , marchoit encore dans les 
voies du genre corrompu du dix-septième siècle. 
La peinture comptoit alors dans Pompée Battoni 
un homme d'un talent sans doute distingué, mais 
du genre de celui des Carie Maratte, etc. 

Canova avoit témoigné à Gavino Hamilton le 
désir de connoitre ce que le peintre le plus re- 
nommé de cette époque , penseroit du goût et de 
la composition de la statue du Pape, alors encore 
en état de modèle. La visite eut lieu. Après avoir 



ET ÎSES OUVRAGES. 45 

bien examiné , et à loisir, le colosse : Je recon- 
noisy dit-il à Hamilton , qu'il y a chez ce jeune 
homme un grand talent et beaucoup de génie; 
mais je suis fâché de devoir V avertir quil est en- 
tré dans une mauvaise route ^ et je lui conseille ^ 
puisquil en est encore temps, d^en sortir. 

Canova avoit trop de modestie pour n'être pas 
consterné d'une telle sentence. Il lui fallut de 
puissans renforts, pour le mettre à portée de juger 
un tel jugement. Battoni avoit parlé comme un 
homme formé à l'école des Bemin , des Carie Ma- 
latte , et de leurs traditions. Mais c'étoit précisé- 
ment contre leur manière et leur goût d'imitation, 
que lui, Canova, venoit de relever la bannière de 
l'antiquité ; il devoit donc s'applaudir, plutôt que 
s^afïliger de la critique dont son ouvrage étoit 
Tobjet. La véritable réponse à de telles critiques, 
étoit dans la persévérance du système qu'il devoit 
réhabiliter, et il en avoit une belle et prompte 
occasion, en mettant sur-le-champ la main aux 
deux colosses allégoriques dont nous avons déjà 
indiqué les sujets. C'est ce qu'il fit; et peu de 
temps après, leur masse et leur ensemble fu- 
rent assez avancés, pour lui permettre de leur 
donner un commencement de publicité. Je fus 
donc invité à lui en dire mon avis, avant 
qu'elles fussent terminées dans le modèle en 
terre. 



46 CAJNOVA • 

Statues coios- La liberté d'opinion qu'il m'avoit autorisé à 
Modération Prendre sur ses ouvrages, me décida à lui dire 
et de la avec franchise ce que je pensois sur chacune de 
ces deux figures. Celle de la Douceur me parut 
parfaitement pensée, et d'une expression fort juste; 
l'ajustement, analogue au caractère; le parti de 
draperies heureux , non toutefois sans quelque 
lourdeur, facile à corriger. Je me permettois d'au- 
tant plus librement ces observations, que les deux 
colosses étant en terre , ils pouvoient admettre 
avec facilité toute espèce de modifications dans 
leurs détails. 

Quant à la figure en pied de la Modération , 
appuyée et pleurant sur le sarcophage, je ne pou- 
vois m'empecher d'y trouver quelque chose de 
mal-entendu dans son attitude, et, dans l'ensemble 
de sa composition, quelque mesquinerie d'ajus- 
tement, et une sorte de dissonance avec l'ampleur 
de tout le reste ; l'exécution de ses draperies me 
paroissoit aussi s'éloigner du style sévère de l'an- 
tiquité. J'allai jusqu'à lui dire que cette figure 
n'étoit pas digne de lui. 

Ganova m'écouta, et se borna à me dire quand 
je le quittai : Grazie tante. Au bout de huit ou dix 
jours à peu près, il m'invita à venir voir les cor- 
rections qu'il avoit faites à sa statue : j'y allai. 
Mais, lui dis-je, en entrant, ce n'est plus la même 
figure! Vous parti, me répondit-iJ, j'ai jeté à bas 



ET SES OUVRAGES. 



47 



celle que vous aviez vue, -et j'en ai fait une autre. 
Je restai confondu en voyant une semblable fa- 
cilité. La statue, de dix à douze pieds de haut, étoit 
réellement terminée, et elle me parut avoir sin- 
gulièrement gagné. Canova en convenoit aussi ; se 
confondant en remerciemens sur ma franchise, il 
me déclara que je lui avois rendu le plus grand ser- 
vice. Depuis ce temps nous fûmes amis pour la vie. 
Je ne vis pas le mausolée de Ganganelli terminé 
en marbre, et placé dans l'église des Saints-Apô- 
tres ; mais il paroît qu^à part quelques basses cri- 
tiques, l'ouvrage reçut les applaudissemens des 
connoisseurs, et j^apprends de tous ceux qui vi- 
sitent les beautés de Rome, qu'il continue d'y 
jouir de la même renommée. 



Les travaux de sculpture se composent d'une 
partie de travail purement mécanique, telle que 
le moulage des modèles , la mise aux points et le 
dégrossissage des marbres, opérations durant les- 
quelles l'artiste peut vaquer à d'autres travaux. 
Pendant quelques-uns de ces intervalles, Canova 
avoit donné l'être à quelques plus petites et agréa- 
bles compositions, au nombre desquelles je dois 
citer le groupe dont j'aurai encore à parler dans 
la suite, groupe qu'on appelle de V Amour et 
Psyché couchés. 11 en fut exécuté deux marbres 
(dont un est à Paris). 



Groupe de 
l'Amour 
et Psyché 
couchés. 



48 CANOVA 

J'étois encore à Rome •lorsqu'il termina le pre- 
mier^ qu'il rendoit visible à ses amis. Çans doute 
ce groupe doit se mettre au nombre des plus 
agréables compositions de Canova. Il en est peu 
de plus connue, tant on Ta multipliée en gravure; 
c^est pourquoi je me dispenserai d^en faire la de- 
scription! J'en admirai la composition et reléguante 
pensée. Quant au mérite, qui, selon moi, devoit 
être le principal pour Canova , alors engagé à de- 
venir, comme je le lui disois à lui-même, le conr 
tinuateur de V antique ^ je ne partageois pas, avec 
tout le monde, l'opinion que l'on avoit de cet ou- 
vrage , du reste supérieur par la pensée à son exé- 
cution. Parmi les étrangers, sectateurs alors du 
goût antique, Canova comptoit quelques amis 
d'un goût roide et froid , dont je craignois l'in- 
fluence sur lui , et dont le groupe me paroissoit 
un peu affecté. 

Je ne pus m'empêcher de lui exprimer, tout en 
louant cet ouvrage , dans ce qu'il a de vraiment 
louable, la crainte que sa très-grande facilité, et 
je ne sais quelle sorte de coquetterie de style, ne 
le fît, peu à peu, dévier des routes du simple 
vrai, du naïf et de la pureté antique. Je croyois 
voir dans cette aimable composition , et dans son 
exécution un peu systématique , une sorte de ten- 
dance à se rapprocher du goût de quelques ar- 
tistes étrangers à Rome, avec lesquels il étoitlié. 



• ET SES OUVRAGES. 49 

qui cherchoient^ à la vérité, le style antique, 
mais le voyoient à leur manière. Je me souviens 
enfin ( ce quHl m'a rappelé dans la suite ) de lui 
avoir dit qu'il se gardât de devenir un Bemin 
antique; que sa vocation me paroissoit être de 
faire revivre dans de nouveaux originaux , les 
principes de composition , de style et d'exécution 
de la belle antiquité; que dès-lors il devoit se 
mettre en garde contre toute prétention, hors 
des idées simples et des grandes maximes d'un 
dessin sévère. 

Canova m^a tant de fois rappelé mes pronostics 
sur son compte, mes craintes- et mes pressenti- 
mens à son égard, que j'ai encore tout-â-fait pré- 
sent à l'esprit cet entretien, sur le vu de son groupe 
iï Amour et Psyché couchés y devenu un de ses 
moindres ouvrages, malgré l'agrément de sa com^ 
position. Aussi ne doutai -je point que, pi|rt& 
comme il Tétoit alors, aux sujets gracieux et lé- 
gers du mythe grec de l'Amour el Psyché, il n'ait 
formé bientôt, et après mon départ de Rome, ce 
groupe des deux mêmes personnages, en pied, 
dans une composition élégante et sage, quoique 
expressive. Mais j'en remets la description à l'é^i 
poque, de plusieurs années postérieure, où il vint 
lui-même pour la première fois à Paris , accom- 
pagné des deux genres de groupe dont il avoit 
fait des répétitions. Celle des deux personnages 



^o 



CANOVÀ 



couchés y fut exécutée pour le colonel Cambell à 
Londres. Cest sur cet ouvrage, qu'on a trouvé 
dans ses écrits, que la draperie de ce groupe et son 
exécution Tavoient mécontenté lui-même. 

Je me rappelle encore effectivement lui avoif 
fait) plus d'une fois, quelques observations sur Ves- 
pèce de négligence qu'il mettoit dans les premiers 
temps à ses draperies, et sur une sorte de laisser- 
aller en ce genre, dont je rapporterai plus tard 
un exemple. 

Ce fut vers Pépoque des travaux dont je viens 
de faire mention, que je quittai Rome et Canova^ 
avec promesse de nous écrire et de correspondre 
le plus souvent qu'il seroit possible. Mais notre 
correspondance fut bientôt entravée et suspendue, 
par l'effet des événemens divers de la révolution 
qui ne tarda point à éclater en France. 



Mausolée du 



ment XITI. 



Canova avoit à peine terminé le mausolée du 
'^Xo^ciY-" ï^^P^ Ganganelli, aux Saints-Apôtres, que déjà 
s^ouvroit à lui la perspective d'un plus grand et 
plus notable monument. Le sénateur de Rome 
Rezzonico, ne pouvoit jeter les yeux sur aucun 
autre , pour l'érection d'un grand mausolée à pla- 
cer dans Saint-Pierre, en l'honneur du Pape Clé- 
ment XIII, son oncle. Celui de Clément XIV 
venoit d^être découvert, et, en dépit de quelques 
contradictions que dévoient produire, dans un 



ET SES OUVRAGES. 5i 

semblable ouvrage ^ le changement de style et de 
caractère, la censure avoit été contrainte de cé- 
der au concert des éloges et des suffrages publics. 

Le lieu seul ( la basilique de Saint-Pierre ) , où 
devoit être érigé le monument du Pape Rezzonico, 
devenoit une circonstance propre à intimider à la 
fois et à exciter le goût et le génie de l'artiste. 
Presque toutes les places susceptibles, dans ce 
vaste intérieur;^ de recevoir des compositions de 
mausolées, sans masquer ou déparer Tarchitec- 
ture, étoient remplies. Une seule restoit encore, 
( nous ne parlons pas de celle qu'*a occupée depuis 
la statue de Pie VI) et elle présentoit un fiu^and et 
bel espace. Cependant, pour ce qui regarde, soit 
le talent, soit la réputation, Canova n'avoit à re- 
douter, comme objets dangereux de parallèle, 
que le mausolée du Pape Farnèse , par Guglielmo 
deUa Porta ^ et celui du Pape Barberin , par Ber- 
nini. 

Guillaume de la Porte avoit suivi assez exac- 
tement la composition et le caractère des mauso- 
lées des Médicis, à Florence, par Michel-Ange; 
c'est-à-dire qu'au bas de la statue du personnage 
représenté vivant ou en action, il plaça, couchées 
de chaque côté du sarcophage, deux figures allé- 
goriques, ou entièrement symboliques. On peut 
dire de ce genre de figures en statues, qu'elles 
sont plus décoratives que dramatiques, ou, si l'on 

4. 



I 



t 



oo. CANOVA 

veut, qu'elles soi\t plutôt signes (\u*images des 
idées. Berniii, sans sortir des limites d'une com-^ 
position prescrite, en quelque sorte, par la ressem- 
blance des emplacemens , accompagna, au con— 
traire, le sarcophage de son monument, et de 
chaque côté, par deux figures de femmes allégo- 
riques, mais en pied, mais en mouvement, en 
action, et réellement dramatiques. Nous ne dirons 
rien des autres mausolées de Papes à Saint-Pierre, 
dans les âges suivans. Us sont presque tous sans 
valeur quant à la pensée et à l'exécution , mais 
tous sont avec accompagnement de statues , re- 
présentées aussi comme personnages dramati- 
ques ou en action , et non selon la convention de 
statues symboliques ou signes d'idées. 

Canova paroit avoir voulu prendre le milieu 
entre les deux systèmes, et, pour mieux dire, les 
avoir réunis dans Tensemble de sa composition, 
où, dans le fait, nous trouverons de Pallégorique, 
du dramatique et du symbolique , sans parler du 
genre iconique dans le portrait du Pape. 

Mais d'^abord, ce qu'il nous paroit avoir singu- 
lièrement amélioré pour la composition, c^est le 
style d'ensemble et de détails, de ce qu'on doit y 
appeler la partie architecturale, soit que l'on con- 
sidère l'harmonieuse combinaison des lignes et des 
formes , se terminant avec élégance en figtUj^ PY" 
ramidale, soit qu'on y observe Fheureux accord 



j 



ET SES OUVRAGES. 53 

du tout avec la sujétion d'une porte qu'il falloit 
conserver, la belle simplicité du sarcophage, et 
la sagesse de toutes les parties, dont le contraste 
avec les bizarreries des précédens mausolées re- 
lève encore le mérite. 

Avant Canova, Bernin avoit déjà, au mausolée 
d^ÂIexandreVII, fait voir le pontife à genoux, mais 
en face du spectateur. Nulle comparaison à faire 
avec la figure agenouillée aussi de Clément XIII , 
vue de profil au sommet de la composition. Ce 
qui frappe avant tout , c^est l'extraordinaire res- 
semblance du portrait, exprimée non-seulement 
dans la tête et le visage , mais dans la corpulence 
même de la personne. Il y a ensuite , quant à l'as- 
pect général de toute la figure, l'expression d^un 
sentiment si vrai , si naturel , si religieux , et re- 
traçant avec tant de naïveté la piété du pontife , 
que le principal intérêt de tout le reste du mau- 
solée se reporte toujours vers lui. Ce sont-là de 
ces mérites dont le discours ne sauroit faire , ni 
sentir, ni comprendre la valeur. 

En descendant de la figure principale vers 
celles qui accompagnent le sarcophage, il faut faire 
remarquer, comme offrant un type et un aspect 
tout-à-fait nouveaux, la statue de la Religion de- 
bout, tenant d'une main la croix, et portant l'autre 
sur le couvercle du sarcophage. Tout, dans cette 
figure, dans sa pose, son style et son aspect, porte 



54 CANOVA 

un ^rand caractère de simplicité religieuse. Son 
ajustement^ qui consiste en trois draperies Tune 
sur Tautre , paroîtroit avoir quelque chose de re- 
dondant , et qui , peut-être , y donne lieu à une 
sorte de lourdeur. Qui sait si l'intention de Tar- 
tiste^ en formant cette représentation figurative 
du christianisme , ne fut pas de s'éloigner tout-à- 
fait des costumes et de$ apparences du paganisme, 
dans les habillemens de ses déesses? Or, ici la 
coiffure de la Religion, les rayons qui environnent 
sa tête, sa ceinture, l'espèce de stola qui fbrme 
son principal vêtement, tout concourt à en faire 
une figure très-différente des statues païennes. 

Le sarcophage, quoique d^jis les formes des 
tombeaux du paganisme, qffrej^ur le champ de 
sa face antérieure, une variété qui Pen distingue, 
par cette partie de cadre circulaire où est l'épi- 
taphe, et plus encore par deux petites figures en 
bas-relief, adossées au cercle, doiit Fune est la Foi 
et l'autre est FEspérance. Cest en pendant à la 
Religion décrite, que s'adosse au sarcophage , ou 
s'y appuie, la figure assise d'un génie sous la forme 
d'un jeune homme ailé, dont la tête exprime la 
douleur, et qui tient un flambeau renversé , em- 
blème comme on sait, fort ancien, de la mort. 
Canova a pu faire dans la suite , et a fait d'autres 
figures dans ce genre, peut-être d'une imitation 
plus ferme , peut-être d'une exécution plus con- 



4 

r 



ET SES OUVRAGÉS. 55 

sommée } mais il n'en a point fait dans une atti- 
tude plus heureuse^ ni d'un sentiment plus noble 
à la fois et plus expressif. 

Le lion, comme on le sait, est le symbole de 
Venise, et le pape Rezzonico étoit Vénitien. Ca- 
nova ménagea donc dans sa composition pyrami- 
dale , au-dessous des deux statues qu^on vient de 
décrire, c'est-à-dire d'un côté et de l'autre de la 
porte qui s'ouvre en ce local, deux massifs servant 
de piédestaux à deux lions couchés , dont on ne 
se lasse point d^admirer la vérité imitative, le tra- 
vail hardi et la variété d^expression. L'un, en effet, 
semble rugir; et Fautre pleurer, tant son attitude 
manifeste la sensation de la douleur. 

Ce grand ouvrage fut terminé et placé dans 
Saint-Pierre, au commencement de 1795. 

Nous devons dire ici au lecteur ce que nous De rimpossi- 
aurons l'occasion de lui répéter encore par la suite, ^^^^^ ^^^ 
qu'il ne doit pas s'attendre à un ordre chronolo- ordre exacic- 

• ^1 i« .^. ^1»/ ' r .* ment chrono- 

gique exact, dans la description et 1 enumeration jogiquc dans 
des ouvrages, que Canova a si prodigieusement ia»o>tcdeg 

. , . . ouvrages de 

multiplies. Lui-même n'auroit pu en constater cauo^a. 
régulièrement la suite. Cela lui auroit été d'autant 
plus difficile, que déjà, et nous ne sommes encore 
qu'aux commencemens de sa carrière , il suivoit 
à la fois plusieurs morceaux, qui ne sortoient pas 
de ses ateliers par ordre de demande ou de livrai- 



56 CANOVA 

son; sans parler encore des répétitions qu^il fit 
souvent du même ouvrage, répétitions entre les- 
quelles on ne sauroit déterminer aujourd'hui ni 
priorité, ni surtout aucune supériorité, parce que 
finis et travaillés par lui seul, les derniers mor- 
ceaux purent l'emporter sur leurs précédens. 

Nous ne saurions nous engager encore à donner^ 
même des notions abrégées d'un nombre consi- 
dérable de bas-reliefs, qui formoient, si Ton peut 
dire, la matière de ses délassemens. De temps à 
autre, nous nous bornerons à mentionner les titres 
ou les sujets de ces sortes d'improvisations quHl 
faisoit couler en plâtre. Cétoit pour lui , ce que 
sont souvent, pour le peintre, dès esquisses fugi- 
tives, auxquelles il peut quelquefois avoir recours, 
selon les hasards des circonstances. On a recueilli 
ces œuvres légères de Canova, dont nous pourrons 
donner, d'époques en époques, de siçiples dési- 
gnations. 

camposiUons Nous trouvons, par exemple, comme se rap- 
de bjw-rchcfs portant au temps où nous sommes de son histoire, 
les bas-reliefs représentant : — La mort de Priam j 
— Socrate buvant la cigué et congédiant sa famille; 
— Le retour de Télémaque à Ithaque; — Hécube 
avec les Matrones Troyennes ; — La danse des fils 
d^Âlcinoûs ; — L^apologie de Socrate devant ses 
juges; — Criton fermant les yeux à Socrate. 



ET SES OUVRAGES. 67 

J^arrive^à une des plus jolies figures de Pépoque statue 
où nous sommes^ je veux parler de la statue d^Hébé 
que Canova fit deux fois, Fune pour Vivante Al- 
brizzi à Venise , l'autre pour Pimpératrice José- 
phine, et qui, depuis, est passée en Russie. Celle- 
ci fut, dans son temps, exposée au Louvre, et je 
ne puis que répéter ici ce que j'en écrivis dans le 
temps, en imprimant de nouveau mon opinion 
publiée alors sur cet agréable ouvrage. 

« Quelques critiques, disois^je, avoient, jadis, 
» reproché à M. Canova, de négliger un peu ses 
» draperies, c'est-à-dire, de ne pas porter dans 
» l'invention de leur ajustement et dans leur exé- 
» cution , ce choix de partis ingénieux , et cette 
» vivacité de travail dont Tantique offre de si nom- 
» breux modèles. Je crois qu'on pourroit appli- 
» quer encore quelques points de cette critique à 
» sa figure d'Hébé, critique toutefois qui ne touche 
» point à ce qui constitue l'essentiel de l'ouvrage. 
• >) L'idée en est des plus aimables , et la composi- 
» tion en est ingénieuse. Rien de plus achevé que 
» le buste nu et le bras élevé qui porte le vase. La 
» pensée de l'ajustement est pleine d'esprit et de 
» goût. Cependant on désireroit que son étoffe 
» légère eût badiné avec quelques variétés, sur les 
» contO|p*s du bas des jambes, et ne fut pas coupée 
» là par un ourlet continu qui ne semble avoir ni 
» vérité ni agrément. » 



58 CANOVA 

Canova me répondit qu'il avok fait une répé- 
tition de cette statue^ avec des changemens qui 
dévoient raméliorcr. On s'étoit récrié ici, sur rem- 
ploi qu'il avoit fait de quelques dorures, dans l'en- 
jolivement de la ceinture de son Hébé, et sur les 
petits vases de métal doré, que portent ses deux 
mains. Il y auroit plus d'une raison de nécessité à 
alléguer, pour justifier cette pratique en marbre, 
matière qui ne comporte pas, dans plus d'une par- 
tie, telle que les doigts de la main en l'air, la 
charge et la difficulté d'un accessoire pesant. 
Mais dans l'écrit dont je viens de rapporter quel- 
ques lignes, je justifiai plus complètement Canova, 
sur ce qu^on appeloit ici un abus , en montrant 
l'universalité de cet usage chez les Grecs, usage 
dont je développai, quelque temps après, les rai- 
sons ou les nombreuses et imposantes autorités, 
dans mon ouvrage du Jupiter Olympien. 

Quelques petites discussions que j'eus alors avec 
Canova, au sujet de sa manière de traiter ses dra- 
peries, me rappellent que ce fut vers ice temps que 
je dus lui envoyer de Paris deux mannequins or- 
ganisés, et de grandeur naturelle. Je ne saurois 
dire si ces mannequins ne furent pas, jusqu'à un 
certain point , pour lui , la cause d'une habitude 
à laquelle ils donnent volontiers lieu, ^ qui ne 
laisse pas de devenir un abus; c'est de chercher 
sur le mannequin, le parti des draperies qu'on 



ET SES OUVRAGES. 59 

doit exécuter ; au lieu de l'imaginer au gré de sa 
composition , pour en vérifier ensuite^ sur la réa- 
lité, soit Tensemble, soit les détails. Le manne- 
quin , selon moi, ne doit pas donner l'invention. 
U doit la régulariser, il doit en constater la jus- 
tesse et l'effet. C'est encore à lui qu'il faut deman- 
der les variétés partielles, les accidens nombreux 
et les légèretés pratiques , qui dépendent de l'em-^ 
ploi du ciseau, plutôt que de la râpe, à laquelle 
je pensois alors que Cauova avoit trop recours 
dans les draperies, vu que cet instrument porte 
trop à l'arrondissement, qui détruit l'effet pi- 
quant de l'imitation. 

Il y avoit chez Canova une vivacité extraordi-» Quelque* dé- 
naire d imagination, et une capacité correspon- aeCtnova. 
dante d^action et d^exécution, à quoi se joignoit 
une égale passion de s'instruire et de réparer, par 
la lecture et Fétude, le manque d'une instruc- 
tion, que les circonstances de ses premières années 
ne lui avoient pas permis d'acquérir. L'art et le 
travail de la sculpture exigent, sans aucun doute, 
Fhomme tout entier. Cependant on ne compren- 
droit pas comment les grands artistes en ce genre, 
tant anciens que modernes , ont pu produire un 
si grand nombre d'ouvrages, si l'on ne savoit, 
qu'une partie de leurs opérations techniques peut 
%)partenir, d'après les modèles de l'auteur, à des 



6o CANOVA 

mains étrangères, et se réaliser par des procédés 
infaillibles. 

Il y a encore un dernier fini, qui, dans plus 
d'une partie, laisse à l'artiste un certain loisir 
d'esprit ou d^attention. C'est ce temps de loisir 
que Canova occupoit, en se faisant lire toutes sor- 
tes d'ouvrages anciens qui lui meublèrent l'esprit^ 
au point qu'il auroit pu passer pour un homme 
qui avoit fait d'assez longues études d^éruditiôn. 

Cétoit dans ces lectures, qu'il trouvoit à noter 
une foule de sujets qu'il se plaisoit à improviser en 
faisant les bas-reliefs dont nous avons déjà parlé, 
et dont nous donnerons de temps à autre de légères 
notions. Mais plus de détails ici n'ajouteroient 
rien à sa gloire. Ces compositions n'avoient, pour 
lui^ d'autre but, que de fixer dans sa mémoire les 
sujets qui le frappoient le plus. 11 y trouvoit encore 
l'occasion de s'exercer dans l'art et le genre du 
bas-relief, dont il devoit faire des applications 
très-variées, à de nombreux monumens funé- 
raires, en forme de cénotaphes ou de cippes, 
d^une fort grande dimension, et sur lesquels il exé- 
cuta, dans le meilleur goût, plus d'une compo- 
sition heureuse , dont nous ferons mention selon 
l'ordre des temps. 

Monument L'époquc où uous sommcs arrivés i va nous en 
Einn. fournir un notable exemple, dans le grand monu' 



«• 

r 



ET SES OUVRAGES. 6i 

ment^ qu'il exécuta de bas-relief^ en l'honneur de 
l'amiral Vénitien Emo, mort depuis peu de temps , 
et qui lui fut commandé par le sénat de Venise. 

Comme les lois de la république défendoient 
d'ériger^ par décret du sénat , des statues aux sé- 
nateurs patriciens^ Canova imagina d'emprunter 
à l'antiquité^ l'usage et la forme du cippe. On sait 
que ce fut autrefois un monument religieux ou 
funéraire , dont les superficies sont propres à re- 
cevoir des sujets de bas- relief, proportionnés à 
leur étendue, soit en ornemens ou symboles^ soit 
en figures historiques ou allégoriques. 

Il donna donc à son cippe une hauteur de 
12 pieds, y compris le socle et le couronnement, 
sur une largeur de 9 à 10 pieds. La face antérieure 
présente, dans sa composition et au milieu du 
champ, le buste de l'amiral porté sur une colonne 
rostrale. A sa gauche est figuré, en l'air, et d'un 
assez haut relief, un génie ailé qui, vu comme 
descendant du ciel, tient des deux mains une 
couronne, qu'il va poser sur la tête de l'amiral. 
De Tautre côté, c'est-à-dire à droite de la co- 
lonne , une Renommée ailée est supportée par un 
terrain formé de fortifications; elle est agenouil- 
lée, |)our écrire, sur le fût qui porte le buste, 
ces deux mots : angelo emo. 

Ce monument de la reconnoissance vénitienne 
fut placé, par l'ordre du Doge, dans l'arsenal. 



•t 



62 CANOVA 



comme étant l'endroit le mieux en rapport avec 
les exploits guerriers de Tamiral, et Canova donna 
pour son emplacement la préférence à la pre- 
mière salle. 

Il n'avoit voulu faire aucune demande de prix 
pour cet important ouvrage. Mais le sénat ne pou- 
voit se prêter ni consentir à une telle générosité. 
Il crut, tout en s^acquittant envers lui, entrer 
encore mieux dans ses intérêts, en lui assignant^ 
au lieu d^une somme d'argent, la rente annuelle 
de 1 00 ducats , comme pension viagère. Il fut en 
outre battu en son honneur une médaille dont 
il reçut une empreinte en or, de la valeur de cent 
sequins. Son type représentoit le monument de 
l'amiral Emo, et sur le revers on avoit gravé l'in- 
scription suivante : 

ANTONIO CANOVA VENETO ARTIBUS ELEGANTIORIBUS 

MIRIFIGB INSTRUCTO OB MONUUENTUM PUBLÏCUM 

ANGELO EMO EGREGlÈ INSGULPTUM 

SENATUS MUNUS. A. MDCGXGV. 

La continuité des travaux auxquels Canova ve- 
noit de se livrer, dans une période de dix années 
consécutives , travaux dont le nombre , indépen- 
damment de la grandeur et de l'importance, auroit 
pu remplir, et au-delà, la vie entière de plus d'un 
artiste , le jeta dans un état de maladie difficile à 
définir, mais qui n'en devint que plus inquiétant. 



ET SES OUVRAGES. 63 

On a cm même depuis , que déjà avoient pu se 
mankester chez lui les premiers symptômes d'un 
mal, qu'on attribua souvent à la compression 
extraordinaire, qu'occasionne le maniement du 
trépan sur le marbre, et dont, surtout dans ses pre- 
miers travaux , notamment le mausolée de Gan- 
ganelli, il s'étoit imposé la fatigue extraordinaire, 
au lieu de recourir à des mains auxiliaires. Son 
état sembloit empirer chaque jour ; mais sa force 
morale , aidée de sa tempérance habituelle et des 
encouragemens de Famitié, finit par triompher 
du mal. Pour achever son rétablissement, il se 
rendit à Venise, et de là dans son pays, où Pair 
natal et la douceur du repos lui rendirent ses 
forces, avec un redoublement de courage. 

Il en eut besoin pour supporter une nouvelle 
disgrâce de la part de la fortune. Les nombreux 
ouvrages qtfil avoit déjà exécutés, malgré la pro- 
digalité de dépenses que son désintéressement lui 
suggéroit, avoient dû lui produire une somme 
de capitaux que son incurie laissoit inerte entre 
ses mains. Un écrivain célèbre, qui avoit sa con- 
fiance, le comte Verri, lui conseilla de placer 
une somme de quatre milleécus romains (ou vingt 
et quelques mille francs), comme ressource in- 
dépendante des hasards ou des chances de l'ave- 
nir. Canova déféra à ses avis ; mais il eut le mal- 
heur, pour un placement utile en fonds de terre. 



64 CANOVA 

d'accorder sa confiance à un faiseur dVffaires^ 
qui lui proposa l'acquisition du reste assez conve- 
nable d^un bien rural. Il commit l'imprudence de 
lui confier les fonds sans précaution^ et les fonds 
disparurent avec celui qui en étoit dépositaire. 

Toutefois, cet accident n'altéra en rien sa tran- 
quillité ; Targent n'étoit dès-lors pour lui , comme 
il continua de Fétre , auti*e chose , qu'un moyen 
d'entreprendre de nouveaux ouvrages, dont le 
produit devoit en faire naître toujours d'autres. 
Ce fut par cette rotation continuelle et progres- 
sive , qu'il vit s'accroître de plus eh plus la somme 
de sa réputation, sans préjudice toutefois de sa 
fortune, qui, à son insu, devoit s'augmenter 
prodigieusement. 

Groupe de Cauova uc s'cu mit donc qu'avec plus d'ardeur 
ATon'is? ^ entreprendre, pour le marquis Salsa di Berio, 
Napolitain , un groupe de grandeur naturelle re- 
présentant Vénus et Adonis, au moment ou ce 
dernier étant prêt à partir pour la chasse, la 
déesse semble vouloir l'en détourner, par les ca- 
ressantes paroles que son attitude et son expres- 
sion semblent faire entendre. 

Les descriptions par écrit ne sauroient jamais 
faire comprendre ce qu'il y a de valeur et de mé- 
rite , surtout dans des ouvrages qui , comme ce- 
lui-ci, ne présentent d'autre action que celle d'un 



ET SES OUVRAGES. 65 

sentiment qui se manifeste par une correspon- 
dance d'affection amoureuse ^ mais exprimée avec 
cette mesure que commande Fhonnêteté à Tart 
et à Tartiste. Or, tel est le charme de l'agencement 
de ce groupe , que des circonstances particulières 
avoient conduit et fait parvenir à Naples , avant 
toutefois que Fauteur eût pu y satisfaire complè- 
tement son goût. Cela ne Pempecha pas de rece- 
voir à son arrivée l'accueil le plus distingué : son 
inauguration donna lieu à une fête splendide, 
dans laquelle la musique et la poésie (comme cela 
eut lieu à la réception de presque tous les ouvra- 
ges de Ganova en Italie) mêlèrent leurs suffrages 
à ceux des connoisseurs. 

Le marquis Berio mourut quelques années après. 
Le groupe fut vendu, et le colonel Favre de Ge- 
nève en fit l'acquisition pour le transporter dans 
son pays. 

Canova, instruit qu'il devoit lors de son retour 
passer par Rome , obtint de l'acquéreur la per- 
mission de le revoir et de le retoucher. On se 
doute bien que le colonel y consentit, et qu'il 
n'eut pas lieu de regretter sa complaisance. Ga- 
nova avoit fait de nouveaux progrès dans son 
art ; il regarda comme une bonne fortune de 
pouvoir, par une retouche générale , mettre l'œu- 
vre de sa jeunesse au niveau des travaux d'un 
âge plus mûr. 



ô 



n 



(iG 



CANOVA 



Modèles de 
has-reliefs. 



Nous imiterons encore ici Canova, en inter- 
rompant nos descriptions^ comme il faisoit pour 
ses grands ouvrages^ par les mentions de toutes 
sortes de sujets modelés. Nous trouvons cités à 
cette époque une nouvelle série de bas-reliefs^ 
dont voici les titres : — bas-relief représentant la 
bonne Mère ou une École d'enfans ; — un autre 
représentant la Charité ou les bonnes œuvres; 
— Rome écrivant autour d'un portrait ; — une 
danse de Vénus avec les Grâces ; — la mort d'A- 
donis ; — la naissance de Bacchus j — Socrate sau- 
vant Alcibiade à Potidée. 



Slatue de la 
Madeleine 
pénitente. 



Ne pouvant faire toujours accorder, dans cette 
revue historique des ouvrages de Canova , la date 
de leur exécution primitive avec celle qui les vit 
terminer, encore moins avec les époques où, selon 
les circonstances et les lieux , ils virent définiti- 
vement le jour, et furent exposés à Fadmiration 
publique, surtout liors de Rome, et surtout encore 
à Paris, j'anticiperai sur cette dernière époque, 
en plaçant ici la mention de la Madeleine péni- 
tente. Cet admirable morceau, qui appartient à 
la galerie de feu M. de Sommariva, fut exposé à 
Paris au commencement de ce siècle. 

A cette époque, on doit le dire, le renom de 
Canova et même son nom, avoient à peine franchi 
les frontières qui séparent la France de l'Italie. 



ET SES OUVRAGES. 67 

Bientôt échappes aux horreurs de leur première 
révolution , les Français avoient commencé à ré- 
tablir quelques institutions favorables aux arts de 
la paix; déjà Ton voyoit se reproduire^ quoique 
sous d'autres formes^ les réunions académiques. 
Mais cette sorte de repos , dont l'intérieur com- 
mençoit à jouir, étoit dû principalement à l'extra- 
vasion, si l'on peut dire, du principe et des effets 
révolutionnaires , qui , transportant au-dehors les 
passions et les mouvemens de Fanarchie, s^étoient 
déjà déchaînés sur plus d'un État voisin, avoient 
fait irruption en Italie, et la menaçoient d'une 
entière invasion. 

Rome, en effet, étoit sur le point de subir le 
joug de la révolution qui devoit l'opprimer et la 
ruiner. Canova avoit jusqu'alors été protégé par 
elle et par la guerre. Semblable à Protogènes, 
tranquille dans son atelier sous la protection de 
Démétrius, il ne laissoit pas, sous l'abri des nou- 
veaux conquérans , de trouver le calme nécessaire 
à ses travaux. Peu de temps avant Finvasion dé- 
finitive de Rome, un prélat grand amateur des 
arts, M onsignor Priuli, lui avoit demandé un ou- 
vrage de son ciseau, laissant à son choix le su- 
jet, pourvu qu'il fut religieux; Canova se com- 
manda donc à lui-même la statue d^une Madeleine 
pénitente. Aucun ouvrage connu en sculpture, 
aucune tradition sur ce sujet, ne lui prescrivoit 

5. 



1 



68 CANOVA 

le genre ; le style de composition, rajustement ou 
la proportion à suivre; rien enfin, dans Tantique 
ou le moderne, ne pouvoit ni guider ni contrarier 
son goût. Ce devoit être, et ce fut en effet, une 
production entièrement originale, une vraie créa- 
tion de son génie et de son ciseau. 

Le hasard des circonstances ayant fait acqué- 
rir cet ouvrage par M. de Sommariva, quelques 
années après son exécution, nous prévenons que 
si nous en plaçons la mention à Fépoque où il vit 
le jour à Rome, nous n^en parlons toutefois que 
diaprés l'impression qu^il fit quelques années après 
à Paris. 

Or, Tadmiration dont la Madeleine pénitente 
fut alors ici l'objet, ne peut être comparée qu'au 
sentiment indescriptible qui lui donna l'être. Ce 
fut, on peut le dire, pour la foule des spectateurs, 
quelque chose de nouveau, hors du cours des ad- 
. xnirations ordinaires, et qui sembloit tenir de Pef- 
fet d'un miracle. On doit l'avouer, effectivement, 
aucun ouvrage n'avoit jamais paru tenir autant 
que celui-là, de cette idée de création, que l'usage a 
trop souvent le tort de donner aux productions 
de l'art. L'idée positive de création, exclut par le 
fait ridée de travail ou d'exécution, dans les œu- 
vres de la main de l'homme. 11 en étoit ainsi de 
rhnpression que chacun recevoit de la >-ue du 
marbre, né sous le ciseau de Canova. Rien de 



ET SES OUVRAGES. (39 

remarquable surtout dans la dimension (petite 
nature) de la statue de Madeleine; rien dans sa 
composition^ tellement simple^ qu'elle exclut tout 
soupçon de composition y et qu^on ne sauroit trou- 
ver de formes pour la décrire; rien dans son ajus- 
tement et ses draperies ^ rien dans ses accessoires 
qui arrête les yeux ; rien dans sa pose qui est sans 
mouvement, rien dans son action , puisqu'elle est 
immobile; ajoutons encore, rien qui saisime les 
yeux dans son exécution, car elle ne laisse aucune 
trace propre à révéler la main de Fartiste. Et ce- 
pendant une admiration universelle environnoit, 
de toute part, cette touchante image de la péni- 
tence chrétienne. On lui trouvoit une pieuse dé- 
cence dans sa nudité, une savante vérité dans les 
nuds, mais surtout une affection indéfinissable 
de douleur religieuse, dans ce visage qui cesse 
d'être du marbre , et qui pleure. 

U faut effectivement y reconnokre, abstractioi^ 
faite de toute analyse sentimentale, une sorte 
d'exécution magique, un je ne sais quoi de fondu 
dans les formes, qui semble exclure la réalité 
d'emploi d^uç outil; en sorte qu'on l'eût pu croire 
être le résultat d'un souffle créateur, indépendant 
de la science et de l'art. 

Telle fut, nonobstant quelques observations de 
détail, l'effet du premier ouvrage de Canova, à 
Paris, A peine ferions-nous ici mention de quel- 



1 



70 CANOVA 

ques critiques qui eurent lieu^ si elles ne se 
rapportoient à certaines préventions régnantes 
encore aujourd'hui, à l'égard de quelques prépa- 
rations que le marbre peut recevoir, et de petits 
détails d'enjolivement, dont la sculpture grecque 
fit généralement emploi. Or, quelques-uns sem- 
bloient faire un reproche à Canova, dans la ma- 
nière dont étoient traités soit les cheveux, $oit 
quelques autres parties, d'affecter un peu le goût 
et l'harmonie de la couleur en peinture. Oui, 
j'^accorderai qu'il entre quelque chose de ce sen- 
timent, dans la Madeleine et dans la plupart des 
ouvrages de l'auteur. Mais il ne faut pas s'en éton- 
ner, quand on sait que Canova aussi fut peintre, 
et singulièrement porté au charme de l'harmonie. 
Qui nous dira si ce n'est pas à ce sentiment-là 
même, qu'il dut cette grâce empreinte dans toutes 
ses œuvres, ces formes moelleuses, et ce travail 
flatteur du marbre, qui distingue toutes ses 
statues? 

Il n'y avoit certainement, de la part de Canova, 
aucun procédé particulier, comme quelques-uns 
l'avoient voulu faire croire, pour, donner aux 
marbres de sa sculpture une préparation spéciale 
de couleurs empruntées à la peinture. On sait tou- 
tefois, et il est avéré, d'après un très-grand nombre 
d'exemples, par nous rapportés . dans notre ou- 
vrage du Jupiter Olympien, que les anciens avoient 






w 



c<ni- 



ET SES OUVRAGES. 71 

fréquemment mis en œuvre ces pratiques. Mais 
Canova n'en usa jamais. Il n avoit sur tout cela au- 
cun secret particulier. Seulement il employoit, se- 
lon l'occurenee, le procédé de l'encaustique qui 
préserve le marbre des injures de l'air ou de l'hu- 
midité, et ce procédé est devenu aujourd'hui si 
commun, que cela ne mérite pas qu'on s'y arrête. 

Nous devons dire cependant que vers les temps canova 
où cette histoire est arrivée , c'est-à-dire les trois *"*^'! 7*""'^ 

' peintre. 

OU quatre dernières années du dix-huitième siè- 
cle, et quelquefois aussi dans la suite, le goût 
de la peinture proprement dite, avec sa pratique 
effective, se manifesta chez Canova, qui s'^y exer- 
çoit sans prétention, mais assez pour donner à 
comprendre qu'il auroit pu, et faire profession 
spéciale de cet art, et y acquérir,, comme colo- 
riste, une réputation méritée. 

On a trouvé dans ses manuscrits, que dès le 
temps où il travailloit au mausolée de Ganganelli, 
une sorte de défi ou de controverse sur les diffi- 
cultés respectives de la sculpture et de la peinture, 
le porta à en faire l'épreuve. Il entreprît alors" de 
peindre une figure académique à la clarté de la 
lampe, puis successivement quelques autres, et en- 
fin, dans une plus grande dimension, un Endymion 
endormi. Quelques années après, ayant repris les 
pinceaux, il se mita peindre, et de grandeur natu- 



# 



73 C A NOVA 

relie, une Yénus en repos qui se regarde dans un 
miroir qu'^elle tient en main. Cette toile resta plu- 
sieurs années oubliée dans uncoin de Fatelier. Or, il 
arriva que, soit par le fait de la vigueur des teintes 
soit par Teffet de la patina que le temps et la pous-^ 
sière y avoient produite, cette toile prit l'aspect 
d^un vieux tableau. Canova la fit voir à quelques 
artistes et amateurs , qui la prirent pour un ou- 
vrage d'ancienne école. Seulement trouvoit-on 
qu'il y avoit trop de correction de dessin pour 
l'école Vénitienne, à laquelle on attribuoit l'ou- 
vrage. Cette peinture fut depuis gravée par Pierre 
Vitali, sous le nom de Venere Transtesierina. 

Content du succès de son innocent artifice , Ca- 
nova entreprit d'en porter plus loin l'amusement. 
Il achieta, pour son fond en bois, une vieille pein- 
ture du quinzième siècle. Il avoit lu dans Ridolfi , 
que Georgion s'étoit peint lui-même, et que son 
portrslit existoit à Venise, dans la maison Widi- 
man. D'après quelques indications des biographes 
et une gravure de ce portrait, il se mit à en exé- 
cuter la peinture , dans le dessein de la faire passer 
pour l'origiqal, et il l'exposa, ayant seulement 
mis dans le secret le prince Rezzonico. Tout ce 
qu'il y avoit à Rome de peintres renommés, Ange- 
lica Kaufmann, Cavalluci, Cadès, de Rossi, etc. 
y furent trompés ; tous déclarèrent que le portrait 
étoit celui de Georgion, peint par lui-même. L'au- 



# 



ET SES OUVRAGES. -3 

leur de la supercherie se déclara bientôt après; 
il fit accepter le prétendu Géorgien au prince 
Rezzonico, qui le donna au célèbre de Rossi. 

Pareille feinte eut encore lieu à Naples, sur un 
tableau de Canova, que d'^Este s'amusa à faire 
passer pour ouvrage de l'ancienne école Véni- 
tienne; et pareil désenchantement eut lieu par la 
révélation de son auteur, qui, dans la suite, en fit 
don au cardinal Consalvi. 

On cite encore comme œuvres de cette époque , 
dues au pinceau de Ganova , une nouvelle Vénus 
couchée, les trois Grâces, une Charité ,^ une Vénus 
assise avec l'Amour dians ses bras ; la mort de 
Céphale et Procris, ouvrage qui fut vanté par 
Milizia. 

Il fit aussi en peinture son propre portrait , et 
le répéta pour Tadresser au sénateur Degli Aies- . 
sandri, directeur de l'académie des beaux-arts à 
Florence , qui le déposa dans la salle de la grande 
galerie du Muséum de cette ville, salle destinée 
à la collection de portraits des peintres célèbres, 
faits par eux-mêmes. Nous ferons encore mention, 
(dans la septième partie) d^une très-grande com- 
position en peinture par Canova. 

Mais nous voici arrivés à la déplorable époque où Enlèvement 
Finvasion toujouH croissante, en Italie et à Rome, ^^, ^^ 
de la révolution française, ne permit plus à Canova Pic y\. 






74 CANOVA 

d'y trouver la quiétude d'esprit nécessaire à ses 
travaux. 

Déjà le génie d'invasion et de conquête illimitée^ 
avoit déclaré la guerre au gouvernement le plus 
inoffensif qu'on puisse imaginer. L'État de TE^ 
glise entièrement sans jjéfense , se trouvoit assailli 
de deux manières^ et par la turbulence de l'esprit 
de révolte et de rapine^ produit des conquêtes pré- 
cédemment faites dans le nord de Pltalie , et aussi 
par l'esprit irréligieux qui se flattoit d'abattre 
le catholicisme , en frappant son chef dans le cen- 
tre même de la religion. 

Rome s'étoit déjà vu dépouiller par le seul 
droit de la force militaire^ et au mépris de toutes 
les lois du droit des gens. Déjà un général fran- 
çais, maître de la Lombardie, après avoir menacé 
le Pape de l'invasion du patrimoine de FEglise^ 
avoit exigé de lui le rachat de la conquête des 
États Romains, par le sacrifice des plus beaux ou- 
vrages de l'art antique et moderne en sculpture et 
en peinture. Le sacrifice avoit été accompli. 

Mais sous le règne de Tanarchie révolution- 
naire, l'abîmelnvoque sans cesse un autre abime, 
et le crime ne se fait absoudre que par de plus 
grands crimes. A peine les sacrifices avoient été 
faits par le gouvernement romain, que sa chute 
fut décidée. 

Le Pape Pie VI fut enlevé de Rome. Les cardi- 



\ 



ET SES OUVRAGES. -jS 

najix, tout le clergé romain , tous les grands pro- 
priétaires se virent expulsés, et la détresse du 
pays fut extrême. Tant quHl lui fut possible , Ca- 
Dova demeura à Rome, employant tout ce qu'il 
avoit de moyens au secours des indigens, et mul- 
tipliant ses bienfaits en travaux, en largesses plus 
ou moins évidentes , et aussi en aumônes que les 
malheureux seuls révéloient. 

Cependant la misère allant toujours en croissant, 
par le désordre qui augmentoit la misère, il prit 
enfin le parti d'aller chercher le repos dans son 
pays natal, qu^il avoit visité peu d'années aupara- 
vant, mais dans un temps plus heureux; et il pro- 
fita de Foccasion de son voyage à Venise , pour y 
placer le monument de Tamiral Emo. 

Ce souvenir nous rappelle quelle différence un 
petit nombre d^années avoit mise entre les deux 
visites qu'il fit à son pays. La première avoit été, 
pour lui, Poccasion d'une fête improvisée, à la- 
quelle il mit plus de prix qu'^à beaucoup d'autres 
hommages. On ne concevroit guère, en d'autres 
pays, cet enthousiasme d'allégresse naïve, qui con- 
vertit son entrée dans son village en fête générale, 
et fit sortir au-devant de lui toute la population 
du canton, avec des rameaux de verdure; cortège 
et triomphe d'un nouveau genre, dont un senti- 
ment universel et spontané avoit seul fait tous les 
frais. 



.a 



i:.A 



7G CANOVA 

Retiré de nouveau sous le toit paternel^ il se 
plaisoit à occuper ses loisirs par Texercice d'un art, 
pour lequel nous avons déjà vu plus haut qu^il 
avoit un secret penchant^ et dont il s'étoit trouvé 
condamné à ne faire qu'un délassement à Rome. 
Mais il n'en fut pas de même à sa campagne, et 
nous aurons occasion plus tard> en citant le tem- 
ple magnifique qu il y a élevé, de parler plus au 
long de la grande composition peinte quHl des- 
tinoit à sa décoration, et dont il paroît avoir 
ébauché , ou même assez avancé le travail , pen- 
dant les loisirs actuels de son séjour à Possagno. 
(^yojrez la septième partie. ) 

Voyage (le Cc séjour qu'il auroit voulu prolonger, fut in- 
AUemagne. tcrrompu par un très-grand et long voyage qu il 
fit, de compagnie avec 1q sénateur Rezzonico, en 
Allemagne , où il visita Munich , Vienne , Dresde 
et Berlin, et fut partout reçu et accueilli avec 
toute la distinction due à son talent, et à une ré- 
putation qui déjà n^avoit plus de bornes. 

A Vienne surtout, où plus d'un de ses ouvrages 
Favoit précédé, il reçut l'accueil le plus flatteur 
de la part des artistes et des plus grands person- 
nages , mais surtout du duc Albert de Saxe-Tes- 
chen. Ce prince avoit depuis long-temps le projet 
d'élever, dans Féglise de Saint-Augustin à Vienne , 
un somptueux mausolée à Farchiduchesse Marie- 



ET SES OUVRAGES. 






Christine d'Autriche, son épouse. 11 en proposa 
Tentreprise à Canova, qui l'accepta, et promit de 
s'en occuper, sitôt que des circonstances plus fa- 
vorables lui permettroîent de retourner à Rome. 

Cependant, par Feffet des chances de la gUferre, 
et de la paix qui s^ensuivit,, les États de Venise 
avoient été cédés à F Autriche , et Canova se trou- 
voit, par le fait de la cession de Venise, d'après 
le traité de Campo-Formio, devenu sujet de l'Em- 
pereur. 11 dut ainsi s'adresser à son gouvernement, 
pour obtenir la continuation de la pension via- 
gère que la République lui avoit faite. Toutefois 
on auroit voulu que, par une sorte de réciprocité, 
Canova consentît de fixer son séjour à Vienne. 
Mais il ne pou voit oublier Rome, et encore moins 
Fabandonner. La chose resta ainsi en débat quel- 
ques années , jusqu'à ce que , s'étant offert à di- 
riger gratuitement à Rome, les élèves que le gou- 
vernement impérial y entretenoit, il obtint la 
ratification du paiement de la pension viagère de 
Venise. 

D'assez grands changemens venoient de s'opérer 
dans les affaires de PEurope et dans la situation 
politique de l'Italie. Le Pape Pie VI étoit mort 
prisonnier en France. Une révolution de gouver- 
nement s'y opéroit au même moment. Un nou- 
veau Pape venoit d'être élu à Venise, et fut bien- 
tôt ramené dans le chef-lieu de la chrétienté, sous 



tS canqva et ses ouvrages. 

le nom de Pie VU. Canova ne tarda point à s''y 
rendre. Il y retrouva son fidèle Antoine d^Este, 
dévoué collaborateur de ses entreprises, qui avoit 
pris de toutes ses affaires un soin d'afiection dés- 
intépessée dont il ne s'est jamais départi, et qui 
. lui a mérité, avec une confiance sans bornes de 
la part de Canova, que son nom restât uni au nom 
de celui dont l'histoire, dans ses écrits, a déjà 
consacré la mémoire. 




TROISIEME PARTIE 



En commençant cette troisième partie de rhis- DifBcuUé de 
toire de Canova, nous croyons devoir répéter pour 0^^^* dh^o. 
la dernière fois , quHl nous a été impossible d'é- logîqnc dana 
tablir dans un ordre de dates certaines , la suite *canoTa. 
d^ouvrages qui furent eux-mêmes soumis à toutes 
les irrégularités d^époques dépendantes de la na- 
ture de leur travail , et qui rencontrèrent ensuite, 
aux temps qui les virent naître, des contrariétés 
de toute espèce. Ajoutons, comme on Ta déjà dit, 
que tel ouvrage fini dans une année dont rien n^a 
pu faire connoître la date, ne vit le jour que plu- 
sieurs années après. Canova lui-même, dans les 
premiers temps de sa réputation , n'avoit tenu , 
ni pu tenir, aucun registre de ses entreprises, 
comme le font les gens de commerce ou d'affaires; 
personne ne fut jamais plus étranger aux habi- 



8o CANOVA 

tudes de ce genre. Jusqu^à l'époque de son retour 
d^Âllemagne à Rome, il avoit vécu à peu près 
seul 9 et trop occupé de ses travaux pour penser à 
mettre le moindre ordre dans ses affaires. 

Changement Mais rcndu enfin au calme d'une position fa- 
posWon ?n- vorable à la reprise des ouvrages qu'il avoit été 
lériciircde contraint dVbandonner, il sentit le besoin d'en 
soumettre désormais la partie administrative , à 
un régime d'ordre qui le débarrasseroit de soins 
auxquels il se sentoit incapable de vaquer. Il s'é- 
tablit alors d'une manière plus commode , dans 
une nouvelle habitation, avec sa mère, qu'il avoit 
décidée à le suivre, et son frère utérin , ecclésias- 
tique aussi estimable quHnstruit. Celui-ci ne cessa 
dès-lors de se dévouer à tous les soins exigés par 
l'immense exploitation de travaux qui se multi- 
plièrent de plus en plus, au point d'exiger une 
suite et un ensemble d'ateliers, formant à eux 
seuls comme un quartier isolé. Toutes les com- 
mandes de statues et de monumens ne pouvoient 
avoir lieu , ni recevoir plus tôt ou plus tard leur 
exécution , sans produire des correspondances , 
sans exiger une comptabilité en. recettes et dé- 
penses, et un grand nombre d'écritures, de dé- 
tails et de soins. Canova trouva dans Famitié de ce 
frère à se décharger de tous ces embarras, et à ne 
plus avoir à vivre que dans son art et pour son art. 



ET SES OUVRAGES. 8i 

Dès qu'il se vit établi à son gré^ son premier Projet en es- 
soin se porta sur la compositiou du grand mau- J^^^^^^^^ç 
solée de Farchiduchesse Christine^ à. Vienne, dont thmiine. 
il fit un dessin qu'il adressa au duc Albert. Il en- 
tra dans ce projet une réminiscence de celui qu'il 
avoit précédemment imaginé pour honorer, à Ve- 
nise, la mémoire de Titien, et auquel il ne Ait 
point donné suite. Ce premier projet, extrême- 
ment modifié, comme on le verra en son lieu, a 
donné encore naissance au monument commé- 
moratif que Venise fit élever à Canova, aux dé- 
pens d'une souscription dans toute l'Europe. 

Le duc Albert agréa le projet, dont nous fe- 
rons par la suite une ample description, mais 
après l'époque de l'entier achèvement du monu- 
ment, qu'il alla lui-même terminer et mettre en 
place à Vienne. 

Jusqu'à présent on a pu remarquer, que le plus Groupe co- 
grand nombre des statues exécutées par Canova , j'H^^uie 
si Ton excepte ce qui fut son véritable début à ptécipiiant 
Rome , ( le groupe de Thésée vainqueur du Mi- 
notaure) consiste en sujets, dont la jeunesse, le 
sexe et la grâce plus ou moins idéale, dévoient 
faire le caractère particulièrement distinctif. Je ne 
disconviendrai pas effectivement, que la nature 
du génie de Canova, de son tempérament et de 
son goût y avoit dû le porter vers cet ordre de su- 



Lycas. 




8?. CANOVA 

jets. Aussi ses détracteurs , car son talent et sa 
réputation ne Ten avoient paa laissé ihanquer, lui 
reprochoient-ils cette sorte de préférence; et ils 
lui refusoient^ depuis quelques années^ toute ca* 
pacité dans l'imitation de ce qu'on appelle la nor- 
ture virile y c'est-à-dire dans Fexpression de la 
force; par conséquent^ dans ce qui constitue le 
caractère de dessin hardi et de formes énergiques. 
Ils disoient de lui ^ à peu près ce que Quintilien 
nous apprend^ qu^on avoit dit autrefois du célè* 
bre Polyclète : Nihil ausus ultra levés gênas. 

Quoi qu'il ait pu en être jusqu'alors de cette 
opinion critique y Canôva prit le parti d^y répon- 
dre, mais de la manière la seule convenable au 
talent, qui sent ou qui pressent sa force, c'est-à- 
dire par des ouvrages qui désarment la censure , 
plutôt que par des reproches qui l'irritent. Aussi 
le vit-on bientôt, comme nous allons le faire voir, 
entrer dans une carrière nouvelle , où l'on comp- 
tera plus de sujets héroïques, d'une nature mâle, 
d^un caractère savant, et plus ou moins hardi ^ 
que de conceptions aimables ou gracieuses , et où 
Ton remarquera encore les inventions de ce der- 
nier genre, comme se distinguant par plus de 
grandeur dans leur style et leur exécution. 

Cest donc ici , qu'en suivant encore l'ordre des 
temps , il doit convenir de parler du groupe co- 
lossal , aussi hardi dans sa pensée , que savant 



ET SES OUVRAGES. 83 

dans son exécution^ dont il avoit fait le modèle 
en 1795, qu'il exécuta plus tard en marbre, (en 
1802) et qui représente Hercule furieux, préci- 
pitant Lycas. La figure principale est de la di- 
mension de FHercule Farnèse ( ou 1 4 palmes. ) 

On lit dans la tragédie des Trachiniènes, qu'Her- 
culç devint furieux , par TefTet du contact de la 
tunique trempée dans le sang de Nessus, pré- 
sent perfide de la jalouse Déjanire , et que dans 
un des accès de sa fureur, il précipita le jeune 
Lycas dans la mer Eubée. 

On possède à Paris l'esquisse d'un pied de haut, 
qui fiit la première pensée de ce groupe , et cette 
esquisse y a excité une telle admiration , qu'on en 
a fait un grand nombre de répétitions coulées en 
bronze. Nulle part, en effet, il ne peut être donné 
de. mieux apercevoir le sentiment vif et rapide 
de l'artiste. Cette sorte d'improvisation de l'art , 
n'offre , comme on le pense bien , aucune partie 
terminée; mais la puissance de l'imagination s'y 
est tellement empreinte, et avec une telle vivacité 
d'exécution, qu'on seroit tenté de préférer à la 
perfection même d'un marbre terminé, cette vive 
et rapide lueur du génie, qui saisit le spectateur. 
Tel est, en effet, volontiers le privilège des es- 
quisses de tous les grands maîtres. C'est qu'elles 
donnent ou présentent à l'esprit, par le manque 
même du complément de travail, une espèce d'in- 

6. 



84 CANOVA 

fini, en comparaison avec l'ouvrage term 
ne permet plus rien au-delà de ce qu''on 
On peut affirmer du groupe d'Hercule e 
qu'il n'a été rien pensé ni exécuté de pli 
gique par la sculpture moderne. Il y a 
difficulté, sans doute, à faire voir dans i 
tue , la figure d^Hercule en action, et su 
cette action exige un mouvement vif et p: 
La dimension de la corpulence massive , 
quelle les traditions et les images qu'en t 
nées les anciens, obligent de le représent 
ble opposer un obstacle à l'expression d'ur 
vive et rapide. Aussi voyons-nous que d^ 
les représentations des travaux d'Hercui 
tiste antique ne lui a jamais donné que c! 
et des attitudes simples, en rapport avec 
de sa conformation. 

Nous ne voulons pas dire que Canova s 
dans son groupe, des termes du convenab 
être même y a-t-il eu le mérite de join 
rapidité du mouvement exigé par le suje 
venance qui forme le caractère matériel 
porel d'Hercule. On ne sauroit effectivem 
tre plus de vigueur dans l'action de la fi 
plus d'énergie mêlée de simplicité dans 
vement qui lui est imprimé; mouvemenl 
sultant du grand écartement des jambes, s 
avec la vivacité de l'action , avec la pos 



ET SES OUVRAGES. 85 

deux hns, et avec la fureur empreinte sur son 
visage. On doit dire que toute cette composition^ 
bien qu'il n'y ait rien d'exagéré dans sa panto- 
mime^ et peut-être précisément à cause de cela^ 
donne Fidée d'une yiolence et d'une fureur portée 
au plus haut degré. 

Mais l'objet de la composition certainement le 
plus étonnant^ qui n'a eu et n'a pu trouver véri- 
tablement de modèle, comme très-probablement 
il n'aura point d'imitation, est la figure du jeune 
Lycas, arraché de Pautel où il préparoit le sacrifice. 

Ovide a peint l'action d'Hercule, qui, après 
avoir saisi le malheureux jeune homme, le fait 
tourner plus d'une fois en l'air , avant de le pré- 
cipiter dans les eaux de l'Eubée. 

G>iTipit Alcides et terqae quaterque rotatam 
Mittit in Euboicas tormento fortins undas. 

Voila une image qui ne peut appartenir qu'au 
langage de la poésie. Mais chaque art a sa langue 
poétique, et celle de la sculpture surtout ne sau- 
roit représenter la succession des momens d'une 
action. U faut qu'elle se borne à en saisir un seul 
instant ou un seul point de vue, compatible et avec 
l'idée du mouvement, et avec l'exigence de la 
matière immobile qu'elle emploie. Là est le pro- 
blême que le génie seul du sculpteur peut ré- 
soudre. 



86 CANOVA 

Nous croyons qu'on peut défier toute image 
connue d'une action violente et d'un mouvement 
rapide^ dans un groupe colossal en sculpture^ de 
soutenir le parallèle avec le groupe d'Hercule et 
Lycas. La composition et l'exécution du malheu- 
reux jeune homme^ offre, et sans sortir de la vé- 
rité^ un tour.de force ou de hardiesse tel, qu'on 
ne connoit rien qu'on puisse ni lui opposer, ni 
ntême lui comparer. Il est difficile de concevoir 
par quelle puissance d'imagination , et de science 
en même temps, l'artiste a pu réaliser en sculpture, 
avec une si grande vérité et une telle correction 
de forme et de dessin, une figure dont jamais au- 
cun modèle n'auroit pu , même dans un seul in- 
stant passager, lui présenter -la réalité la plus 
approximative. Cela se concevroit plus aisément 
en peinture. Cet art, comme Ton sait, ne fedt voir 
d'une figure qu'un seul contour, dans mi seul 
point de vue, et son image ne sauroit aspirer à la 
vraisemblance, que sous l'aspect d'un seul mo- 
ment fugitif. Cependant la figure du jeune Lycas 
a été examinée de toute part, soit sous le rapport 
de véracité dans son dessin , et sous celui de fidé- 
lité anatomique, soit encore sous celui de l'ensetn- 
ble physique d'une vérité complète; et l'imitation 
y a toujours été reconnue irréprochable. 

Hercule a saisi d'une main Lycas par sa cheve- 
lure, de l'autre il le tient par un pied. Le jeune 



ET SES OUVRAGES. , 87 

homme se défend en s^attachant d'une main au 
montant de Fautel; de l'autre^ il saisit la crinière 
de la peau de lion^ à terre. Tout son corps se trouve 
retourné d^une manière effrayante^ mais vraie. 
Rien ne peut empêcher la fin tragique du malheu- 
reux jeune homme. Resteroit à faire connoître par 
le discours (ce que la vue seule peut faire )^ les 
beautés d'imitation qui appartiennent au travail 
du ciseau. 

Une objection avoit été faite contre la licence 
prise par Ganova^ qui s'est contenté d'indiquer^ 
sur le corps d'Hercule^ les pUs de l'étoffe empoi- 
sonnée. On prétendit que c'étoit une insuffisante 
rejNrésentation de la véritable tunique^ c'est-à-dire 
d'un vêtement plus ou moins ample ^ mais tou- 
jours destiné à couvrir la plus grande partie du 
corps. C'est ici qu'une critique plus élevée doit 
non-seulement justifier^ mais louer Canova d'avoir 
usé d'une licence qui appartient à la poésie spé- 
ciale de son art. Or il s'agit d'un art dont le but 
principal et le véritable mérite consistent dans 
l'expression des affections et des sensations de 
l'ame^ par les formes du corps^ mais dont en outre 
l'imitation principale^ est celle de la structure de 
l'homme^ des variétés de caractère, des mouve- 
mens, des attitudes qui en développent toutes les 
beautés. Cela étant l'objet essentiel de l'artiste, 
il faut donc lui accorder les moyens d^arriver à 



88 CANOVA 

cette fin; et voilà sur quoi repose la concession 
indispensable qu'il faut faire à son art. La même 
objection contre le manque de vérité positive de 
costume^ a été produite au sujet de Fentière nudité 
du grand prêtre Laocooii prêt à faire un sacrifice. 
Sans doute ^ a-t-on répondu ^ s'il se fut agi de le 
représenter dans la fonction même de son sacer- 
doce, indubitablement l'artiste n'auroit pas pu 
manquer de le revêtir des insignes de son minis- 
tère. Le veut-on ainsi? il n'y aura plus lieu de 
faire voir, dans la contraction de tous les mem- 
bres et de tous leurs muscles, ce prodigieux effet 
de douleurs, de terreur à la fois et de pitié, qui 
saisit les sens et l'ame du spectateur. Oui, sans 
doute, cette nudité sera un faux quant au costume; 
mais vous acquérez, par ce faux, une vérité d'un 
ordre bien supérieur. Au lieu de la vérité du vête- 
ment, vous avez celle de Thomme lui-même, et 
de l'expression sublime de ses douleurs. 

Je dirai la même chose à l'égard de l'Hercule 
de Ganova, et de la convention en vertu de la- 
quelle il a réduit, le plus possible, l'accessoire ici 
toutefois nécessaire de la tunique. En exigerez- 
vous la réalité complète? hé bien, vous aurez le 
jeu des plis d'une étoffe, au lieu du jeu des mus- 
cles, dont le dessin énergique vous exprime, par 
leur mouvement, le dernier degré de la passion, 
mise en action par la fureur. Cependant, on V^ 



ET SES OUVRAGES. 89 

déjà fait entendre^ Fartiste a aussi le besoin de 
motiver à nos yeux^ et de nous indiquer la cause 
ou le principe mystérieux de cette fureur. Hé bien, 
il lui suffit de nous en retracer l'idée; ce qu'il a fait 
par quelques plis du vêtement empoisonné, qui sl- 
dentifie en quelque sorte à l'homme, et semble sUn- 
cnister dans ses chairs. Oui^ il en a dit assez pour 
en rappeler le prodige au spectateur instruit. Quant, 
à l'ignorant, beaucoup plus ne lui en apprendroit 
pas davantage^ Voilà donc, selon moi, une des 
conventions propres de la sculpture, qui, dans 
bien des cas, est forcée de se contenter d'indiquer 
à l'esprit, ce qu'elle ne peut pas expliquer aux 
yeux. 

Canova n'avoit peut-être pas fait tous ces rai- 
sonnemens, mais le sentiment de son art guida 
son goût, selon les principes de la théorie spécu- 
lative de l'imitation, et lui en découvrit toutes les 
finesses. 

C'est parce prodigieux ouvrage, qu'il répondit 
aux critiques de ceux qui le croyoient propre à 
n^être que le sculpteur des grâces et de la nature 
juvénile. 

Don Onorato Gaetani, majordome de la cour de 
Naples, avoit désiré acquérir ce groupe, et déjà 
on lui cherchoit dans cette ville un emplacement 
convenable, lorsque les révolutions politiques qui 
survinrent rompirent ce projet. Il fut alors acquis 



90 CANOVA 

par le marquis Torlonia, depuis duc de Bracciano, 
avec la promesse faite au gouvernement , qu'il 
n'en priveroit jamais la ville de Rome. Enfin , le 
groupe trouva dans la galerie du duc (qui fit 
construire^ en addition à son palais, une rotonde 
en coupole) un local vraiment digne de hii. 

Divers siûecs Cétoit daus Ics intcrvallcs et les momens de 

de bas-reliefs , i . • ^ 

modelés par rcpos dc SCS grandes entreprises, que Ganova se 
CanoTa. Uyroit à SOU délassemcnt habituel. Il consistoit 
en lectures qu'il faisoit ou qu'on lui faisoit, et 
qui lui suggeroient un autre genre de repos dont 
nous avons déjà cité quelques résultats : je. parle 
de ces bas-reliefs modelés, qu'il livroit ensuite 
au moulage, et qui remplissoient les entr'actes de 
ses grands travaux, comme le font au théâtre, 
entre les actes d'un drame, ces symphonies de 
remplissage sans conséquence. Cétoit encore pour 
lui ce que sont, pour Fécrivain littérateur, les 
extraits fugitifs de ses lectures, dans la vue de 
pouvoir y recourir en cas de besoin. 

Effectivement le travail de la terre et son ma- 
niement facile, étoient pour Canova une sorte d^é- 
criture expéditive , avec laquelle il fixoit dans sa 
mémoire les traits, soit de la fable, soit de l'his- 
toire , qui lui paroissoient avoir le plus de rapport 
avec les moyens de son art. Nous citerons au nom- 
bre de ces sujets en quelque* sorte improvisés : 



4 



ET SES OUVRAGES. 91 

— Briseis enlevée par les hérauts; — Hécube et 
les matrones Troyennes au temple de Minerve; 

— la danse des fils d'Âlcinoûs ; — Rome repré- 
sentée écrivant autour d'un portrait; — bas-re- 
lief ayant pour sujet une déposition de croix> exé- 
cuté plus tard par Antoine d'Esté^ pour Venise. 
Plusieurs de ces bas-reliefs^ eurent^ par la suite ^ 
une destination publique. Tel est celui qui^ com- 
posé pour Fadoue^ fut placé dans la Congrégation 
de la Charité; en l'honneur de Févéque Giusti- 
niani. 

Ceci nous conduit à donner, selon l'ordre ap- 
proximatif des temps, les descriptions de quelques 
monumens funéraires, dont les sujets furent ima- 
ginés et terminés en grands bas-reliefe, soit sur 
des cippes, soit sur des sarcophages. 

Nous devons distinguer des bas-reliefs d'étude ou Bas-reiiefs 
d'amusement, que Canova se plaisoit à multiplier (nnlJ^w^lii 
et à improviser dans ses momens de loisir, ceux «"cophages. 
qu'il faut regarder comme de vrais monumens, 
appliqués, ainsi qu'ils le furent, à une destination 
publique ou funéraire, et dont nous avons déjà- 
rapporté un très-notable exemple, en .décrivant le 
Mnèma en forme de cippe de F Amiral Emo. 

Il nous a paru convenable de réunir dans un 
seul article , sans nous astreindre à une précision 
chronologique trop difficile à obtenir en ce genre. 



92 CANOVA 

les principaux de ces ouvrages. Nous nous con- 
tenterons encore d'indiquer ici ceux que leur mé- 
rite ou leur réputation y jointe à la célébrité des 
personnages auxquels ils furent élevés^ ont rendus 
assez recommandables pour leur valoir le privi- 
lège d^exercer le burin des graveurs, 

cippe funé- Après le cippe honorifique de rAmiral Emo, le 
Bfaï^uiMde P'^^^ considérable ouvrage en bas- relief qu^ait 
santa-crux. exécuté Cauova^ fut celui du moniunent de la 
marquise de Santa-Grux. Sur la face principale 
d'un très-grand sarcophage ^ (imité de celui qui 
est en porphyre, au temple dit de Bacchus à Rome) 
on voit représentée une scène des plus pathétiques. 
G^est la réunion de tous les personnages d^une fa- 
mille éplorée autour du lit funèbre, où dort, du 
sommeil de la mort, une épouse et mère chérie. 
On y trouve, dans la diversité des personnages et 
de tous les âges, la réunion de tous les d^rés d6 
douleur et de toutes les nuances d^expressions que 
Fart peut rendre sensibles. La mère de la défunte 
est assise , et occupe le premier plan en avant du 
lit. Elle forme, avec les deux petits enfans qui rac- 
compagnent^ un groupe aussi touchant qu^inté- 
ressant, par la réunion des différentes nuances de 
douleur, et par Texpression plus marquée , dans 
son attitude , des regrets maternels. L'époux offre 
une pantomime moins prononcée ; mais la place 



ET SES OUVRAGES. gS 

9 

qu'il occupe dans la composition, et le caractère 
sensible d'une douleur plus concentrée^ le dési- 
gnent assez comme le personnage principal de la 
famille. Un jeune garçon^ l'aîné, sans doute, des 
deux qui figurent avec leur aïeule^ est vu placé au 
chevet du lit funèbre. Sa composition et son ajus- 
tement à Fantique leferoient aisément passer pour 
un emprunt à quelque sculpture grecque. 

Ce touchant ouvrage valut à l'artiste les* plus 
rares témoignages d'estime et d'admiration , aux- 
quels Fart puisse prétendre. Exposé pendant un 
certain temps dans son atelier, Ganova fut témoin 
lui-même, par les larmes de plus d'un spectateur, 
de l'émotion que son talent savoit produire. 

Le nombre extraordinaire des divers genres cippefuné- 
de travaux qui se disputèrent tous les instans de J""/"* 

^ * Sénateur 

sa vie , nous forcera d'omettre, en fait de monu- Faiîer. 
mens funéraires, ceux que ne recommandent ni 
leur importance , ni le nom des personnages aux- 
quels ils furent élevés. Mais, parmi les cénotaphes 
en forme de cippes , nous devons une place bien 
méritée, sans doute, à Fhomme auquel on a dû 
Canova lui-m^e, je veux dire son premier pro- 
tecteur le Sénateur Falier. Il en plaça le buste de 
bas-relief sur un piédestal élevé, au-devant duquel 
est assise une figure de femme largement drapée, 
une main enveloppée dans son étoffe; l'autre est 



94 CANOVA 

appuyée sur la corniche du chapiteau^ ainsi que la 
tête de la figure^ dont le visage exprime la douleur. 
Une inscription gravée sur le cippe porte ces 
mots : 

JOH. FALETRO. SEN. VEN. 

ANT. CANOVA. 

QUOD. EJUS. MAXIME*. COlfSILIO. 

ET. OPERA. 

STATUARIAM. EXCOLUBRIT. 

PIETATIS. ET. BENEFICIORUM. MEMOR. 

1808. 

Cippe fimé- Le sentiment de la reconnoissance^ vertu par- 
ticulière de Ganova^ lui inspira la composition 
d^un monument semblable^ soit pour le genre ^ 
soit pour le sujet du bas-relief^ sculpté sur le cippe 
funéraire qu'il éleva à la mémoire du célèbre gra- 
veur Volpato, et que Ton voit placé sous le vesti- 
bule de réglise des Saints-Apôtres à Rome. Au mo- 
nument qu^on a précédemment décrit ^ la figure 
qui pleure est la Reconnoissance; sur celui<<^i, Far^ 
tiste a écrit le mot Amicitia^ à côté de la figure de 
femme drapée qu'il y a sculptée. 

Le portrait en buste et extrêmfpent ressem- 
blant de Volpato surmonte en bas-relief une co- 
lonne tronquée ^ sculptée de même sur le fond qui 
forme la face antérieure du cippe. Plus bas est 
assise sur un siège ^ dans l'attitude et avec l'ex- 



Taire de 
Volpato. 



ET SES OUVRAGES. 96 

pression d'une douleur très-prononcée , la figure 
dont on a parlé. 11 faut y admirer la justesse et 
la vérité de sa pose^ le charme et Fagrément de 
.sa draperie, ainsi que le sentiment ingénu et noble 
tout à la fois de la composition. 

M bnsignor Gaetano M arini a composé l'épitaphe 
suivante^ qu'on lit gravée sur la colonne : 

JOH. VOLPATO. 

ANT. CANOVA. 

QUOD. SIBI. AGENTI. ANN. XXV. 

CLEMENTIS. XIV. P. M. 

SEPULCHRUM. FACIUNDUM. LOCAVERIT. PROBAVERIT. Q. 

AMICO. OPTIMO. 
MNEMOSYNON. DE. ARTE. SUA. POS. 

Ainsi cette inscription nous apprend que Ganova 
n avoit que vingt -cinq ans, lorsqu'il exécuta le 
mausolée du pape Ganganelli , Glément XIY . 

Toujours dans le même goût de composition en Diven cippe» 
bas-relief sur un cippe, mais toujours avec des '*"®"*'*^*' 
variétés d'expression, de mouvement et d'agen- 
cement dans la figure, les draperies et les acces- 
soires, Ganova se plut à répéter la même idée, 
qu'on trouve très-heureusement exécutée, sur le 
cippe funéraire du prince Frédéric d'Orange, dans 
la sacristie des ermites de Fadoue. Ici la douleur 
a, par son attitude, un mouvement plus pro^ 



96 CANOVA 

nonce. Le parti des draperies n^est pas moins 
heureux. Une figure de pélican accompagne le 
personnage. Un bouclier^ surmonté d'un sabre 
placé au sommet du champ ^ porte pour inscri- 
ption : Frid. Yillielmo d^Orange. 

Hors de Milan ^ on voit dans la viUa Mellerio , 
deux cippes^ funéraires^ ouvrages de Ganova, avec 
des personnages allégoriques^ dont les composi- 
tions diffèrent peu entre elles. Sur Tune et sur 
l'auti'e est une figure en pied. Ici elle est vue em- 
brassant Turne qui est censée renfermer les cen- 
dres du défunt; là, elle embrasse son portrait. 

 Lisbonne, il existe un cippe funéraire fait par 
Canova , à la mémoire du comte de Souza , am- 
bassadeur de Portugal à Rome. 

A Vicenze, pareil cippe en Fhonneur du che- 
valier Trentô. Le sujet de la figure est la Félicite^ 
gravant le nom de ce bienfaiteur des pauvres, sur 
la colonne qui porte son buste. 



Projet de Âprés Ics mcutious abrégées de tous ces petits 

mi 
pour 



"* Neiron. ^^vragcs , qui ne se recommandent que par leurs 



idées plus ou moins variées, par des allusions heu- 
reuses, ou par des sentimens, soit de reconnois- 
sance, soit de bienveillance, nous ne croyons pas 
pouvoir nous dispenser de donner une courte de- 
scription d'un vaste monument, qui bien que resté 
en projet, n^en est pas moins propre à faire con- 



ET wSES OUVRAGES. 97 

noître ce quMl y avoit chez lui de richesse d'in- 
vention et de capacité , tout à la fois pour les plus 
petites, comme pour les plus grandes entreprises. 
Nous voulons parler du magnifique modèle de 
monument funéraire, quUl avoit conçu en l'hon- 
neur du célèbre amiral anglais Nelson ; modèle 
qui, bien que resté en projet, ne mérite pas moins 
d'être conservé, comme témoignage pour les temps 
à venir, de ce que l'art peut entreprendre. 

Effectivement, depuis le projet de mausolée 
pour le Pape Jules II , par Michel Ange , et de- 
meuré aussi sans exécution, rien d'aussi grand 
n'a été ni pensé, ni projeté, ni déterminé dans un 
modèle en relief. 

Sur un premier socle quadrangulaire, orné de 
huit magnifiques candélabres, s'élève un massif 
circulaire de construction à refends, avec des in- 
scriptions placées chacune au-dessous des statues 
colossales de quatre femmes assises. Elles ont les 
costumes d'habillement, les coiffures allégoriques 
et les attributs propres à désigner aux yeux les 
quatre parties du monde, qui avoient été chacune 
un des théâtres des victoires navales remportées 
par l'amiral Nelson. 

Sur le massif qu'on vient de décrire, il s'en élève 
un autre de même forme , mais de moitié moins 
haut , orné de guirlandes , dans la circonférence 
duquel règne un rang circulaire -aussi de rostres 

7 



98 CANOVA 

ou proues de vaisseaux^ qui sont destinées à ser- 
vir de support au corps principal du tombeaiv 

11 consiste en un vaste sarcophage orné de tous 
les acrostyles^ antéfixes, aplustres ou symboles 
accessoires des corniches antiques , et de plus 
présentant tous les signes des instrumens nau- 
tiques. 

Chacune des faces du sarcophage est ornée d'un 
grand bas-relief. Celui de la face principale re- 
présente ^arrivée par mer à Londres du corps de 
Famiral mort. 

On comprend que ce projet^ si son exécution 
avoit eu lieu, auroit reçu dans son ensemble et 
dans ses détails plus d^ne modification. Toujours 
est -il qu'il présente beaucoup d'idées heureu- 
ses, de très-belles formes, une conception grande 
et propre à recevoir toutes les magnificences de 
la sculpture. Rien n'avoit été déterminé, dans des 
conditions arrêtées, ni même pour le local qu'il 
auroit dû occuper. Peut-être encore est-il permis 
de croire que l'Angleterre , à laquelle seule ce mo- 
nument pouvoit convenir, n'auroit pas trop su lui 
trouver une place convenable. 

Nous allons maintenant reprendre la série des 
grands ouvrages de Canova. 

Statue de Vcrs l'époquc de la fin des travaux du mausolée 
de Ganganelli, il avoit projeté et même ébauché 



ET SES OUVRAGES. 99 

la statue d'un Mars. Ainsi l'on voit que dès-lors 
son ambition ne se contentoit plus des succès et 
des éloges^ que lui avoient valus les aimables re- 
présentations de la beauté féminine et juvénile. 
Cependant Rome avoit été dépouillée des princi- 
paux chefs-d'œuvre de l'art antique et moderne ; 
et cette barbarie ^ qui y indépendamment de tout 
autre sentiment ^ avoit affligé dans toute l'Europe 
les véritables amis des arts^ dut être encore plus 
sensible à Canova. 

Seroit-il vrai^ que même à son insu^ et malgré 
son extrême modestie^ l'idée lui seroit venue, 
après avoir pu être nommé (comme je le lui avois 
prédit) le continuateur' de T antique ^ de pouvoir 
être appelé à réparer en ce genre les pertes que 
Rome avoit faites? Âuroit-il eu en ses forces assez 
de confiance pour oser lutter contre PApoUon 
du Belvédère alors absent; ou simplement au- 
roit-il voulu profiter de cette absence, pour 
hasarder avec moins de défaveur, un ouvrage 
qui auroit semblé aspirer à pouvoir lui servir de 
pendant? 

Quoi qu'il en soit, il abandonna le sujet du 
Mars projeté, et il fit bientôt paroître la statue 
en marbre de Persée, dans la proportion de l'A- 
pollon du Belvédère. Le héros est coiffé du bon- 
net ailé; il tieht du bras et de la main gauche, 
quHl porte élevée en avant, la tête de Méduse, et 



7. 



1 



loo CANOVA 

de l'autre la iaux de diamant qui Ta tranchée. 

Or^ il est certain qu'il y a entre TÂpollon an- 
tique et le Fersée de Cànova^ des rapports assez 
frappans. Outre ceux qu'on vient d^indiquer, nous 
dirons encore que la pose ou Fattitude générale 
feroient soupçonner le dessein de mettre un ou- 
vrage moderne en pendant avec l'antique. Cepen- 
dant que voudroit-on conclure y non-seulement 
du fait qu^on soupçonneroit , mais du fait même 
avoué et avéré, qui pût faire tort à l'artiste? Il me 
semble, qu'au lieu de le blâmer, il faudroit le 
louer, au contraire, d'avoir osé, non dans une 
redite du même sujet, mais dans un tout autre 
sujet, se mesurer sans plagiat aucun, avec le chef- 
d'œuvre antique. 

Mais n^est - ce pas ainsi que de tout temps 
et dans tous les genres, on a vu les plus 
grands hommes lutter sur le même terrain 
avec leurs antagonistes présens ou passés? Quel 
est Partiste qui, dans les sujets qu'il traite, ne se 
donne pas, du moins au gré de son imagination, 
pour type plus ou moins approximatif d'imita- 
tion , quelque chef-d'œuvre des temps qui l'ont 
précédé? Admettons donc que, dans le choix 
du sujet et de la composition de son Persée , Ca- 
nova auroit eu la prétention d'une lutte plus ou 
moins directe avec l'Apollon, lutte qui n'auroit 
eu rien de commun avec le genre de la copie ; hé 



ET SES OUVRAGES. loi 

bien! cette hardiesse ne fera qu'ajouter à sa gloire. 

Cependant , tout en avouant que le parti géné- 
ral de la pose du Persée ^ que la direction des bras 
et des jambes rappellent le port et Fattitude de 
TApoUon, on ne peut s'empêcher de reconnoître 
dans ce qui fait le fond du caractère spécial ^ un 
système de formes assez différent ^ un ensemble 
généralement plus svelte y un port de tête entiè- 
rement autre ^ une diversité des plus sensibles 
dans la physionomie ^ dans les traits du visage et 
dans la coiffure ; ajoutons^ une dissemblance ab- 
solue pour ce qui regarde rajustement de la dra- 
perie : on peut même y trouver une composition 
tout-à-fait contraire y mais parfaitement analogue 
au besoin de soutien qu^éprouve une statue en mar- 
bre. E^le a efiectivement dispensé du tronc d'ar- 
bre de l'Apollon 9 et de la disposition en porte à 
faux du jet de la draperie sur son bras gauche. 
Or^ cette disposition est tellement défavorable à 
un travail en marbre, qu'elle a porté à soupçon- 
ner que l'original, dont F Apollon actuel seroit 
alors une répétition, aura dû être en bronze. 

Nous omettrons maintenant d'entrer dans le 
parallèle , impossible à rendre sensible par le dis- 
cours, entre les deux statues, sous les rapports de 
science, de style, de goût, de vérité de formes 
plus ou moins idéales , ou plus ou moins rappro- 
chées d'une nature commune et vulgaire. On sait 



103 CANOVA 

que la plume ou le récit sont inhabiles à faire 
comprendre ces sortes de parallèles. 

Il resteroit donc à disculper Canova ^ non d'a- 
voir prétendu se mesurer, si l'on veut, avec le 
chef-d'œuvre de Tantique, mais d'avoir en quel- 
que sorte donné lieu au soupçon d'une pré* 
tention trop ambitieuse, par la circonstance sin- 
gulière qui fit prendre à son Fersée, dans la 
niche du Belvédère, la place qu'avoit occupée 
r Apollon, avant l'enlèvement qui le fit émigrer 
en France. Peu de mots suffiront pour le jus- 
tifier. 

A peine eut-il terminé le marbre de son Persée, 
que le célèbre Bossi , secrétaire de l'Académie des 
beaux-arts à Milan , se présenta pour en faire l'ac- 
quisition. Bientôt le gouvernement de cette ville 
lui en fit la demande , qu^appuyoit encore le mi- 
nistre de France à Rome; mais le Pape Pie VII, 
usant de Fautorité que lui donnoient les lois, 
s^opposa à la sortie de cet ouvrage dVrt. En ayant 
fait Pacquisition pour le Muséum , il en ordonna 
la pose dans la niche même d^où l'Apollon avoit 
été enlevé. Canova ne fut pour rien, ni dans 
cette acquisition, ni dans le choix d'un empla- 
cement, que la malignité de Tenvie put inter- 
préter, mais tout-à-fait à tort, comme ayant si- 
gnifié, de sa part, la prétention de faire pas- 
ser son ouvrage pour un équivalent du plus bel 



ET SES OUVRAGES. io3 

antique (1). L^ Apollon^ depuis son retour à Rome; 
fut replacé dans sa niche y et le Pape voulut que 
Persee occupât^ dans le, même, local du Belvédère, 
la niche qui sert de pendant ^ mais en face, à la 
première, et où étoit précédemment placée la 
statue de l'Hercule Commode (ou de Fempereur 
Commode en Hercule.) 

D'après tout ceci , et indépendament des hypo- 
thèses jalouses de la malignité, on ne peut s'em- 
pêcher de reconnoître qu'il y avoit chez Canova la 

(1) Pour disculper entièrement Canoira du soupçon de prétention ambi- 
tieuse sur ce point, nous allons rapporter en original la lettre du cardinal 
Consaln. 

Dalle stanze del Quirinale 28 gennaro 1816. 

« Il Cardinal Segretario di Stato si è fatto premura di riferire alla Santità 
dt N. S. la istanza proroossa da V. S. illustrissima af&nche la famosa statua 
di ÂpoUo sia ricollocata nell' antico suo piedestallo , che ora serve di base 
alla statua del Perseo , opeta del di lei scarpello. 

B La Santità Sua rammenta ancora l'opposizione , che ella feçe allorche il 
gOTcmo ordinô che il Perseo fosse locato nel piedestallo , in cui esisteva 
TApoUo^ délia quale statua era stata Roma spogliata, e tanto nella upposi- 
zione d'allora , quanto- nella istanza , che ella promuoye adesso , ha avuto 
Sua Beatitudine motivo di rilevare che V. S. illustrissima accopia al raro 
merito di emulare la natura colle sue prodiizioni , anche la virtii d*una rara 
modestia, che edifica e che la rende maggiormente degna dell' amore e délia 
stima unÎTcrsale. 

Il Santo Padre piii per appagare i di lei desiderj , che per contentare se 
stesso, acconsente che nel piedestallo in cui attualmente trovasi coUocato il 
Perseo, si riponga TApoHo. 

» Vuole perô che la egregia statua del Perseo sia collocata in quello stesso 
luogo del M useo , in cui attualmente si trova il gesso dell' ApoUo , ed ove 
prima esisteva la statua di Commodo sotto la figura di Ercole. 

B n Cardinal sottoscritto, mentre ha la compiacenza di partecipare a V. S. 
iliostrisaima queste disposizioni sovrane, ha ancor quella di reiterarle î 
sentimenti délia sua particolare affezionc e distinta sua stima. » 

E. Gard. CONSALVl. 



j o4 CANOVA 

noble ambition de se mesurer avec l'antique, sur 
toutes les routes de l'imitation idéale. Dans son 
groupe d'Hercule et Lycas, il dut avoir, et il eut 
réellement comme point de mire , moins de riva- 
liser avec THercule Farnèse, ( pour ce qui est de 
l'ensemble de la figure, vue dans une compositiou 
si différente) que de s'approprier le type reçu de 
la force héroïque qui le caractérise ; en quoi cer- 
tainement personne n'auroit pu le soupçonner de 
plagiat. Hé bien ! disons la même chose du Persée. 
Pourquoi , sans encourir encore le même repro- 
che , tf auroit-il pas eu en vue Je type d^élégance 
divine, et de beauté mythologique, dont l'ÂpoUon 
du Belvédère est le type, en l'appliquant encore 
à un tout autre sujet, en se rendant propres enfin, 
non les contours, non les formes du modèle, mais 
les voies et moyens du sentiment imitatif qui con- 
duit à la noblesse de ce caractère? 

canova Cauova obtint de ce nouvel et bel ouvrage les 

nommé Sur- i « / 

intendant des pl**^ ilatteuses recompcnscs. 

AnUquitéa. Avcrti par le cardinal Consalvi de se rendre 
auprès du Pape , il en reçut Paccueil te plus flat- 
teur. En le relevant, Pie VU lui attacha lui-même 
la croix de l'ordre de l'Éperon-d^Or. 

Bientôt il arrêta le rétablissement, dans sa per- 
sonne , d'un très-utile et très-honorable emploi , 
que Léon X avoit autrefois créé pour Raphaël, 



ET SES OUVRAGES. io5 

et qui avoit pour objet Tinvestigation et la con- 
servation des antiquités. On peut voir par la lettre 
du cardinal Doria, Pro-'Camerlengo (1), que cette 
honorable mission y est déduite et définie à peu 
près dans les mêmes termes. Le Pape ajoutoit à 
cet emploi upe pension viagère de quatre cents 
écus romains. 

Caoova se hâta d'adresser par lettre à Sa Sain- 
teté le plus touchant témoignage de sa vive re- 
connoissance. Mais^ nous devons. le dire, le bien- 

( 1 ) Dalle sUnie del Quirinale li 10 agosto 1805. 

« Le aoTrane cure délia Santita di N. S. sono tutte animate per favovire e 
proteggere le belle arti, da poiche vede coUa miaggior compiacensa deU'animo 
suo sotto dei auoî occhi vivere ancora de'ciodelli originali deUa Greca an- 
tichità, e molto piii perché egualmenle vede che V. S. Ulustrissima emulan- 
doli co'suoi capi d' opéra, U ha raggiunli ; e ehe instancabile per la perl'e- 
zione ha superato tutti qaelli che Roma ha Teduto fiortre aBche nel secolo 
lelice di Leone X, che aveano formato l'oggetto délia sua ammiiazioiie non 
nieno che di tutta la colta £uropa< 

B Qiiindi la Santità Sua volendo darle una aignificante riprova dell'alto 
pregio in cni tiene il di lei sublime merito, e volendo ehe Roma centro e 
maeatra délie belle arti, ne abhia nna egualeaenaibile teatimonianxa» e che 
questa paasi anche alla posterità, unitamente aile egregie di lei opère, dopo 
avère ordinato che il Perseo garregiatore dette graûe e délie forme Greche, 
c i dne PngiUatori originali délia bella natura in Cutta la estenaioae del 
grande, prodotti dal di lei genio singolare, accresccaaero omamento, e for- 
maaeero lo spLendore del suo Museo Vaticano; coU'oracolo délia sua voce 
ini ha ordinato , comè a Pro-€amcrlengo dî S. Ghiesa, di mandarlc a notiaia, 
averlo eletto in Ispettore générale dette beUe.arti in Roma, ed in tutto lo Stato 
Pontificio, volendo che la di lei iapezione si esteuda su i due Musei Vaticano 
c Gapitolino, suU' Academia di S. Luca, sugli oggetti tutti di pittura , seul- 
tora , archittetura , incisioni da gemme , in piètre , in rame , in carte , su di 
qnalunque materia metallica incisa e fusa ; e che niuno di questi possa 
cssere estratto da Roma e daUo Stato Pontificio , scnsa che siano prima da 
lei riconosciuti , p che abbiano riportato la di lei approvazione. 

• Che qnalunque oggcito d'antichilà, sia nel centro c fuori di Roma , sia 



io6 CANOTA 

fait avoit été^ pour lui^ fort* au-delà du genre 
de son ambition. Il y a en effets ou du moins il 
peut y avoir^ dans les désirs de Thomme de génie, 
deux points de vue : l'un consiste à obtenir la plus 
grande supériorité^ sans aucune prétention aux 
avantages qu'elle peut procurer ; l'autre est celui 
qui , pour obtenir ces avantages , fait rechercher 
la réputation ou même le mérite qui les procure. 
Canova ne connut f)oint celui-ci. Il n^auroit pas 
voulu de la gloire, même après la vertu. Il auroit 

in fabbricke , sia in acqnedotti , sia in frammend di essi , o di esse , e tatti i 
cSTi, tanto intro che fuori le mura di Roma, ed in tutto lo StaCo Pontificio , 
restino sempre assoggettati alla di lei ispesione, cd ella unicamente siaabi- 
Utata a decidere sul pregio e valore di quelli oggetti, che potrasero essere 
rinvenuti ; volendo che da V. S. illostrissima dipendano tanto il commis- 
sario délie antichità di Roma , che i due assessori di sciiltura e pittnra , e 
che ella non abbia altra dipendenza che dalla Santità Sua , e dai cardinali 
Camerlenghi di S. Chiesa pro tempore, ai quali doTrà suggerire i mexsi che 
crederà piii conducenti a dare un maggiore incremento aile belle aiti, ed 
accennare insieme quelli che crederà più espedienti ad eccitare neUa gio- 
ventii studiosa una nobile e proficua emulazione. 

» La Santità di N. S. ha dichiarato, che volendo contestaiie la sua spé- 
ciale ammirazione, non ha saputo meglio manifestargliela chr seguendo 
le tracce medesime tenate da Leone X verso Vincomparabile RaffacUo dfJr- 
bino, collocandola nel piii sublime grado di tutti gli artisti, e rendendoia 
nel tempo stesso il custode dell* inestinguibil fuoco dellc belle arti in tutto 
lo Stato : e quindi volendole ancora in qualche maniera realiuare l'impres- 
sione, che il di leiingeguo ha fatto nell*animo suo sovrano, ha contempora- 
neamente partecipato a Mgr Tesorier générale di averle stabilito suirerario 
délia R. G. A. Tannua pensione di scudi 400 romani di argento, per fino a 
tanto che ella co'suoi giomi di vita preziosi aile belle arti dara nuovi mo- 
numenti di gloria a Roma, all'ottimo Sovrano, e al di lei nome immortale. 
E siccomc la S. S. prevede, che difficilmcnte altri potranno mai giungere a 
tanta eminenza di perfezione, ha dichiarato egualmente che la rappresen- 
tanza , di cui ella si trova ora investita, rcsti con lei negli anni , ne questa 
possa in altri progredirc. » 

G. Gard. DORIA, Pro-Camerlengo, 



J 



ET SES OUVRAGES. 107 

dit des œuvres du génie, ce que Montaigne disoit 
des actions de la vertu : EUes sont trop belles 
pour chercher d autre loyer que dans leur propre 
Dateur. 

Nous avons sous les yeux la modeste lettre, où 
exprimant la profonde sensibilité avec laquelle il 
avoit reçu renoncé des bienfaits de Sa Sainteté , 
il se confond en excuses sur l'incapacité où il croit 
être de pouvoir y répondre. Il allègue jusqu'aux 
raisons de sa santé, qui , en le privant de remplir, 
comme il conviendroit, toutes les obligations de 
cette importante charge, ne pourroit plus lui 
permettre de se livrer à ses pacifiques travaux. Il 
s'engage encore, si Sa Sainteté lui accorde la grâce 
qu'il réclame, d'user dorénavant beaucoup plus 
librement, de la faveur qu'elle lui accorderoit, de 
pouvoir lui communiquer toutes ses idées, sur ce 
qu'il croiroit devoir être le plus avantageux à la 
direction des. beaux-arts. 

Canova terminoit en offrant au saint Père, 
cpmme tribut de sa reconnoissance, le beau por- 
trait en marbre qu'il yenoit d'exécuter d'après Sa 
Sainteté, et dont il envoya par la suite une répé- 
tition en France. 

Il y avoit dans les excuses de Canova trop de 
grandeur, de désintéressement et de vertu, pour 
qu'on pût les recevoir. Aussi le Pape eut, de son 
côté, le mérite de rester inexorable; et Canova 



io8 CAJNOVA 

s^empressa de répondre aux obligations de sa nou- 
velle mission. 

Elle devoit s^étendre à tout ce qui pouvoit en- 
trer dans les améliorations de l'enseignement et 
du régime intérieur des arts, dans les besoins des 
artistes, les projets relatifs à leur encouragement, 
et la proposition de tous les établissemens propres- 
à exciter les recherches d^antiquités. 

Le premier projet qu il présenta au Pape , qui 
en ordonna Texécution, (ut celui d^agraadir le 
Musée du Vatican par une nouvelle galerie, des^ 
tinée à recueillir cette multitude de fragmens 
dVntiquités, tant en sculpture, architecture et 
ornemens , qu'en matériaux divers, qui , par dé- 
faut de soins, vont se détruisant ou se perdant de 
toute part; sans compter les dppes, colonnes, 
termes , pierres écrites et fragmens de tout genre 
qui peuvent contenir des documens utiles , soit à 
Part , soit à l'archéologie. Cette galerie d^un nou- 
veau genre, due aux soins de Canova, n^est pas 
aujourd'hui la partie du Muséum la moins cu- 
rieuse et la moins fréquentée. 

Ses vues se portèrent encore à différens pro- 
jets, comme par exemple, à la conservation de la 
galerie dite des Loggie^ par Raphaël, au moyen de 
la clôture des arcades vitrées, et de copies habi- 
lement faites de chaque morceau , dans la gran- 
deur des originaux, lesquelles, rendant à ces ob- 



J 



ET SES OUVRAGES. 109 

jets l'éclat que le temps leur a fait perdre , tour- 
neroient au profit des études qu'en pourroient 
faire les artistes. 

U fit également entreprendre des fouilles au 
pied de plus d'un monument d'architecture an- 
tique, dont les exhaussemens du terrain de la nou* 
velle Rome, cachoient les soubassemens. Ces tra- 
vaux s^étendirent depuis l'arc de trioniphe de 
Septime Sévère, jusqu'au Colisée inclusivement. 

U proposa de nouvelles entreprises de mosaï- 
ques , pour achever, en ce genre de peinture , la 
décoration des autels de la grande Basilique de 
Saint-Pierre. A la place du tableau médiocre de 
Yanni , représentant la chute de Simon le Magi- 
cien, il avoit voulu f^ire exécuter la fameuse Des- 
cente de Croix de Daniel de Yolterre, dont la 
fresque menace ruine, d'après la copie qu'en 
auroit faite à l'huile le célèbre Camuccini. 

Canova avoit à peine terminé la statue de Per- statues 

, , j , . j j , des deux 

see, que le desir de se mesurer dorénavant avec PugUatcars. 
Tantique, dans toutes les classes de caractère, 
pour réfuter les jugemens de ses adversaires, qui 
lui contestoient les capacités du genre mâle ou 
héroïque, le porta à faire choix d'un sujet em- 
prunté à la catégorie des personnages athlétiques. 
Pausanias lui en fournit un double programme 
dans le récit qu'il fait (Jrcadi. § 40.) de la lutte 



no CANOVA 

des deux pancrasiastes Creugas et Damoxène, qui 
combattirent aux Jeux Néméens. 

(( Après un long débat , ils étoienit convenus de 
» se porter un dernier coup Pun après Fautre, 
» Creugas ^voit asséné à Dàmoxène un violent 
» coup sur la tète. C^étoit à son tour d^attendre 
» le coup de son rival. Celui-ci, profitant de l'at- 
» titude de Creugas , qui attendoit sans être pré- 
» paré à la défense, lui plongea les doigts dans le 
» flanc avec tant de violence , qu'il le perça et lui 
» fit sortir les entrailles. » 

Les deux statues (dont une seule, en plâtre, a 
été envoyée à Paris ) ont besoin d'être vues Fune 
en face de l'autre, ou en pendant, telles qu'elles 
sont situées au Muséum du Vatican , où la mo- 
destie de Canova ne put les empêcher de prendre 
place. C^est en les voyant exécutées, dans leur 
attitude réciproque, d'après la description de l'é- 
crivain grec, que leur composition respective ac- 
quiert, pour l'esprit, un intérêt que chacune d'elles 
doit perdre, lorsqu'on la voit isolément. Il y a 
encore dans la stature, la forme et le choix de 
nature des deux athlètes, dans leurs attitudes, 
leurs mouvemens, et le jeu de leurs physionomies, 
des variétés et des oppositions qui les expliquent^ 
eii leur donnant un intérêt que chacune d'elles, 
vue séparément, doit nécessairement perdre. 

Fidèle aux notions de Fantiquité sur ce qui 



ET SES OUVRAGES. 1 1 1 

concerne les variétés de nature athlétique , Canova 
sut donner à chacun des deux rivaux une corpu- 
lence particulière. Damoxène offre des formes 
plus épaisses. Ses mains enveloppées^ selon le texte 
grec y de courroies de cuir, l'attitude de ses deux 
bras, la direction /ie sa main droite, Fexpressioh 
menaçante des traits de son visage , sa muscula- 
ture massive, tout l'indique pour celui qui a dû 
être le meurtrier de son rival. Ce dernier (Creu-* 
gas), sans sortir des convenances du genre de 
forme et de dessin que réclame le sujet, est d'une 
nature plus svelte; et l'on voit que, dans le com- 
bat , il auroit eu l'avantage de l'adresse et de l'a- 
gilité. Il est posé dans une attitude qui semble 
faire pressentir, de sa part, la promptitude dans 
la riposte : son bra$ droit s'y prépare , et le gau- 
che, élevé sur sa tête, est prêt à parer le coup. 

C'est de cette dernière figure que Canova adressa 
un plâtre à Paris. Elle nous parut avoir été con- 
çue et formée dans le style de nature et de dessin 
qui caractérise la statue du Discobole en pied , 
dont le marbre est au Muséum du Vatican. C'est 
assez dire qu'elle offre un moyen terme entre la 
propriété de la force et Fapparence de Pagilité. 

Cet ouvrage fut exposé, pendant quelque temps, 
dans une salle du Louvre. 11 y fut vu avec intérêt 
par les artistes; mais cette exposition n'ayant point 
eu une entière publicité, on peut dire qu'il ne 



112 



CATVOVA 



produisit point une sensation remarquable. J'en 
rendis cependant compte dans le temps , en 
observant que, n'étant qu'une épreuve en plâ- 
tre , et séparée de Fintérêt d'action qu'elle au- 
roit reçu de la présence de son pendant, elle fie- 
voit rester plus ou moins muette pour Tesprit; 
que, du reste , on avoit tort de la considérer sous 
le rapport de ce que l'on B.ppe\\e Jigure dC étude y 
c'est-à-dire, ouvrage où Tartiste n'a d'autre point 
de vue, que de faire voir tout ce qu'il a acquis , ce 
qu'il sait, et comment il sait. 

Je répéterai donc ici ce que je publiai alors, 
sur le reproche de ne point avoir assez le style de 
caractère athlétique. <( Je présume, disois-je^ que 
Canova aura dû , quant au caractère de nature 
et de formes d'un de ses deux pugikteurs, 
se régler sur le genre de formes et de nature 
dont il aura pu trouver le type, ou du moins 
l'indication, dans quelques dessins d'un vase 
grec peint, de la collection des vases appelés 
) Étrusques par Tischbein, (tom. I, pi. 55 et 56.) 
et où l'on voit, entre autres personnages athlé- 
tiques , des combattans avec les bras armés de 
lanières de cuir. Que si Ton consulte la corpu- 
lence et le système de dessin ou de formes de 
ces figures antiques , on verra que le Pugilateur 
de Canova offre le même style et le même degré 
d'articulation dans sa conformation. » 






J 



ET SES OUVRAGES. ii3 

Disons encore que si le plâtre de qe Pugilateur 
n'obtint pas à Paris un grand succès d'admira- 
tion y on peut en rendre plus d'une bonne raison. 
D'abord il eut contre lui l'insignifiance de son 
sujets vu sans rapport avec le pendant qui l'auroit 
mieux expliqué. Il eut ensuite le désavantage de 
la matière ^ pour le commun des spectateurs : en- 
fin^ il faut encore le dire, les plus beaux ouvrages 
de l'antiquité y enlevés à Rome, venoient depuis 
peu d'être exposés dans le nouveau local qu^on 
leur avoit préparé, et l'engouement public ne pou- 
voit permettre à aucun ouvrage moderne de se 
mesurer, même de loin, avec eux. Ajoutons qu'on 
avoit jusqu'alors adopté iciPopinion, queCanova 
n'excelloit que dans la grâce et^dans les sujets 
d'^agrément. Or, il falloit plus d'une épreuve pour 
faire revenir notre public d'une prévention qui 
avoit régné aussi en Italie. 

Vers le même temps, le roi de Naples (Ferdi- statneduroi 
nand IV ) commanda à Canova l'exécution de ^* ^"''^"' 
son portrait en statue. Canova lui donna la pro- 
portion colossale de dix-sept palmes de haut, et 
il Fa composa selon le style tout-à-fait à l'antique. 
Elle fut placée dans le palais du Musée, appelé 
alors degU Studj ^ et depuis Museo Borbonico, 

La même époque vit encore sortir des ateliers 
de Finfatigable statuaire une répétition en mar- 

8 



ii4 CANOVA 

bre de la statue de Persée , pour la Pologne , et 
une nouvelle Hébé, pour Paris, figure que les 
événemens ont fait depuis passer en Russie. La 
réputation de Canova s'étoit déjà répandue dans 
toute l'Europe, et il n'y avoit aucun gouverne- 
ment qui n'ambitionnât la faveur de posséder 
quelque production de son ciseau. 

Invitation Mais celui qui venoit de s'introduire en France, 
^ •'*"* ' par rélëvation subite du général Bonaparte , 

Canova par *^ CF r ' 

le ministre de avcc le titre hypocrite de premier Consul, sous 
lequel se masquoit (sans toutefois pouvoir s'y ca- 
cher) la plus grande des ambitions connues, de- 
puis celle de Tan tique Rome; ce gouvernement, 
dis-je, briguoit déjà la faveur d'obtenir l'illus- 
tration que donne le génie des arts. 

Déjà le ministre de France auprès du Saint- 
Siège, avoit été chargé d'inviter Canova de se ren- 
dre à Paris, pour y exécuter un ouvrage. Bientôt 
on parla de cet ouvrage comme devant être le 
portrait de Bonaparte ; enfin , ce portrait devoit 
être sa statue. 

Canova, fixé à Rome par tant de travaux, de 
succès et d'honneurs , habitué d'ailleurs à un ré- 
gime de vie commandé par ses études çt sa santé, 
opposa fort long-temps et des raisons, et des pré- 
textes, pour échapper à cette importune sollici- 
tation. Apres avoir épuisé toutes les excuses, il 



ET SES OUVRAGES. ii5 

fut contraint de se déterminer à ce voyage, vaincu 
par les exhortations et les conseils du Souverain 
Pontife, de plus d'un grand personnage; et ajou- 
tons, de son fidèle Antoine d'Esté. 

« Il viendra un temps, lui disoit ce précieux 
» ami, qu'en écrivant votre vie, il faudra bien 
» donner Tétat, déjà très-nombreux, de vos ou- 
» vrages. Mettez-vous à la place de votre histo- 
» rien et de son lecteur, que pourroit bientôt 
» rassasier cette monotone énumération. N'est-il 
» pas également avantageux au principal person- 
» nage de cette histoire , que son écrivain puisse 
» y introduire, par des changemens de scène et 
» de lieu, quelques-unes de ces variétés, qui, après 
» ravoir reposé dans sa composition , deviennent 
» aussi des repos pour le lecteur? » 

Je dois donc ici , pour ma part , remercier le 
fidèle ami de Canova, de m'avoir ainsi préparé, 
avec le plaisir de le revoir à Paris, l'occasion, dont 
je vais profiter, de reporter l'attention du lecteur, 
peut-être fatigué de mentions descriptives, sur 
Partiste même : j'ajoute et sur son entrevue avec 
Phomme possédé de toutes les ambitions, au 
nombre desquelles il mettoit celle de Pespèce d'im- 
mortalité, que devoit lui procurer le ciseau du 
plus grand statuaire de son époque. 

Cependant le temps nous a révélé , qu'il y avoit 
chez lui autre chose encore , que le désir de con- 

8. 



"S CAKOVA ET SES OUVR, 

fier te portrait de M personne au, 
nomme d'alors. Cette sorte d'an 
Alexandre, n'a manqué à aucun 
bre. Mais chez Bonaparte, il y avoi, 
«■on de cette conquête universel 
genre, qui fut le point de mire de t 
la cette convoitise anticipée de tout : 
en chaque pays, soit de chefs-d'œu. 

pree,eux,soitdhommes de talent, 
nommés. C'est ce que la suite fer 

noitre, a l'égard de Canova, dans r, 
désir qu'il eut de, 'approprier, moin 
encore que sa personne. 



'Ollhs 








QUATRIÈME PARTIE 



Canova partit de Rome au commencement d'oc- Dcpande 
tobre 1802 muni des recommandations du saint ''parir"' 
Père pour son légat à PariS; et des lettres de créance 
adressées par Bonaparte à toutes les autorités sur 
la route qu'il devoit parcourir. Arrivé très-promp- 
tement, il fut accueilli par le cardinal Caprara, lé- 
gat à latere du Souverain Pontife^ et présenté par 
lui au ministre de Flntérieur, lequel eut ordre de 
l'introduire au château de Saint-Cloud^ où étoit le 
premier Consul ^ qui le reçut avec une distinction 
particulière. 

En attendant que toutes les formalités fussent 
remplies 9 instruit que j'étois de son arrivée^ je 
m empressai d'aller l'embrasser au palais du car- 
dinal légat ^ où il logeoit avec l'abbé son frère, 
devenu son inséparable compagnon. Depuis lors, 



^ 



ii8 



CANOTA 



il se passa peu de jours que je ne Taie vu y soit 
au palais du légat^ soit chez moi. C'est à Tintimité 
de nos entrevues que je dus , et cette fois, et plus 
encore lors du second voyage , tout ce qui s^étoit 
fait, dit et passé entre Canova et Bonaparte, dé- 
tails que la fidèle mémoire du premier^ s'empre»- 
soit de communiquer sur Theure même à son 
frère, qui, jour par jour, en tenoit le plus scru- 
puleux et le plus fidèle registre. Nous aurons Foe- 
casion de rapporter quelques-uns de ces détails^ 
qui, lors du voyage de 1810, acquirent un bien 
plus haut degré d^importance. 



Visite de Ca- 
nova iiVillien 
près Paris. 



En attendant que tout fût préparé au château 
de Saint-Cloud, pour Texécution entière du por- 
trait de Bonaparte, j'allai à la maison de plaisance 
de Murât, à Villiers près Paris, visiter, avec Ca- 
nova, deux de ses ouvrages, groupes ancienne- 
ment faits et répétés par lui, mais récemment achcr 
tés par le propriétaire de cette campagne, et qui, 
nouvellement arrivés, venoient à peine d'y être 
conduits, et placés au rez-de-chaussée de la maison. 

L'un de ces groupes étoit une répétition de celui 
de l'Amour et Psyché couchés , que j'avois vu an- 
ciennement à Rome, et dont j'ai parlé plus haut. 
(Pag. 47 et suiv.) C'est sur rôriginal de cet ou- 
vrage que je m^étois permis d'augurer à Canova la 
célébrité qu'il a obtenue, mais à condition que, re- 



ET SES OUVRAGES. 119 

nonçant à toute influence du goût des modernes, il 
entrerait plus franchement dans les conventions du 
style et des principes de la belle antiquité. Je re- 
vis avec beaucoup de plaisir cette charmante com- 
position, qui depuis, transportée à Gompiègne, 
est revenue à Paris^ où on la voit dans une des 
salles basses du Louvre , et qui m^a semblé , par 
plus d'un défaut de fini dans Texécution , avoir 
été enlevée de l'atelier de Cahova , sans avoir été 
terminée; ce que me donna à penser le second 
ouvrage dont je vais parler. 

A cette époque (1802), et par Feffet des cir- 
constances révolutionnaires de la fin du dernier 
siècle, je n'avois pu voir aucun des nouveaux ou- 
vrages de Canova. Ce fut donc alors une nouveauté 
pour moi, que ce second groupe de FAmour et de 
Psyché en pied, dont il a été fait mention plus 
haut. Canova venoit d'en placer, mais provisoire- 
ment, une répétition dans la salle voisine. Je ne 
pus m'empêcher de le féliciter sincèrement du 
progrès visible que j'aperce vois dans ce second 
groupe, non quant à l'élégance, quant à la vo- 
lupté , quant au pittoresque de la composition ; 
mais précisément , au contraire , quant à la sim- 
plicité, la pureté, la noblesse de style et de dessin, 
la vérité du nu , et Fingénuité. de la manière an- 
tique, dans laquelle je voyois avec plaisir qu'il 
étoit franchement entré. 






120 CANOVA 

Après les éloges dûs à rensemble et à Texécu- 
tion des formes de TAinour, et du nu de la Psy- 
ché y je ne pus me défendre de dire que j'aurois 
désiré quelque chose de plus recherché et de plus 
élégant dans la draperie de la partie inférieure de 
la figure. Je fus même un peu choqué de voir que 
cette draperie , déjà peu signifiante par son parti 
général , étoit restée^ quant au marbre, dans une 
espèce d^état d'ébauche. Oh! quHmporte? me dit 
Canova ; on verra bien que celui qui a fait le nu, 
pouvoit bien finir mieux la draperie. Non , lui 
dis-je, on ne voudra peut-être pas voir cela ici, 
et le négligé de la draperie dépréciera, au con- 
traire , le mérite du nu. Les deux contraires pou- 
vant se soutenir, j^eus quelque peine à obtenir de 
lui qu'il ne montrât point le groupe , avant que 
ses draperies eussent reçu, tout au moins, une 
propreté de rendu et de fini. Il y consentit enfin ; 
je lui fis apporter de Paris des râpes et autres 
outils, et je l'obligeai de donner aux plis de la 
draperie le rendu et la netteté qui, tout au moins, 
sauvassent la défaveur du contraste dont jVi parlé. 

J'ai cité ce trait, pour montrer combien Ca- 
nova, occupé du principal , étoit alors peu sensible 
au mérite de certains accessoires. 

Ces deux ouvrages, que j^appellerai de la pri- 
meur de son talent , et qui lïe furent encore que 
des répétitions ou copies, sont, excepté la Made- 



•^c 



• 



ET SES OUVRAGES. i?i 

leine et la Terpsichore, chez M- de Sommariva, les 
seuls que Paris possède. Malheureusement tous 
les autres, et dans ce nombre il y en avoit à met- 
tre au raag des chefs-^^œuvrè de l'artiste, ont été 
achetés par les étrangers. 

Cependant tous les préparatifs étant faits pour Modèle en 
commencer en terre le modèle du portrait de ^^"^j^^i^J^^ 
Bonaparte, Canova se rendit à Saint-Cloud , où il Bonapanc. 
obtint plusieurs séances, d^où résulta le buste co- 
lossal, destiné à surmonter la statue, de douze 
pieds de haut , dont nous rendrons compte en son 
lieu. Cette tête, largement modelée, parut d'une 
grande ressemblance physique ; et ceux qui con-e 
noissoient l'original de plus près, prétendoient y 
trouver, lorsqu'elle reçut, au palais du cardinal 
légat , un commencement de publicité, toutes les 
indications du caractère moral de l'homme, et les 
présages de sa destinée. Quant à Fartiste, il se 
plaisoit à dire qu'il avoit trouvé dans les traits et 
la physionomie de son modèle, les formes les plus 
favorables à la sculpture, et les plus appliquables 
au style héroïque de la figure telle qu^il la pro- 
jetoit. 

Nous n^aurions rien à dire de plus, sur les séan- 
ces qu^exigea le travail de ce portrait d'après 
nature , si elles n'avoient donné lieu à des détails 
de conversation, dont le frère de Canova tenoit 



^ 



122 CANOVA 

registre chaque soir, et dont j*étois moi-même 
journellement informé. Il n'y eut point alors, et 
le temps ne permettoit pas qu'il y eût y dans ces 
communications, à beaucoup près autant dUnté- 
ret, que, quelques années après, une circonstance 
pareille nous mettra à même d'en faire connoître. 
Cependant Canova, avec une liberté que son 
esprit naturel savoit se faire pardonner, profita 
d'une ouverture propice, pour peindre à Bona- 
parte l'état de détresse et de misère où, par suite 
des événemens, FÉtat Romain se trouvoit réduit. 
Il en vint jusqu'à déplorer devant lui , qui en 
avoit été l'auteur, Fenlèvement des chefs-d'œu- 
vre antiques', qui ne pouvoient que perdre à se 
trouver à Paris, loin de leur véritable atmosphère, 
dénués qu'ils sont de tous les accompagnemens , 
de toutes les traditions locales, de tous les paral- 
lèles de monumens d'architecture , et autres ob- 
jets, qui faisoient de Rome la grande école des 
arts ; école qui ne pouvoit se reproduire nulle part 
ailleurs. Sur ce que Bonaparte lui objectoit qu'é- 
tant Italien , on devoit le taxer d'être partial sur 
ce point, il lui répondit que cette opinion étoit 
aussi celle des Français, et lui cita les Lettres que 
j'avois publiées en 1 795 sur cet objet; Lettres que 
Bonaparte pouvoit bien avoir connues, puisque 
je lui en avois adressé un exemplaire, lorsqu'il n'é- 
toit que général en Italie. Enfin, Canova alla jus- 



r 



ET SES OUVRAGES. laS 

qu'à lui reprocher Fenlèvement des chevaux de 
Venise , et la douleur que lui causeroit éternelle- 
ment, comme Vénitien j Tanéantissement de cette 
République. 

Les séances pour le portrait étoient terminées. 
Canova le fit transporter en terre, de Saint-Gloud 
à Paris, chez le cardinal où il logeoit; et, avant 
de le fiiire mouler, il voulut le soumettre aux 
avis de quelques artistes et connoisseurs. Généra- 
lement il fut loué, autant pour la fidélité de la 
ressemblance, que pour la manière large et gran- 
diose de l'exécution, pour l'expression vraie du 
caractère et du moral de Thomme. 

J'assistois assez régulièrement aux petites réu- 
nions des personnes dont Canova prenoit les avis 
et recueilloit les suffrages. J'ignorois cependant 
encore sur quel genre de statue , ou de représen- 
tation iconique , il se proposoit de placer la tête 
de son personnage. DVprès ce que je prévoyois de 
de la tendance qu'il auroit à faire montre de son 
talent, par une répétition toute naturelle des pra- 
tiques et des usages de l'antiquité, je ne lui voyois 
que deux partis à prendre , qui , tous deux , me 
paroissoient exposés à plus d'une censure , selon 
les opinions, soit du temps, soit du pays. 

D'abord Bonaparte n'étoit alors que premier 
consul, et l'on n'avoit adopté, disois-je,' pour 
cette dignité nominale et transitoire, aucun cos- 



V 



124 CANOVA 

tume particulier, dont Tari pût tirer parti. Il 
n'y avoit donc, (pour rester dans lès conventions 
du moment) que Phabit militaire de général. Ce 
costume ne différoit que par ses broderies^ de 
Fhabillement ordinaire, mais dont l'art et le gé- 
nie de Canova ne consentiroient jamais à s'ac- 
commoder. Pour se conformer au style de l'anti- 
quité, devroit-il l'habiller en empereur rcnnain? 
LVnachronisme de ce goût , dans une statue pé- 
destre surtout, paroitroit trop sensible , quoiqu'il 
y en ait eu d'assez beaux exemples , mais en sta- 
tues' équestres. Resteroit donc le style grec , d'a- 
près l'axiome connu : Grœca res est nihil velare. 
C'étoit, et je m'en doutois, le point de vue de 
Canova. Mais j'en prévoyoia les inconvéniens, 
dans un temps , dans un pays , avec des hommes 
étrangers à ces notions, surtout de la part de ce- 
lui dont ce devroit être la représentation , et qui , 
étranger, plus que tout autre, à ces sortes de théo- 
ries, s'accommoderoit probablement assez peu 
des conventions idéales du style poétique de l'i- 
mitation. 

D'après toutes ces considérations , connoissant 
ensuite l'hypocrite modération de Thomme, qui ne 
demandoit qu'à être violenté au profit de son 
ambition, (ce que la suite de cette histoire confir- 
mera) j'engageai Canova à profiter de l'occa- 
sion , pour exécuter une statue équestre en bronze. 



ET SES OUVRAGES. laS 

Paris avoit perdu toutes celles qui Fa voient autre- 
fois embelli. Prenant en avertissement les exem- 
ples du passé, je proposois à Ganova de faire ^ en 
ce genre, ce qu'il a fait depuis, l'homme et le 
cheval de deux parties séparées , en cas d'événe- 
mens. IL s'est en effet, non pour cette fois, mais 
dans la suite, souvenu de ma proposition , comme 
il me le témoigna depuis, par la dédicace qu'il me 
fit de la gravure de son modèle de statue équestre, 
dont nous parlerons plus en détail. Au bas de 
cette gravure, on lit : ant. quatrembre quod adc- 

TOR ET SUASOR SEMPER fUERIT UT EQUESTRE SIGNUM 
ALIQUOD.ARTE SUA EXCUDERET. 

Mais Ganova avoit pris d'avance son parti, et 
sur le genre de sa composition, et sur sa propor- 
tion. Je sus même depuis, qu'il avoit alors acquis 
à Garrare un superbe bloc de marbre , auquel il 
fut tenu de se conformer, sur plus d'un point de 
son ensemble, et des détails de sa figure. 

Les opérations du moulage et de l'encaissage 
du buste de Bonaparte se trouvant terminées, 
Ganova ayant pris congé , et se trotivant à Paris 
libre de tout soin , n'y passa le reste du temps 
convenu pour son absence , qu'à jouir de l'accueil 
de plusieurs anciens amis , et de tous les artistes 
qu'il avoit connus à Rome, pendant leur séjour en 
cette ville. Il fut obligé de céder aux instances du \ 

plus célèbre peintre de portrait, M. Gérard, qui 






126 CANOTA 

ne voulut point le laisser partir, sans avoir fixé 
sur toile sa ressi^mblance. La classe des beaux- 
arts de l'Institut se Tétant associé , elle eut le bon- 
heur de jouir de sa présence , à plus d'une de ses 
séances. 

Son retour à Rome ne fut retardé que par l'ac- 
cueil qui l'attendoit dans toutes les villes par les- 
quelles il passa. Fêté particulièrement à Florence, 

il dut sacrifier quelques jours à l'empressement 

« 

de l'Académie, et aux témoignages d'estime et 
d'honneur qu'elle lui prodigua, de concert avec 
le prince alors régnant , qui lui fit trouver, à son 
arrivée à Rome, l'immense et magnifique collec- 
tion du Museo Fiorentino, avec un fi^ntispice 
composé exprès en son honneur. 

Retour Rcudu cufiu chcz lui, à Rome, Ganova s'y trouva 
* k Rome * assailli , si l'on peut dire , par un genre tout-4-fait 
nouveau, dirons-nous dHmportunités, ou d'ho- 
norables sollicitations ? G'étoit en effet à qui , de 
toutes les parties de l'Europe, obtiendroit quel- 
que ouvrage de son ciseau. 

Il se vit contraint de refiiser, entre autres de- 
mandes , un monument pour le gouvernement de 
Milan ; — une statue que lord Fergusson désiroit 
obtenir de lui, en faveur de M. Dunda3^ avec 
l'offre de 2,000 Uvres sterling (48,000 francs); 
— une statue de l'impératrice Catherine II , pour 



. ET SES OUVRAGES. 127 

la Russie ; — une statue du roi de Naples , Ferdi- 
nand IV, pour la ville de Catane en Sicile; — une 
statue du duc de Bedford^ pour lord Fox, à Lon- 
dres, et encore plusieurs autres demandes. 

Mais deux grandes entreprises préoccupoient 
alors Ganova tout entier. Lorsqu'il s'agit en effet 
du travail d'exécution en marbre, d'après des mo- 
dèles étudiés et complètement arrêtés , on conçoit 
que Fartiste est plus ou moins le maître de partager 
son temps et ses soins entre ces travaux, au gré, 
toutefois , du sentiment qui aime à se reposer, en 
changeant de travail. Mais il n'en sauroit être 
ainsi de l'opération du génie, surtout dans de 
vastes conceptions d'entreprises ou de figures co- 
lossales, qui ne permettent ni calcul de temps, 
ni distractions. prolongées, et qui exigent cette 
ardeur qu'on pourroit comparer à celle du mé- 
tal en fusion. 

Or, Ganova avoit alors en vue la vaste com- 
pasition du mausolée de l'archiduchesse Chris- 
tine, à Vienne , et la statue colossale de Bonaparte. 

Quant à cette dernière, je remettrai d'en rendre 
compte à l'époque où, transportée à Paris, elle fut 
exposée au Louvre. 

Mais ^vant de décrire la première^ je dois pla- 11 e«t nommé 
cer ici , pour suivre l'ordre des temps , une men- p«f «dent 

' * * ^ perpétuel de 

tion abrégée des soins particuliers qui ne laissèrent rÉcoiedumi. 



I ?.8 CANOVA 

pas d'occuper quelques - uns des itistans de Ca* 
nova , et de diriger ses vues vers la recherche de 
quelque établissement favorable à la culture des 
arts du dessin^ et dont Rome manquoit depuis 
long-temps. En visitant quelques-unes des prin- 
cipales capitales de l'Europe > il y avoit remarqué 
des institutions d'écoles et d'académies ^ ayant le 
double but^ par la réunion des artistes les plus 
habiles , et de former des élèves^ et de donner aux 
maîtres une distinction flatteuse y comme aussi de 
diriger leurs assemblées vers les connoissances 
théoriques et littéraires ^ dont les uns ont plus ou 
moins besoin pour faire^ et les autres pour juger. 

La vieille Académie de Saint -Luc manquoit 
du ressort actif qui l'avoit rendue long-temps flo- 
rissante ; elle ne possédoit plus ua seul talent re- 
marquable. Ses institutions avoient vieilli. Bornée 
à la simple étude routinière du modèle^ elle n*a- 
voit ni professeurs habiles et actifs , pour diriger 
les études y ni encouragemens à décerner aux 
étudians. 

iCanova, cependant , ne vouloit y établir ni pro- 
fesseurs privilégiés, ni régime exclusif, et par 
cela seul, préjudiciable au libre emploi des dispo- 
sitions particulières de chaque espèce de talent. 
Mais il vouloit en faire une école où les maîtres, 
mettant aux mains et sous les yeux des élèves, les 
plus beaux modèles, et gardiens eux-mêmes des 






ET SES OUVRAGES. 129 

• 

grandes doctrines de Fart, exciteroient une noble 
émulation ; et y laissant à chacun la liberté de 
suivre ses inclinations particulières, encourage- 
roient tdutes les dispositions par d'honorables et 
utiles récompenses. 

Mais l'école du nu , placée près du Capitole , et 
au-dessus de la roche Tarpéienne, lui paroissant, 
et mal située, et trop éloignée des étudiant, il 
obtint du souverain Pontife un autre local, conte- 
nant des salles d'exposition publique , et sous la 
direction de maîtres fixes. 

La bulle qui ratifia ces nouvelles dispositions , 
déclara Ganova président perpétuel de Fécole du 
nu. De son côté Canova, pour en témoigner sa re- 
connoissance , fit au nouvel établissement aban- 
don et donation de la pension annuelle affectée à « 
sa place d'inspecteur général des antiquités, etc. 

Dans les cinq ou six dernières aimées du dix- Maiwoire 
huitième siècle , le nom et la haute réputation de ^ ^J^*^" "" 
Canova avoient réveillé à Venise le sentiment de curisiiue. 
la gloire des arts, dont cette république avoit 
joui , surtout dans la peinture. La pensée des Vé- 
nitiens se porta naturellement sur le prince de ^ 
réc^e Vénitienne, Titien , dont les ouvrages font 
une des principales richesses de tous les cabinets 
et musées de l'Europe. Cependant une des plus 
pauvres sépultures rappelle à peine son nom à 



> 



Venise , sur une pierre funéraire < 
Santa - Maria de Frari. Il se forma 
sociation de soixante-dix souscript 
projet fut de charger Canova d'élevé 
un monument au prince de l'école ^ 

Canova en fit l'esquisse. Sa coi 
applaudie. L'idée que nous en retn 
tôt, parut tout-à-fait neuve. Elle 1' 
et peut-être eût-elle offert là, plus i 
à-propos plus sensible, plus en rappc 
constance d'une translation de sépu 
n'a pu en obtenir dans l'applicatioi 
en fit, dix ans après, au monum 
de l'archiduchesse Christine, à Viei 

Mais le projet dont on vient de p 
tôt contrarié par les événemens de 
volutipnnaire de la France en Ilali 
nement Vénitien fut renversé par j 
bientôt les États de cette ancîenn* 
après avoir éprouvé toutes les ca 
conquête la plus immorale, devini 
balance des indemnités d'une paix 
tique que la guerre l'avoit été , le pr 
momentané qui eut heu avec l'Autri 
bien que le projet de monument en 
Titien ne survécut pas à la cata$ti-op 

Chargé du grand mausolée de l'j 
Christine, Canova ne (arda point à 



ET SES OUVRACffeS. i3i 

projet dé monument pour Titien, pouvoit s^appli- 
qner tout aussi heureusement au monument de 
Vienne , et que , dans le fait , il ne s'agissoit que 
de changer, par leurs attributs, les noms des per- 
sonnages allégoriques. 

Nous l'avons déjà dit; depuis l'abandon du type 
religieux et funéraire, puisé dans les usages à la 
fois domestiques et ecclésiastiques des quatorzième 
et quinzième siècles, la composition et le goût des 
monumens funéraires furent livrés au hasard des 
inventions de chaque artiste. Le genre simple à 
la fois et noble des mausolées de Papes à Saint- 
Pierrè , genre toutefois plus monumental que fu- 
néraire, et peu susceptible des impressions ana- 
logues au sujet, scmbloit avoir, à son tour, 
parcouru le cercle assez étroit de variétés qu'il 
comporte. Nous ne voulons point parler ici, tant 
cela nous feroit sortir du pas actuel de notre 
sujet, et nous ne traiterons point des tentatives 
nouvelles du dix -huitième siècle, en France et 
ailleurs , pour créer, en fait de mausolée, un nou- 
vel ordre de compositions dramatiques. On sait 
que, ne procédant plus d^aucune pratique usuelle, 
ou d'aucune cérémonie religieuse , ce goût laissa 
chaque artiste maître de donner cours , dansj des 
scènes purement fantastiques , à des conceptions 
tout-à-fait arbitraires. 

Canova se trouvoit donc, à l'égard surtout du 

9. 



l32 



• CANOVA 



monument pittoresque à élever au célèbre peintre 
Vénitien, libre d^imaginer un genre de scène ana- 
logue à son objet, et dans un genre dramatique 
tout-à-fait nouveau. 

Il imagina ainsi de représenter, sur un fond de 
mur donné, la face d'une pyramide élevée de 
trois degrés, et vue par conséquent d'un §eul de 
ses côtés, lequel serviroit de fond aux figures 
d'une composition tout-à-fait nouvelle. Au milieu 
de la face pyramidale du monument ainsi repré- 
senté, si l'on peut dire, de bas -relief, on voit 
une porte ouverte. C^est vers cette porte que se 
dirige une suite de figures allégoriques, dont la 
principale en tête, tenant Turiie funéraire, est 
représentée s'inclinant un peu pour entrer dans 
la chambre sépulcrale. Cette figure est accom- 
pagnée et suivie de plusieurs personnages posant, 
à différentes hauteurs , sur les degrés dont on a 
parlé. Ces personnages , selon la destination pre- 
mière du monument, auroient été les arts du 
dessin. 

Appliquant la méme*composition au mausolée 
de l'archiduchesse Christine, Canova n'eut à chan- 
ger que les noms et les sujets des personnages. 

Ainsi Ton y voit la figure ou la vertu princi- 
pale, précédée et suivie de deux plus petites figu- 
res féminines, porter l'urne de la princesse. De 
cette urne descend une longue guirlande, dont 



ET SES OUVRAGES. i33 

les deux, petites compagnes tiennent les extrémi- 
tés, et Ton comprend que cette guirlande sert 
ici, en même temps, de décoration au sujet et de 
lien à la composition. Une grande draperie, en 
manière de tapis, étendue obliquement sur les 
degrés, jusqu'à la porte de la pyramide, contri- 
bue encore, du côté gauche, à la liaison du groupe 
de la Charité conduisant un vieillard aveugle, ac- 
compagné d'un jeune garçon, qu'on voit monter 
du dernier degré au degré intermédiaire. 

De l'autre côté de cette dernière scène , et par 
conséquent de la pyramide, est vue, assise et cou- 
chée sur les degrés, la figuré d'un génie ailé , sous 
la forme d'un grand adolescent , appuyé sur un 
lion, avec les emblèmes héraldiques des deux 
maisons d'Autriche et de Saxe. Il est représenté 
dans l'attitude et avec l'expression de la plus pro- 
fonde douleur. 

Au-dessus de la porte du tombeau , s'élève ap- 
pliquée en bas-relief, sur la face de la pyramide, 
une composition formée de trois objets : savoir, un 
médaillon ovale, dont le cadre circulaire consiste 
dans la représentation du serpent mordant sa 
queue (symbole de l'éternité), et qui entoure le 
portrait en bas-relief de la princesse. Ce portrait 
en médaillon est supporté des deux mains par une 
grande figure de femme, en l'air quoique sans 
ailes, et aussi sans attributs. De Fautre côté s^ëlève 



i34 CANOVA 

un petit génie ailé^ de forme enfantine , portant 
une palme. 

J'ai plus d'une fois entendu Canova parlant de 
cet ensemble^ et de quelques-uns de ses accessoires 
pittoresques, s'en vanter, comme de ce qu'il croyoit 
avoir imaginé et exécuté de plus heureux. 11 y 
avoit en effet chez lui, et dans le sentiment, soit 
de ses sculptures , soit de leurs compositions , une 
sorte d'instinct de peintre (qu^il étoit aussi), et 
dont son goût savoit tirer, dans l'exécution de sa 
sculpture, un charme qui lui fut particulier. 

Le mausolée de Christine, dont je n^ai pu con- 
noître ni l'ensemble ni les détails, que par sa belle 
gravure, et dont il ne m'a été donné de juger que 
par les relations d'autrui, m'a toujours paru 
l'œuvre, de grande composition, dont l'auteur 
parloit avec le plus de complaisance, et dont il 
aimoit à vanter, soit l'idée pittoresque, soit l'en- 
semble allégorique. 

Jusqu'à un certain point, en effet, il y a dans 
la conception de cet ensemble , dans ses variétés 
de distributions, de masses et d'actions réparties 
sur plus d'un espace , quelque chose qui paroitroit 
pouvoir appartenir au génie de la peinture, et qui 
indiqueroit une sorte de conquête de la part de la 
sculpture, sur le domaine de sa rivale. Ce n'est 
pas de l'emploi seul du bas-relief , dans l'espace 
supérieur de la pyramide, que je veux parler; ni 



ET SES OUVRAGES. i35. 

encore des figures d'en bas , qui sont réellement 
toutes en ronde bosse , et pourroient toutes se dé- 
tacher en statues isolées. Non y c'est par la distri- 
bution de toutes ses masses , c'est par l'enchaîne- 
ment des figures dans leurs rapports ^ c^est par la 
diversité de leurs rôles ^ de leur pantomime^ et de 
leur effet, se détachant sur le fond de la pyramide, 
comme les figures peintes sur le fond d'un tableau; 
c'est encore par l'idée et l'intention de développer 
en sculpture, une action étendue dans un grand 
espace^ et de faire sortir de leur répartition l'ef- 
fet d'une scène dramatique telle, qu'elle pourroit 
convenir à un peintre \ c^est enfin par l'espèce de 
sentiment qui a présidé à toute l'exécution , que 
je pense qu^il seroit possible de regarder ce grand 
monument^ non comme une invasion ambitieuse, 
mais comme une conquête ingénieuse sur le do- 
maine poétique de la peinture. 

Canova s'étoit rendu à Vienne, pour diriger 
en personne le placement des figures et leurs 
rapports, comme aussi pour donner sur le lieu 
même, à toutes les parties de l'ouvrage , les ra- 
grémens et les retouches que doivent toujours 
exiger^ soit de nouvelles situations, soit des chan- 
gemens de jour, et le degré de lumière que l'en- 
semble doit recevoir. Son travail achevé, il quitta 
promptement Vienne , comblé d'éloges publics et 
de la munificence du duc Albert. 



36 



CANOVA 



Statue de 

Vénus à 

Florence. 



A son retour^ il passa par Florence^ où celui 
qui régnoit alors l'engagea à faire une copie de 
la Vénus de Médicis, qui venoit d'être enlevée de 
cette ville , pour orner le Musée de Paris. Canova 
avoit malgré lui commencé ce travail ; mais le rôle 
de copiste auquel il ne convenoit guère, lui con- 
venoit encore moin^ Il abandonna bientôt le 
marbre ébauché , et il se mit à composer et exé- 
cuter une autre Vénus de sa propre invention. 

Cette statue dont il fit une répétition, avec quel- 
ques variétés y en 1818, pour M. Hope à Londres, 
étoit, dans le fait, destinée à prendre, au Muséum 
de Florence , la place que venoit de laisser vide la 
Venus de Médicis exilée de sa seconde patrie. Ce 
devoit être une mission hasardeuse , que celle de 
remplacer une des célébrités de la sculpture anti- 
que, et dans le lieu, sur le piédestal même où, de- 
puis plusieurs siècles , la déesse de la beauté avoit 
reçu les hommages d'admiration de toute l'Europe. 

Aussi Canova , en artiste habile autant que mo- 
deste et intelligent , sut-il éviter , et de la manière 
que le sujet pouvoit comporter, le danger d'un 
parallèle trop sensible et trop voisin: La Vénus 
de Médicis, au moyen de Findication du petit 
Amour sur le Dauphin accessoire, qui sert de te- 
non d'appui ou de solidité à la figure , exprime 
assez qu'on doit y voir Vénus sortie toute for- 
mée , selon les poètes, des eaux ou de l'écume de 



ET SES OUVRAGES. 187 

la mer. Au contraire, Canova a prétendu seule- 
ment la montrer sous l'aspect et dans l'attitude 
d'une baigneuse, ou d'une femme sortant du bain. 
Plus d^une statue antique, entre celles qui nous 
sont parvenues en copies, (et celle même de Pra- 
xitèle , d'après les plus sûres indications, étoit de 
ce nombre) la font voir avec Valabastrum (ou le 
vase aux essences) à côté d'elle, et tenant d'une 
main la draperie , qui fait pour le marbre l'office 
de tenon de support ou de solidité. Cependant 
celle de Canova enchérit encore sur cette indica- 
tion. Sa figure est vue dans le moment, non de 
sortir, mais de paroitré à peine sortie du bain. 
L'action de se séc)ier, exprimée d'une manière 
assez sensible , par la draperie que , de ses deux 
mains, elle presse sur son sein, et le mouvement 
général de la pose, l'indiquent particulièrement 
comme une baigneuse. Il faut convenir que cette 
indication offre en soi quelque chose de plus na- 
turellement positif, et dès-lors une idée moins re- 
levée que celle des Vénus antiques. 

La chose auroit sans doute pu sembler un peu 
inconvenante dans l'antiquité, aux adorateurs de la 
déesse, qui, tout en assimilant leurs dieux et leurs 
actions aux habilans et aux habitudes terrestres, 
exigeoient pourtant de Tartiste, lorsqu'il en repro- 
duisoit les images, un degré supérieur de noblesse 
dans les formes, et de réserve dans les actions. 



Si la critique, celle du goût dont on 
retracer quelques traits, devoit encore 
jours sVppliquer aux modernes images 
tique mythologie , et aux délicatesses di 
nances à observer par l'artiste qui repn 
dieux, nous dirions qu'il y a dans la ^ 
Canova, pour un puriste délicat e» a 
une sorte de disparate entre le caractè 
noblesse idéale dans la personne, et cel 
réalité vulgaire dans son action. 

Sans doute, on en conviendra, l'act 
térielle de sortir d'un bain, sollicite fo 
rellement Taction matérielle aussi d* 
l'humidité. Sans doute également, cet) 
est parfaitement de nature à être expri 
l'art, aussi heureusement que celle du ' 
antique, employant le stri^ile sur sa pe 
et distringentem se. (Vus. lib. 35.) Mais 
voudroit que la noblesse des traits caractE 
d'une déesse n'impliquassent pas, pour 
délicat, une contradiction trop évidente, i 
lévation de la personne, et l'action, ou la 
commune et vulgaire dans laquelle o 
voir (1). 

(I) Cetlc obsciralion critique que j'eiia diins le lemps l'occa 
iniiniquer > Cinoia ne parut pu lui d«|iliirc. On puurruitcta 
lui (iIds larcl j hin iio'U; cl noua vojoni que, Jiiu 1* suite, i 
Vf nus cil y SD[>prinianl cl la draperie el l'actinn qui «i-oil doni 



ET SES OUVRAGES. 189 

A cela près de cette observation critique^ qui 
peut-être aussi courra risque de contredire le plus 
grand nombre des spectateurs, nqus reconnoitrons 
qu'il y a de fort grands mérites dans cette figure. 
La tête , selon le galbe de celle qu'on attribue à 
la Vénus de Praxitèle , est une des plus belles que 
Ganova ait traitées. Le nu, surtout dans toute la 
partie qui est libre de draperies, nous paroît of- 
frir ce qu'il a produit en ce genre de plus excel- 
lent , c^est-à-dire un dessin grand , pur à la fois et 
large de formes, uni à la mollesse de la chair, à 
un travail sous lequel on voit disparoitre toute 
idée de travail ,. et qui semble ne pouvoir se défi- 
nir que par l'idée de création. 

La Vénus de Ganova vint consoler Florence de la 
perte de son antique. Quoiqu'elle en différât beau- 
coup, sous les rapports de la pensée, de la pose, 
du mouvement, de la composition, et particuliè- 
rement encore par Une dimension plus grande, 
on lui fit prendre, dans le Muséum y la place du 
piédestal demeuré veuf y et on lui donna le nom 
de Venere Italica. Les poètes et les improvisateurs 
la chantèrent à Tenvi. {Voyez à l'Appendice la 
Lettre dû 19 mai 1812.) 

Bientôt, sa réputation s'étant étendue, l'artiste 
fut obligé d^en faire deux répétitions : Tune pour le 
roi de Bavière, l'autre pour le prince de Canino. 
Un Anglais , lord Hope , en ayant sollicité encore 



i4o CANOVA 

une, Canova, fatigué de ces répétitions^ la repro- 
duisit y mais toutefois avec un changemement qui 
en fit une toute i^utre statue. D'abord il la modela 
de nouveau en terre, et comme nous l'apprend 
M. Missirini ( pag. 1 85) , il lui supprima la dra- 
perie. Il en travailla le marbre avec tant de goût 
et d'amour, que lui-même déclarôit en être beati- 
coup plus satisfait que de la première. 

Je ne doute pas que Canova ait eu lui-même 
ou le sentiment ou la connoissance de la critique 
de goût que j'ai hasardée sur sa Vénus sortant du 
bain. Je serois porté à croire qu'il n'auroit eu là- 
dessus besoin d'aucun avis. Cest donc à moi qu'il 
appartient de m'applaudir d'une critique qu'il 
s'étoit peut-être faite à lui-même. 

■ 
sutue Dans les intervalles, ou, si l'on veut, les repos de 

e Païaiiièdc. ^^ graudcs cntrcprises, Canova fit le buste de Fem- 
pereur François II pour la Bibliothèque de Saint- 
Marc, à Venise, d'où il fut transporté à Vienne- 
On rapporte encore , à la même époque , l'exé- 
cution d^une statue de Palamède plus grande que 
nature ,- pour le comte de Sommari va. Dans sa 
main gauche, le héros tenoit des dés à jouer, et 
dans la droite, on voyoit les lettres de l'alphabet 
grec dont il avoit passé pour être l'inventeur- 
Un accident arrivé à cette statue , qui tomba de 
la selle et se rompît en deux endroits, donna lieu 



J 



de madame 
Laetitia. 



ET SES OUVRAGES. i4i 

de remarrquer l'espèce de fatalité bizarre dont on 
eût dit que le sort continuoit de poursuivre, 
jusque dans son effigie, l#hér<mqui jadis avoit 
été injustement lapidé. 

Mais deux statues d'une rare beauté occupè- 
rent alors le ciseau de Canova : savoir , celle de 
M""' Laetitia , mère de Binaparte , et celle de la 
princesse Paolina Borghèse. 

Long-temps avant Texécution définitive de la statue 
première, (deux ans avant) Canova m'avoit 
adressé à Paris un contour gravé en petit du mo- 
dèle de la statue. Sur ce foible aperçu, qui ne 
permettoit d'y apprécier autre chose que ce qu'il 
faut appeler, dans une statue, le motif général 
de sa pose, et le parti de sa composition, je témoi- 
gnai par lettre à Canova la crainte qu'on ne 
l'accusât de plagiat , ce qu'auroit pu motiver une 
sorte de redite apparente* de l'attitude et de la 
disposition générale qui appartient à l'Âgrippine 
du Capitole. J'aurois désiré, lui disois-je, qu'avec 
la facilité d'invention dont il'étoit doué, il évitât 
une similitude quelconque avec un ouvrage an- 
tique aussi connu. 

Mais la suite me fit mieux connoître que je ne 
' Tavois pressenti, combien s'étoit trouvée futile la 
crainte par moi conçue du raprochement dont 
j'avois à tort prévu la censure. 



14?. CANOVA 

Dans la vérité, Ganova étant devenu paf le fait, 
et devant se considérer, ainsi que je le lui avois 
prédit , comme M>pel# à être le continuateur de 
Vantiquey il ne devoit pas craindre de faire ce 
que de tout temps avoient fait les anciens statuai- 
res. Or, on sait qu'en tout genre, ils répétèrent 

un certain nombre de %pes généraux , soit dans 
les positions, soit dans les caractères donnés du 
plus grand nombre de leurs figures , et dans les 
termes desquels ils savoient toutefois continuer 
d'être et de passer pour originaux. Disons encore 
que telle est la manière dont la nature, dans ses 
oeuvres, sait, quoique se répétant toujours en ap- 
parence, ne pas cesser d^être, par le fait, toujours 
originale et toujours nouvelle. Tel avoit été effec- 
tivement , et en tout temps , le système de l'anti- 
quité. Par exemple , dans les répétitions si nom- 
breuses de ses Jupiter, de ses Apollon, de ses 
Vénus, de ses figures héroïques ou mythologi- 
ques, elle eut le secret de les rendre toujours 
différentes par la manière, le sentiment, le goût 
et le travail de Tart; mais toujours à peu près 
semblables par les mêmes données de leur carac- 
tère et de leur composition. 

Canova se croyoit donc également permis, et il 
se sentoit capable de faire, dans une attitude sem- 
blable à celle de TAgrippine, une figure qui ne 
laissât pas d'en être tout-à-fait dissemblable. 



ET SES OUVRAGES. 143 

Aussi me récrivoit-il : 

« Vous verrez un jour ma statue à Paris. Hé 
» bien, je vous défie, vous, et qui que ce puisse 
» être, d'y trouver même un seul pli emprunté à 
» quelque ouvrage que ce soit. Si j'ai posé ma 
• » figure à peu près comme l'est réponse de Ger- 
» manicus, il ne s^y trouvera aucune autre espèce 
» de ressemblance, je n^entends pas seulement 
» dans la tête , (ce qui va sans le^ dire) mais dans 
» son ensemble , dans sa coiffure , dans le mou<- 
» vement des jambes , dans le parti général des 
» draperies, dans leur ajustement, dans les pro- 
» portions du tout, et 4&ns les moindres dé- 
» tails. » 

L'objection, lorsque la statue arriva, fiit repro- 
duite, et Visconti y répondit péremptoirement, 
par l'exemple même de l'antique, où Ton trouve, 
sur un grand nombre de sujets, la même attitude 
et ]a même composition répétée nombre de fois. 
SHl y a, disoit-il, quelques exceptions, et il y en 
a nécessairement plus d'une à cette pratique, c^est, 
et ce doit être, lorsqu^il s'agit d^une statue, 
qui devra précisément, à la nature particulière 
soit de sa pose, soit de son attitude et de son action, 
un mérite d^invention tellement spécial, que la 
figure lui doive son principal mérite. Telles se- 
roient, par exemple, les statues du célèbre 
Discobole de Myron , du Gladiateur ou guerrier 



1 44 CANOVA 

combattant^ et quelques autres qu'on pourroit 
citer. 

Je ne tardai pas moi-même à reconnoître ce 
quUl y avoit eu de précipité dans robjection que 
le simple contour en petit, de la statue-portrait 
dont il s'agit , m'avoit fait adresser à Canova. * 
L'ouvrage original, exposé en marbre au salion 
du Louvre, obtint tous les suffrages, et jouit, 
pendant tout le temps qu'on put le voir, d^une ad- 
miration toujours croissante. 

Ceux qui connoissoient la statue d'Âgrippine 
reconnurent bien que l'artiste moderne avoit pu 
faire asseoir sa figure , et sur un siège à dossier 
semblable , et dans la position qu^un pareil siège 
peut tout naturellement suggérer à la personne 
qui l'occupe. Mais on reconnut en même- temps 
que sur ce siège étoit assise une toute autre per- 
sonne ; qu^à cela près de certains rapprochemens , 
que produit nécessairement le petit nombre d'at- 
titudes prescrites par unie position donnée, il 
n^existoit pas la moindre similitude entre les deux 
personnes , soit dans la dimension et les propor- 
tions, soit dans les détails de l'ajustement, soit 
pour le caractère de l'ensemble, et surtout de la 
tête, portrait en quelque sorte vivant qui don- 
noit la vie à tout le reste , soit pour la nature des 
étoffes et leur exécution. Le spectateur, en tour- 
nant autour de la statue, observoit que chaque 



ET SES OUVRAGES. 



145 



côté ou chaque aspect offroit^ dans un parti de 
plis naturel et varié, comme une figure toujours 
nouvelle, sans cesser d'être toujours la même. Il 
n'y eut qu'une voix sur cet ouvrage. On disoit 
que ce n'étoit plus une statue; elle sembloit parler 
et prête à se lever. 

On reconnut dans Canova deux mérites émi- 
nens : celui de donner la vie à ses statues, et celui 
de la grâce, dont on peut dire aussi quelquefois 
en sculpture , quelle est plus belle encore que la 
beauté. 



Le succès éclatant avec lequel Canova sut, 
à répoque où nous sommes arrivés de ses travaux, 
ressusciter dans ses ouvrages le goût de Tanti- 
quité , mérite quelques observations sur certaines 
circonstances qui favorisèrent son génie, et lui 
fournirent un encouragement particulier dans la 
carrière où il étoit entré. 

En reconnqissant , comme nous l'avons déjà 
fait , les causes premières qui ressuscitèrent pres- 
que partout l'étude et le goût de l'antiquité, dans 
les arts du dessin, il devoit sans doute arriver, 
que généralement une impulsion quelconque 
tendroit à faire reparoître, dans de nouveaux 
ouvrages, les principes long-temps méconnus des 
arts de la Grèce. Cependant, ces principes pou- 
voient rester encore bornés aux théories, tant qu'on 



Quelques 

observations 

sur rétat de 

choses qui 

favorisa le 

génie de 

Canova. 



10 



i4G CANOTA 

ne les verroit pas revivre avec éclat, par Tin- 
fluence plus active de quelque génie moderne , 
surtout en Italie , c'est-à-dire dans leur ancienne 
patrie, mais alors déchue de la prospérité des 
temps passés. 

Toutefois , il arriva que quelques causes impré- 
vues servirent le changement dont on parle. Alors 
se firent sentir, par une commotion générale, les 
effets d'une révolution civile et guerrière, qui 
sembla vouloir faire revivre partout les anciens 
Grecs et Romains, et qui, remettant en honneur 
les souvenirs des siècles antiques, jetoit une sorte 
de discrédit sur les institutions, les opinions, et 
les manières d'être ou de penser des temps et des 
peuples modernes. 

Il entra certainement quelque chose de cette 
influence en Italie, au temps dont nous parlons; 
et lorsqu'un délire révolutionnaire tendoit à tout 
déprimer dans le présent, en opposant aux insti- 
tutions modernes, les images fantastiques des ré- 
publiques du monde ancien, on ne sauroit nier 
que cette nouvelle révélation des arts antiques, 
n^ait pu fournir aux théories politiques un cer- 
tain degré de faveur, et en recevoir aussi un en- 
couragement nouveau. 

Il y eut donc à cet égard une sorte de récipro- 
cité. Les circonstances morales et politiques dont 
on a parlé, durent être favorables au génie de 



j 



ET SES OUVRAGES. 147 

Canova^ comme les productions de sod génie ^ en 
renouvelant le règne de l'antique, se trouvèrent 
favorisées par le cours des opinions nouvelles. 
C'est ainsi , et par cette tendance rétroactive des 
opinions et du goût vers les œuvres des siècles 
passés y que Ganova put tout oser , en fait de 
style antique. 

Cela donc nous explique comment il lui fut 
loisible, et tout en suivant l'impulsion donnée à 
son art, de se replacer, avec son atelier, si Ton 
peut dire, dans la Grèce et l'ancienne patrie des 
illusions et des croyances poétiques; comment il 
put s^imposer la tâche de faire revivre en mar- 
bre ses dieux et ses héros; comment il lui fut 
permis de transformer en images héroïques ou 
mythologiques, plus d^un personnage vivant et 
contemporain. 

Nous venons de voir et d'admirer Agrippine 
reparoissant, sous le ciseau de Canova, avec le 
nom , la forme et les traits d^une moderne habi- 
tante de Rome. Il en va être autant de la Vénus 
victorieuse. 

On sait quHl faut voir dans cette statue, une de statue 

i. 1 /.• n ' • de Vénus 

ces métamorphoses poétiques ou allégoriques yjctorieuse. 
dont je viens de parler. Elle représente en effet, 
par son portrait, la princesse Borghèse, fille de 

la personne dont on vient d'admirer l'image trans- 

10. 



^ 



i48 CANOVA 

formée^ comme on Ta dit. Mais la fille se trouva 
digne , par sa beauté , de servir de type à la com- 
position^ ou, si l'on veut, à la transposition qu'yen 
fit Canova, sous l'image de Vénus victorieuse. 

Envisagée sous son rapport idéal, cette statue, 
une des plus gracieuses qu^il ait produites , a pour 
sujet véritable , le repos de Vénus sortie victo- 
rieuse du combat de la beauté, se reposant sur 
un lit, et semblant jouir du prix de sa victoire, 
c'est-à-dire, de la pomme d^or, qu'elle tient d'une 
main, et sur laquelle se fixe son regard. 

Le lit sur lequel est étendue Vénus, sert de 
plinthe et , en quelque sorte , de soubassement à 
la statue. Son plateau, surmonté en tête d^un 
chevet élégamment orné, est, dans sa longueur, 
garni d'un matelas drapé avec goût. Plusieurs 
coussins l'un sur l'autre offrent un appui élevé 
au bras droit et à la partie supérieure de la per- 
sonne, d^où il résulte, pour le reste du corps, un 
mouvement à la fois naturel et varié , qui donne 
à tout l'ensemble une flexibilité de formes et de 
contours, aussi gracieux en devant que dans le 
côté opposé. 

La vue de la partie inférieure du corps ^ moins 
une des jambes^ est élégamment masquée par une 
draperie, dont l'effet et le contraste font valoir 
adroitement la beauté du nu, dans la partie supé- 
rieure , et en relèvent le charme. . 



ET SES OUVRAGES. 149 

Ce qu^on doit admirer^ et qu'on admire géné- 
ralement dans cet œuvre de Canova^ c'est le 
succès avec lequel il sut y grâce aussi à son mo- 
dèle, produire la fidélité de la ressemblance, 
exigée par la nature du portrait dans la tête, et 
l'idéal dans le développement des formes du corps; 
le tout avec un tel accord , que ce qu'il y a de 
vérité positive et de vérité imaginative, loin de se 
combattre , se prête un mutuel agrément. 

La Vénus victorieuse vint jouir d'un triomphe 
nouveau au palais Borghèse, où elle fut, pendant 
un certain temps, exposée et livrée aux jugemens 
du public. Le cortège des amateurs, tant de 
Rome que de Fétranger, ne cessoit point de se 
presser autour d'elle. Le jour ne suffisant pas à 
leur admiration , ils obtinrent de pouvoir la con- 
sidérer de nuit, à la lumière des flambeaux, qui, 
comme l'on sait , accuse et fait découvrir les plus 
légères nuances du travail , et en accuse aussi les 
moindres négligences. On fut enfin obligé d'éta- 
blir une enceinte, au moyen d^une barrière contre 
la foule, qui ne cessoit pas de se presser à l'en tour. 

• 

L'Italie moderne , divisée en beaucoup de pe- Mausolée du 
tits Etats , avoit présenté de très-bonne heure , et j^n^i^g^^," 
par cette division-là même, à tous les arts du deSainte- 
dessin , les plus nombreuses occasions de se dé- piorencf . 
vetopper, et sous toutes sortes de formes , et dans 



^ 



i5o CANOVA 

tous les genres de monumens. On comprend que 
de là devoit naître , entre villes capitales , nom- 
breuses et naturellement rivales ^ une émulation 
particulière^ un désir de se surpasser ^ dans l'érec- 
tion surtout des monumens religieux ^ qui durent 
appeler les artistes de tout genre , et susciter dès- 
lors une émulation profitable aux arts d'embel- 
lissement. 

Quant aux arts de l'imagination pure , ou du 
style , les Italiens devancèrent encore tous les au- 
tres peuples. L'ancienneté et le nombre de leurs 
poèmes en font foi. 

Cependant , entre les divers genres de poésie , 
il en est un, qui cultivé d'abord avec succès, 
mais dépendant, plus que les autres, de circon- 
stances étrangères aux poètes, produisit moins de 
chefs-d'œuvre, et parut ensuite céder, pour le 
nombre et le mérite , la palme à d'autres nations. 
Je veux parler de la poésie dramatique. Il manqua 
dans le fait aux Italiens ce que , littérairement par- 
lant , les écrivains appellent un théâtre. 

Certainement le génie n'eût pas manqué à l'Ita- 
lie en ce genre. Indépendamment d'autres rai- 
sons qu'il ne sauroit être ici question de déduire , 
nous en trouvons une toute simple dans la rivalité 
déjà fort ancienne, de la musique, dès qu'elle réus- 
sit à s'emparer de toutes les scènes de l'Italie. 
Son ascendant devint tel , qu'à peine transportée 



-^ 



ET SES OUVRAGES. i5i 

sur le théâtre de chaque ville ^ elle parvint, en se 
soumettant les inventions et les compositions du 
poète, à effacer d'ahord, et puis à annuler le 
charme et la vertu de leurs effets. Quelque talent 
qu'aient Âpostolo Zeno et Metastasio , leurs oeu- 
vres finirent par n^être au théâtre que les ca- 
nevas du compositeur musicien. 

Alfieri parut dans 4e dernier siècle , et forma 
le projet de se soustraire à Tempire du musi- 
cien. Nous n'avons pas -pour objet de rechercher 
jusqu'à quel point il réussit, non dans le fait de 
ses compositions, mais dans le fait du projet qu'il 
auroit eu , de rendre populaire en Italie , le goût 
du drame tragique , sans l'accompagnement de la 
'musique. Trop de causes probablement s'y oppo- 
seront. Cependant Alfieri peut et doit être jugé 
dans son talent, indépendamment de3 habitudes 
de sa nation , et apprécié , dans ses œuvres , de la 
manière dont, par exemple, on juge les dieux et 
déesses que Ganova fit renaître , par la puissance 
magique de son ciseau. 

Ce que nous avons dit plus haut, des causes qui 
tendirent à renouer, dans les arts du dessin , le 
fil des imitations modernes , et à le rattacher aux 
créations de la Grèce et de Rome antique, semble- 
roit avoir porté Alfieri à composer des tragédies 
dans le style sévère , grandiose et simple des tra- 
giques grecs. Si néanmoins en faisant, dans cette 



i52 CANOVA 

partie y ce que Ganova faisoit dans la sienne , il 
n'obtint pas de procurer à ses œuvres la m^otie 
étendue de célébrité , c'est que le poète drama- 
tique d'un pays, ne seroit-ce que par la différence 
d'idiome, n'est pas le maître de se faire entendre 
partout, lorsque le statuaire et le peintre ont à 
leurs ordres une langue universelle. 

Mais la grande renommée du talent d'Alfieri, 
méritoit, en Italie surtout, le témoignage éclatant 
d'une reconnoissance publique. 

Déjà, sur la demande de la comtesse d^Albany, 
Canova avoit fait une composition en bas-relief, 
où figuroit un sarcophage , sur lequel s'élevoit le 
buste du célèbre poète tragique; et sur le devant 
on voyoit la figure en pied de l'Italie personnifiée 
et pleurante. Ce bas-relief étoit destiné à orner 
la face antérieure, soit d'un cippe, soit d'un cé- 
notaphe. 

Mais bientôt ce monument parut peu propor- 
tionné à la célébrité du poète , comme à la gran- 
deur de l'église de Santa-Qroce à Florence, où 
il devoit être érigé. Ganova proposa donc à la 
comtesse d'Albany de transformer le bas- relief, 
avec l'idée de sa composition , en un monument 
colossal de ronde bosse. La proposition fut agréée, 
et bientôt on vit s'élever, au milieu d'une des 
grandes arcades latérales du temple, un sarco- 
phage d'une vaste dimension, dans le système de 



ET SES OUVRAGES. i53 

ceux de Tantiquité^ c'est-à-dire, et principalement^ 
surmonté de ce grand couvercle aux angles du- 
quel on voit ordinairement sculptées des figures 
de masques, n'importe dans quelle intention. Mais 
ici il n'est pas besoin d'expliquer cet emploi. Le 
statuaire ne pouvoit guère employer d'accessoire 
mieux en rapport avec le poète tragique. Aussi 
ne manqua-t-il point d'y placer aux angles le 
masque connu pour être celui de la tragédie. De 
chacun de ces angles, en avant, pend une grande 
guirlande, au milieu de laquelle, et sur la face 
antérieure , est sculpté en médaillon le portrait du 
poète. Au-dessus , et dans le petit fronton du cou- 
vercle, est une grande couronne noblement ajus- 
tée avec ses bandelettes. 

Le sarcophage se trouve reculé sur un grand 
soubassement, dont le devant est occupé par la 
statue colossale de Pltalie personnifiée. Sa tête 
est surmontée de la couronne tourrelée. Pour la 
distinguer de celle que l'on donne ordinairement 
comme emblème à une ville , l'artiste ici semble 
s'être étudié à y faire distinguer plusieurs tours 
séparées,. voulant que Ton y vît la désignation, 
non d'une seule ville, mais d'une réunion de pays, 
c'est-à-dire de l'Italie entière. Aussi une corne 
d'abondance est-elle à ses pieds, qui, par la diver- 
sité des fruits , indique les diverses richesses natu- 
relles du pays. 



i54 CANOVA 

Mais il auroit fallu parler , avant tout^ de la 
statue elle-même , qui passe ^ soit par sa propor- 
tion colossale^ soit par Tampleur et la richesse de 
ses draperies^ pour une des plus heureuses et des 
plus nobles compositions de Ganova. On ne peut 
refuser de justes éloges à Fheureux ajustement 
des deux étoffes qui forment son habillement > à 
la vérité de leur travail , à T abondance de la dra- 
perie supérieure y et généralement à la simplicité 
grandiose d'une pensée expressive j et qui , à peu 
de frais ^ dit beaucoup plus encore à Tesprit 
qu aux yeux. 

On y admire effectivement, avant tout, la vé- 
rité de douleur profonde et noble, empreinte dans 
Fattitude et les traits de la tête de Pltalie person- 
nifiée, qui pleure en se penchant sur le tombeau. 

Statue de II scmblc qu'uu don jparticulier du talent et du 
LéoMddlM 8^^^^ d^ Canova fut, et de pouvoir mener ensem- 
Lichtenatein. blc tant d'ouvragcs de style et de motifs les plus 
divers , et de savoir passer, avec autant de succès 
que de facilité, d'un sujet à un autre, et d'un 
caractère de composition imposant et sévère, à un 
motif d^expression naïve ou agréable. 

Tout ordre exactement chronologique, dans 
l'exécution , et , par suite , dans les mentions des 
œuvres de Canova étant impossible, nous ne sau- 
rions dire si ce fut avant, pendant ou après le 



ET SES OUVRAGES. i55 

travail du monument qui précède ^ ( mais ce fut 
vers la même époque ^que parut une de^ char- 
mantes statues (on pourroit dire de Muse)^ qu'il 
exécuta sous les traits de la princesse Léopoldine 
Esterhazj-Lichtenstein; mais ce que lui-même 
nous a appris de cet ouvrage, c^est qu'il lui portoit 
une prédilection particulière. Nous en reçûmes 
de lui effectivement, dans le temps, deux dessins 
gravés au trait, qui font voir la figure sous ses 
quatre principaux aspects. La princesse Léopol- 
dine auroit mérité , sous toutes sortes de rapports, 
et par ses talens divers, d'intéresser à sa gloire 
toutes les voix de la renommée poétique. Sans au- 
cun doute, si elle eût vécu au seizième siècle, 
Raphaël n^auroit pas manqué de lui donner une 
place dans la peinture de son Parnasse. 

La princesse avoit le goût de tous les beaux 
arts; mais elle s'étoit adonnée particulièrement à 
la peinture du paysage. C'est dans la position ou 
dans Fintention caractérisée de dessiner un site , 
ou une vue d'après nature , que Canova l'a repré- 
sentée. D'une main elle tient le crayon; de l'autre, 
soit la toile , soit la planche sur laquelle est déjà 
tracé le dessin qu'elle paroit occupée à confronter 
avec la nature. Rien de plus vrai et de mieux 
senti que toute cette attitude. De quelque côté 
qu^on voie le personnage, son action, si l'on peut 
dire sans mouvement, ne laisse pas d'être expri- 



i56 CANOVA 

mée sensiblement de toute part. Quoique sous des 
aspects variés^ l'unité de npnsée^ plutôt que d'ac- 
tion , s^y trouve observée j de façon néanmoins à 
se reproduire avec le même sentiment. On admire, 
en tournant autour de la statue , comme quatre 
figures y qui rendent la même idée , et néanmoins 
avec des modifications^ toutes si heureuses^ qu'elles 
laissent le spectateur dans l'agréable embshrras de 
choisir l'aspect auquel il donneroit la préférence. 
Ce charmant ouvrage , peut-être un des moins 
renommés , dans la nombreuse suite des produc- 
tions de Canova , fut un de ceux qui me confir- 
mèrent le jflus l'intention de réaliser la promesse 
de n'entreprendre aucune statue , dans un sujet 
qui pût s'y prêter, sans s'y être donné comme 
thème ou pour point de vue, de lutter contre un 
ouvrage analogue dans Tantiquité. En recevant 
les dessins de la statue de Léopoldine, je ne doutai 
pas (et il me le confirma lui-même) que son point 
d'ambition avoit été de placer en idée, pour les 
connoisseurs , une de ses statues en. regard avec 
quelqu'une de cette charmante suite de Muses 
antiques, qui, de mon temps, avoient été décou- 
vertes dans les ruines de la villa Adriana à Tivoli, 
et transportées au Muséum du Vatican. Toute- 
fois, aucune de ces Muses ne ressemble à la sienne. 
Mais c'est ainsi que dans les œuvres du génie qu'il 
imite, le génie de la véritable imitation ne fait 



ET SES OUVRAGES. 167 

autre chose , que sVppliquer les principes et le 
sentiment qui ont produit ses modèles. 

Je ne saurois parcourir les nombreux et si di- statues 

, ^ d'Ajax et 

vers ouvrages de Canova, sans me trouver ra- d'Hector. 
mené à ce noble système d'imitation vraiment 
originale, dont le principe fut le véhicule particu- 
lier de son talent; principe abstrait en lui-même 
et dans ses applications , dès-lors peu connu de 
ceux qui ne sont point initiés aux mystères des 
opérations du génie. 

Nous allons en avoir une preuve nouvelle dans 
les deux statues d'Ajax et d'Hector, exécutées par 
Canova vers l'époque où nous sommes arrivés de 
ses travaux, et dont nous réunirons en un seul 
article , les mentions descriptives. 

On peut se souvenir que Canova, ainsi que nous 
Tavons dit, avoit emprunté à l'ordre des sujets 
gymnastiques , les figures mises aujourd'hui en 
pendant, selon le vœu de leur destination, des 
deux Pugilateurs au Musée du Vatican; et nous 
remarquâmes que la statue du Discobole antique 
paroissoit lui avoir servi de régulateur, quant au 
genre des formes et du style de ce que l'on appelle 
la stature athlétique. 

Ici, ce sera dans Homère qu'il aura dû chercher, 
ainsi que dans quelques figures héroïques, l'in- 
spiration des deux caractères distinctifs^ l'un 



I 






i6o CANOVA 

sutue de Les expositions biennales des ouvrages d'art , 
Terpsichore. ^^ salon du Louvrc , avoicnt déjà , depuis quelques 
années , fondé à Paris la réputation de Canova, 
Il lui importoit non-seulement de la soutenir, mais 
encore de raccroître. Car Ton sait, qu'en ce genre, 
comme en beaucoup d'autres, il faut s'élever tou- 
jours de plus en plus, pour ne pas paroître tomber. 
L'exposition de l'année 1812, non -seulement 
soutint, mais vint confirmer avec éclat ce que 
beaucoup ignoroient, et ce que d'autres cher- 
choient à se dissimuler, savoir, qu'il y avoit en 
Canova une force productive extraordinaire , une 
source, en quelque sorte inépuisable, de dons na- 
turels, et la capacité la plus étendue, c'est-à-dire 
propre à parcourir, avec un égal succès, tous 
les genres de sujets, et, si Ton peut dire, toutes 
les cordes de l'instrument qu'il s'étoit approprié. 

Deux ouvrages nouveaux de son ciseau confir- 
mèrent ce qu'on vient d'avancer, et ce dont peu 
de personnes avoient encore conçu l'entière assu- 
rance. Nous voulons parler* d'une des trois sta- 
tues de Danseuses dont on fera bientôt mention , 
et de la statue de Terpsichore. 

Canova exécuta deux fois cette dernière , une 

fois pour Simon Clarke , une autre fois , et avec 

beaucoup plus de succès, pour M. de Sommariva, 

qui la fit paroître à l'exposition publique. 

* La lyre, comme l'on sait, étoit, dans le langage 



# 



ET SES OUVRAGES. 



it)i 



de Part, Tattribut particulier de cette Muse. 
Aussi lit-on , d'après Tautorité antique des pein- 
tures de Muses ^ dans le JVf uséum d'Herculanum, 
Terpsighor A iiYR AMy suF Ic cippc où s'appuic l'instru- 
ment qui se compose avec la statue. Cet instru- 
ment étoity dans le fait, et d'après l'opinion géné- 
rale , celui qui accompagnoit en Grèce les chants 
héroïques, dès -lors lès compositions poétiques 
du genre le plus élevé, et qu'on appeloit lyrique. 
La Muse de Çanova parut répondre à sa des- 
tination, c'est-à-dire au caractère de richesse 
et de simplicité idéale toutefois, que le sujet exige. 
Noble sans affectation, ni recherche de détails 
minutieux , elle est vue debout , la main gauche 
appuyée sur le haut de sa lyre ; la droite tient le 
cestrum. Son habillement est simple, mais riche 
en même temps, par la noblesse ingénieuse de 
l'ajustement de la draperie supérieure , qui , en 
découvrant l'étoffe de la tuniijue sur son sein , sur 
sa cuisse et sur sa jambe gauche , vient lui faire 
comme une sorte de ceinture. Celle-ci, se raccor- 
dant avec les plis inférieurs, produit une chute heu- 
reuse en accompagnement du cippe, et une variété 
. de travail fort agréable entre les deux étoffes. La 
pose générale de la figure , par le fait d'une des 
jambes qui se croise sur l'autre, est à la fois 
simple et variée. La tête, dans la noblesse de sa 
forme et Télégance de sa coiffure , rappelle ce que 

n 



i62t CAjNOVA 

Tantique y en ce genre , a pu inspirer de plus ana- 
logue au sujet. Cette téte^ vue de profil quand 
le corps est vu de face, donne aussi un intérêt de 
variété à tout Fensemble. 

Difficilement on se persuaderoit que Canova 
n'auroit pas encore ici cherché à se mesurer avec 
le Parnasse des Grecs, dont nous avons vu que 
d'excellentes figures , découvertes à Tivoli de son 
temps , s'étoient trouvées réunies au Muséum du 
Vatican. Sans doute là, comme dans beaucoup 
d^autres sujets , Tartiste moderne a pu et dû rece- 
voir plus d'une inspiration sur le caractère éf le 
mode convenable à l'expression de son sujet. Di- 
sons toutefois , qu'entre sa Terpsichore', et les 
. figures de la collection qu^on a citée, il se trouve 
si peu de ressemblance pour la pose , pour le 
motif général, et même pour le parti de draperies, 
qu'il seroit difficile , même en le faisant exprès , 
d'offrir autant de points de dissemblance. 

• 

Statues des Uuc dcs trois Danseuses qu'avoit exécutées Ca- 
irois nova , pour charmer les déplaisirs que lui causoit 

Danseuses. * . . 

— la triste situation de Rome, à l'époque de l'enlè- 
Danseuse, vcmcut du Papc , par Bouapartc , fut envoyée* 
alors à Paris, vers Pépoque de l^exposition publi- 
que de la même année, 1812, et elle y accompa- 
gna la Muse Terpsichore , dont nous venons de 
donner la description. 



ET SES OUVRAGES. i63 

• 

La nouveauté de la pensée et de l'action dans 
cette figure^ le charme de la vie et Pillusion du 
mouvement , dans la plus naïve des compositions , 
fit courir tout Paris comme à une sorte de repré- 
sentation dramatique nouvelle. Je doute que ja- 
mais au théâtre la plus célèbre danseuse ait réuni 
un tel concours d'admirateurs, et reçu autant 
d'applaudissemens. La foule se pressoit autour du 
marbre , qui sembloit doué du mouvement et de 
la vie. Il se donne ^ quoique rarement, dans la 
sculpture, de ces sortes d'apparences de la vie, 
par le seul effet d'une composition tellement naïve 
et tellement simple, que chacun s'imagine qu'il 
. l'auroit trouvée. Dans le fait, c'est-là ce qu^il y a 
ordinairement de plus introuvable, si Ton en juge 
par le petit nombre d'exemples qu'on en citeroit. 
Mais, ce qu'on peut affirmer, c'est-là précisément 
ce que l'on trouve le moins, quand on le cherche 
le plus. 

On voit que l'image de cette charmante Dan- 
seuse naquit, chez Canova, d'un sentiment subit 
et d^une de ces vues rapides de l'imagination, 
qu'il est rarement donné à Vart du sculpteur de 
saisir et de fixer. Ici , il n'y *a point de compo- 
sition. 

La jeune fille a ramené des deux mains, sur ses 
hanches , les plis de sa tunique , qui forment de 
chaque côté des chutes plus ou moins variées, et 

11. 



i64 CANOVA 

font diversion à l'extrême simplicité de letoffe 
transparente ; sous laquelle se laissent apercevoir 
les formes de sa légère structure. Le motif géné- 
ral donné par la position de ses deux bras, et des 
mains qui s'appuyent sur ses côtés, annonce qu'elle 
exécute, à elle seule, une danse à parte. Elle s'é- 
lève sur la pointe des deux pieds, dont l'un, celui 
de derrière, se trouve adroitement appuyé par le 
talon contre le tronc d'arbre, support obligé du 
marbre , et heureusement dissimulé. 

Il y a dans l'allure vive de la figure, dans la 
proportion fine et svelte du corps , quelque chose 
de si vrai, d'une élégance si simple et si naîve, 
d'une composition si peu composée^ que chacun 
se complaît dans son admiration, peut-être même 
à l'insu' de l'amour-propre, par l'effet de ce senti- 
ment qui fait croire qu'on en auroit (ait autant. 
Nous n'avons rien dit de la tête couronnée de 
fleurs, parce que le discours ne sauroit en faire 
comprendre le charme. Rien enfin ne sauroit ren- 
dre l'effet de ce genre de séduction de Fart, qui, 
après avoir fixé de tout côté, et pendant plusieurs 
semaines, les yeux d'un si grand nombre de spec- 
tateurs, a laissé dans leur imagination une em- 
preinte' que le laps des années n'a pas encore ef- 
facée. 

Canova crut devoir travailler la draperie de 
cette Dansjeuse tout au ciseau, et en y laissant, jus- 



ET SES OUVRAGES. i65 

qu'à un certain point j évidentes les aspérités des 
traces de l'outil. Ce fut peut-être de sa part un 
calcul^ qu'on pourroit taxer d'affectation^ tendant 
à faire mieux briller Pagrément du nu. Sans pré- 
tendre blâmer ce calcul s'il eut lieu , on peut 
croire qu^un semblable genre d'opposition n'étoit 
pas ici nécessaire. Qui sait même si une recherche 
de plus dans le fini de ces plis légers^ n'y eut pas 
ajouté une valeur nouvelle? Personne, au reste, 
ne me parut alors y avoir désiré le supplément de 
fini dont je viens de parler. 

U y eut à l'exposition du Louvre, où parurent 
les deux statues dont on vient de rendre compte, 
une coïncidence tout-à-fait fortuite, dans le rap- 
prochement que beaucoup de spectateurs se plu- 
rent à en faire. On aimoit à se figurer qu'on eût 
mis à dessein, en regard, dans le même lieu, sous 
la figure de Terpsichore, la Muse de la musique, 
avec celle que tout le monde se plaisoit' à appeler 
la Muse de la danse (1). 

La gravure de la seconde des trois Danseuses Deaûème 
en marbre de Ganova, nous apprend qu*elle est, 
ou a été possédée par M. Dominique Manzoni, à 



(1) La slatiie de Terpsichore est encore à Paris dans la galerie de feu 
M. de SommarÎTa. Celle de la Danseuse orna pendant quelque temps la 
galerie de Malmaison , d'oii elle a été transportée en. Russie par suite des 
éTt-ncmens de 1815. 



[66 



CANOVA 



Forli. Sa dimension, comme celle de la précé- 
dente , est de grandeur naturelle. 

Cette suite de Danseuses nous suggère Tidée 
d'une considération, qu'il nous parôit ici à propos 
de mettre sous les yeux du lecteur, dans la cri- 
tique impartiale et judicieuse du talent deCanova. 

Nous avons avancé plus haut, que se plaçant,, 
ainsi qu^on l'a dit, à la suite des antiques pour en 
continuer ou en renouveler le style et le système 
imitatif, il n'étoit guère possible, que s'identifîant 
avec les anciens, et tendant à assimiler ses ou- 
vrages aux leurs, il ne parût pas, surtout à quel- 
ques juges, ou partiaux ou superficiels, être devenu 
moins l'imitateur que le copiste de ses prédéce^ 
seurs. Nous croyons avoir déjà prévenu cette sorte 
d'accusation , en expliquant ce que comporte de 
différence, l'emprunt qu'on fait à l'antique de son 
style, de ses principes et de sa manière d'imiter 
la nature', ou bien le vol mal déguisé par la co-^ 
pie , soit <les inventions et des compositions , soit 
des formes, des parties et des détails, que le pla- 
giedre saura s^approprier. Le copiste encore se 
trahira plus ouvertement, en répétçtnt, d'une ma- 
nière plus ou moins identique, les mêmes sujets, 
et dans les mêmes apparences, soit de forme, soit 
d'idée, quHl rencontrera dans les œuvres de l'an- 
tiquité. 

Nous croyons, qu'entre les ouvrages de Ca-* 



ET SES OUVRAGES. 167 

nova que nous avons déjà parcourus ^ ou auroit 
quelque peine à en trouver un dont le sujets 
dont ridée, dont la composition, dont le carac- 
tèpe et Pensemble puissent paroître , non pas une 
redite formelle, mais même (excepté peut-être le 
Persée) une approximation sensible d'une figure 
antique sous les divers points que.je viens d'indi- 
quer. 

Ainsi, par exemple, en parcourant la suite de 
ses trois Danseuses, on est forcé de reconnoître 
que Canova ne trouva dans aucune statue anti- 
que, aucun antécédent, à quoi pouvoir s'assimi- 
ler. Effectivement, nous ne connoissons de Dan- 
seuses représentées par la sculpture des anciens, 
qu'en petites figures de bas-relief, ou bien, si l'on 
veut, quelques Bacchantes^ qui, sur des vasçs ou 
des frises , sont vues dans des attitudes plus ap- 
propriées à la. course qu'à la danse. 

11 nous semble donc qu'on peut regarder 
comme d'invention tout-à-fait nouvelle, en scul- 
pture, et appartenant en propre à Canova, les trois 
Danseuses dont nous parcourons les variétés. 

Il y a dans celle que je nomme la seconde, une 
pantomime tout-à-fait expressive. Elle me semble 
indiquer qu'elle est, ou doit être censée se trouver 
en rapport nécessaire avec un danseur, vers le- 
quel se dirigent et le mouvement de sa tête, et un 
regard (Je coquetterie qui rappelleroit le se ciipit 



ieS8 CANOVA 

ante videri de Virgile. Sa main droite fait un geste 
d^accord avec l'inflexion de sa tête et le regard 
agaçant de ses yeux. Le bras gauche, qui se ploie 
et s'appuie sur sa hanche, porte une couronne de 
fleurs. C'est probablement là Fexplication de ce 
que pourroit demander ou promettre l'index de 
la main droite , qui semble ou recommander le 
silence ou indiquer la condition du prix dont la 
couronne est le symbole. 

Il seroit encore plus diflicile d'expliquer, de ma- 
nière à le faire comprendre en description , ce 
qu'il y a de mollesse, de grâce, d^élégance dans 
le galbe de toute la figure , et de cadencé dans 
tous ses mouvemens. Ce n'est plus une danse vive 
et animée comme celle de la précédente. Il y a ici 
de Famour dans les contours ondoyans de toute 
la composition. La jambe droite qui se porte eu 
Tair et en avant , produit une variété légère qui 
ne laisse pas de prêter un motif nouveau à l'har- 
monie de l'ajustement général des draperies. 

Troisième La troisième Danseuse, exécutée pour le prince 
Rosamowski , semble tenir plutôt du caractère et 
du genre des Bacchantes, mais dans le style vif et 
agréable de la danse du théâtre ; ce qui la distin- 
gue des figures antiques si multipliées, que Ton 
voit transportées par les fureurs bachiques. Ce- 
pendant elle a toute la légèreté de mouvement, 



Danseuse. 



J 



ET SES OUVRAGES. 1% 

• 

et le développement de toute la hardiesse que 
comporte la sculpture , sans tomber dans le vice 
de ce qu'on appelle tour de force. Assurément^ le 
genre de danse et d'action de cette figure, est ce- 
lui qui comporte de la hardiesse et de la liberté, 
mais toujours avec décence. De ses mains élevées 
au-dessus de sa tête, elle tient des cymbales, in- 
strument dont les sons mesurés régloient la ca- 
dence et la vivacité des iliouvemens orchestri- 
ques. L'expression de la tête et la vivacité de toute 
la composition , contrastent surtout avec le genre 
de la précédente. 

Ces deux dernières Danseuses ne furent point 
connues à Paris , et elles ne peuvent l'être encore 
que par les belles gravures qu'on en a publiées. 

A Paris, effectivement, on ne se doutoit ni de 
la grandeur des ouvrages de Canova, ni de l'é- 
tonnante lùultiplicité de ses statues, ni des va- 
riétés de mérite et de caractère, sous lesquelles 
son talent savoit se reproduire. On ne le jugeoit 
que de loin en loin, par un petit nombre d^ou- 
vrages que quelques amateurs avoient ou com- 
mandés ou acquis. La première Danseuse , qui pa- 
rut comme on Ta dit à l'exposition de 1812, vint 
enfin rendre de son talent un témoignage que 
personne n'osa plus récuser. C'est qu'en compa- 
raison , tous les ouvrages voisins parurent n'être 
qu'une matière froide et inanimée. On comprit 



ITO 



CANOVA 



que Canova.avoit deux secrets^ l'un de faire vivre 
le marbre par le travail d'un sentiment qui se 
communique à la matière, l'autre d'imprimer à 
ses figures (ce qui ne sauroit ni s'enseigner ni 
s'apprendre ) le charme de cette grâce qu'on ne 
définit points mais qui se révèle elle-même dans 
les imitations de l'art, par l'effet de la même vertu 
secrète qui l'a inspirée à l'artiste. 



Eiiumératioii 

des {lortraits 

en buste et 

autres têtes 

Sculptées par 

Canova. 



Nous croyons ne pouvoir mieux faire, pour in- 
terrompre par quelque diversité cette énuméra- 
tion toujours croissante de statues et de monu- 
mens, que d'imiter Canova lui-même se reposant 
par intervalles de ses travaux en grand, dans l'exé- 
cution de petits ouvrages également nombreux , 
soit en bustes ou portraits d'après nature, soit en 
répétitions des têtes de celles de ses statues qui lui 
plaisoient le plus, et auxquelles il pouvoit em- 
ployer des mains étrangères, se réservant d'en 
diversifier à son gré le travail par un fini nou- 
veau. 

Dans cette catégorie fort nombreuse d'ouvrages 
dont nous ne prétendrons , ni ne pourrions em- 
brasser ici la totalité, on doit en distinguer de 
trois sortes : 

1 ° Les portraits d'après nature ; 

2" Les bustes ou portraits restitués de quelques 
grands hommes des temps passés ;. 



ET SES OUVRAGES. 171 

3^ Les répétitions^ d'après ses statues^ d^un cer- 
tain nombre de têtes qui lui plaisoient, et dont il 
&isoit volontiers des présens à plus d'une sorte 
de personnes et à ses amis particuliers. 

VA. regard des portraits de personnages vi- 
vaiïs, faits d'après nature, il nous paroît, que sous 
le rapport de bustes , proprement dits originaux 
et destinés à n'être que cela , on doit distinguer 
avant tous autres > celui du Pape Pie VII , qu^il 
sculpta deux fois en marbre, la première pour le 
Pape; l'autre buste fut celui dont le Pontife fit 
présent à Bonaparte. Nous avons vu qu'il avoit 
fait le portrait isolé de ce dernier, pour sa statue 
colossale en pied, dont nous parlerons dans la 
partie suivante. Entre les portraits des person- 
nages célèbres de son temps, il faut compter celui 
de l'empereur d'Autriche, François II; ceux de 
presque toute la famille Bonaparte: savoir, de 
madame Liaetitia dont on a fait déjà mention en 
parlant de sa statujs; de la princesse Borghèse, 
pour sa statue; de la princesse Élisa, dont la statue 
toutefois ne fut pas faite; ceux de Murât et de sa 
femme; celui du cardinal Fesch; celui de Marie- 
Louise , pour sa statue sous le nom allégorique 
de la Concorde. 

On compte de lui, entre les portraits d'homines 
renommés par leurs talens, ceux du célèbre com- 
positeur Cimarosa; du peintre Bossi , dans une 



172 CANOVA 

proportion colossale; de Thistorien de la scul- 
pture^ le comte Léopold Cicognara. 

Comme porti^its de famille ^ il fit celui de sa 
mère^ celui de l'abbé son frère^ et enfin son propre 
buste , dans la proportion qui appartiendroit à un 
colosse de douze pieds de kliut. Ce portrait fut ré- 
pété dans le monument que Venise lui a élevé (1). 
. 2"* Canova a produit un très-grand nombre de 
portraits qu'on peut appeler restitués, ou de bustes 
en marbre d'hommes de divers siècles^ et qui fu- 
rent célèbres dans presque toutes les parties des 
arts et des sciences chez les modernes. 

Nous devons parler d'autant plus de cette col- 
lection et de ce qui lui donna naissance, que nous 
aurons, par la suite, occasion d^y revenir en par- 
lant de la ProtomotJieca du Capitole. 

Raphaël avoit été inhumé dans l'élise du 
Panthéon, sous une djes chapelles qu^il y avoit 
fait restaurer et orner d'une grande statue de la 
sainte Vierge, qu'ion appelle la M adona del Sasso, 
sculptée par Lorenzetti, son élève. Nul autre signe 
extérieur, si ce n'est une épitaphe en deux vers, 
ne faisoit mention de sa sépulture. Dans le dix- 
septième siècle. Carie Maratte plaça tout près de 
cette chapelle, et dans une des très-petites niches 
ovales pratiquées tout autour de Pédifice, un buste 

(1) Il est grave en tctc de notre ou\ragf . 



ET SES OUVRAGES. 1-3 

• 

en marbre de Raphaël^ avec une inscription. Long- * 
temps après^ Annibal Carrache^ probablement in- 
hume dans le voisinage de la chapelle de Raphaël, 
reçut rhonneur d'un buste en marbre qui faisoit 
pendant au premier. Les choses restèrent en cet 
état jusqu'en Tannée 1 773 y où le buste de Nicolas 
Poussin, mort à Rome, vint, par les soins de 
M. d^Âgincourt, se placer dans la niche faisant 
suite à celle de Garrache. Bientôt on imagina d'y 
placer le buste de Winckelmann ; bientôt après 
celui de M engs, puis je ne sais quel autre. Ce de- 
vint à la fin comme un concours d'émulation. . 
Canova voulut y placer Palladio. Chaque pays, 
chaque art et chaque science, réclama pour ses 
grands hommes. Toute la circonférence du Pan- 
théon fut ornée de ces bustes, dont quelques-uns 
furent Fouvrage de Canova, et le plus grand nom- 
bre faits sous son influence. 

Le nom et l'idée profane de Panthéon avoient 
favorisé ce genre d'hommages que les curieux de 
tous les pays se plaisoient à y contempler. Mais ce 
concours-là même en fit sentir l'abus. Le Pan- 
théon est une église , et bientôt ce concours de 
curieux avoit converti le lieu saint en une galerie 
de curiosités. 

Le Pape Pie VII prit la résolution de faire cesser 
ce scandale, sans nuire à l'intérêt des arts et de la 
gloire des grands personnages qui formoient cette 



174 CANOVA 

intéressante réunion. Il donna l^ordre de prépa- 
rer, dans l'aile droite du Cajûtole, un grand lo- 
cal où tous les bustes des hommes célèbres passés 
ou futurs y pussent trouver une exposition perpé- 
tuelle. Ce fut alors que, sans doute par méprise, 
le buste de Raphaël disparut aussi du Panthéon 
où il étoît enterré, et où Ton vient de retrouver 
ses restes, sous l'autel de la chapelle dont on a 
parlé, et qui devoit en quelque sorte lui tenir 
lieu de mausolée ; Férection de ces sortes de mo- 
numens n'ayant jamais blessé aucune des bien- 
séances religieuses, dans les églises catholiques. 

Ainsi , dans le changement de local des bustes 
du Panthéon au Capitole, Canova vit transporter 
un très-grand nombre de ses ouvrages. En tête 
figurèrent ceux qu'il avoit faits des premiers : sa- 
voir, pour la sculpture, Michel Ange; pour la 
peinture, Corrège et Titien; et Palladio pour l'ar- 
chitecture. On dut encore à son zèle les images 
en bustes de Dante, de Pétrarque, d^Arioste, 
du Tasse, d'Alfieri, de Goldoni^ de Galilée, de 
Christophe Colomb, de Marcello, etc. tous ou- 
vrages dont il avoit au moins été le promoteur. 

3° Quant à la troisième série, celle de toutes les 
têtes de ses différentes statues dont il se plut à 
multiplier les copies , soit pour satisfaire aux de- 
mandes qu'on lui faisoit, soit pour en faire des 
présens , je crois qu'il seroit difficile d'en rendre 



ET SES OUVRAGES. 175 

un compte entièrement^ et^ du reste^ assez inuti- 
lement exact. 

Dans le nombre de ces répétitions de têtes,, 
empruntées aux statues par lui faites à différens 
personnages, bii citera la tête d'une Muse pour 
la comtesse d' Albany ; — celle de sa Terpsichore 
pour le professeur Rosini de Pise ; — pour le comte 
Pezzoli de Bergame, celle d'une autre Muse; — 
pour lord Cawdor à Londres, la tête de sa statue 
de la Paix ; — au chevalier Hamilton , à lord Wel- 
lington, au ministre Càstelreag, et au chevalier 
Long, des têtes de Nymphes; — pour le comte 
Rasponi de Ravenne , les têtes de Sapho , de 
Laure, de Pétrarque, de la Béatrice du Dante, 
de rÉléonore du Tasse ; — pour la comtesse Al- 
brizzi, à Venise, la tête d'Hélène, dont la coiffure 
est empruntée à la forme de l'œuf de Léda ; — 
pour le Pape Pie VII, qui l'accepta comme hom- 
mage de reconnoissance , une tête demi-^olossale 
de la Philosophie. 

Canova affectionnoit , entre autres de ses sta- 
tues, celle de son Paris. Il en répéta plus d'une 
fois la tête. Une entre autres me fut adressée par 
lui avec inscription en témoignage d'amitié (1). 
Cette tête accompagna l'envoi de sa grandç statue 
de Pdris pour Joséphine, à Malmaison, près Paris. 

(I) roï/f s la Ictlrc du 31 décembre 1810. 



176 CANOVA 

Je m'empressai d'aller voir la statue dont je vais 
faire une mention toute particulière. La répétition 
de la tête que j'avois reçue excitoit chez moi le 
plus vif désir de connoitre l'ensemble auquel ap- 
partenoit son original. Quant à la tête considérée 
seule, je dois dire que je n^ai jamais pu la regar- 
der, comme ce qu'on entend ordinairement par 
copie y ni même comme beaucoup de celles que 
Canova faisoit souvent exécuter par les habiles 
praticiens qu^il employoit. Je la regarde comme 
ayant reçu de sa main un fini exprès et entière- 
ment nouveau y tant la comparaison avec l'ori- 
ginal y faisoit découvrir de variétés notables, soit 
dans la bouche, soit dans les yeux, soit dans l'exé- 
cution de plusieurs autres .détails. La chose parut 
si évidente à Joséphine, qui avoit comparé les 
' deux têtes, qu^en tne voyant : Ah ! me dit-elle, 
que ne peut-on mettre votre tête sur ma statue, 
à la place de la sienne! Non, lui répondis-je, il 
ne le faudroit pas , si cela étoit possible , nous y 
perdrions tous deux. La mienne feroit moins d'ef- 
fet sur votre statue , et celle de la statue auroit 
moins de charme, si elle étoit celle de mon buste. 

Statue Puisque j'ai commencé à parler de ce chef- 

de Paris. 19 • ■! •. ■% '«ij 

d œuvre , je vais de suite en placer ici la des- 
cription. 

J'ai avancé précédemment , que la manière de 



J 



ET SES OUVRAGES. 177 

Canova^ en imitant Fantique^ me paroissoit avoir 
consisté, non pas à se régler sur tel ou tel ou- 
vrage, en répétant plus du moins exactement, 
soit sa composition , soit le galbe ou les contours 
précis de son dessin et de ses formes , enfin en se 
traînant à sa suite en copiste , mais à bien s'em- 
preindre du principe d'imitation et de vérité no- 
ble et grande , qui brille dans le système général 
adopté parles Grecs. Ainsi, voit- on que, lors 
même que dans quelques-unes de ses statues (tou- 
tefois en petit nombre ) il a traité des sujets of- 
frant quelques rapports de ressemblance assez :^ 
marqués, avec certain ouvrage antique, (par exem- 
ple l'Agrippinedu Capitole) loin qu'on y trouve 
ce qu'on peut appeler redite ou copie, c'est peut- 
être là qu'il sut donner la preuve d'une plus vé- ' 
ritable et plus sensible originalité. 

Sans aucun doute, si Canova fit un Hercule, il 
ne dut ni ne put se dispenser de s'approprier le 
type ou le genre de conformation propre à expri- 
mer la force. C^est, si l'on peut dire, dans Tordre 
des variétés de forme de la nature , une sorte de 
costume qui appartient à tous ceux qui feront et 
qui ont fait des Hercules. Nous reconnoissons ce 
type comme reproduit , sans être taxé de copie , 
dans tous les difierens Hercules qui se voient en 
plus petites statues, ou sur des bas-reliefs anti- 
ques ; et ce type, Glycon lui-même Favoit reçu de 

12 



iS 



CANOVA 



ses prédécesseurs. Mais personne n'a jamais taxé 
de copie ou d^emprunt^ la tradition perpétuée de 
ce caractère. 

Cette sorte de transmission de type, ou de <»- 
ractère physique , et même poétique , n^a jamais 
empêché, et n^empêchera jamais l'artiste qui le 
répétera, d'être original dans la manière de le i^ 
produire ; tant il y a de variétés propres à tous les 
genres d'unité de caractère , que comporte tel ou 
tel sujet. 

Peut-être cependant sera-t-il permis d'attribuer 
plus de mérite, ou un mérite d'un nouveau genre, 
à la production de l'artiste moderne , qui traitera 
sans antécédent, chez les anciens, un sujet héroï- 
que, historique ou poétique, s^il remplit complè- 
tement l'idée véritable que-Fon peut supposer, par 
assimilation, que les anciens eux-mêmes s'en 
étoient formée, ou qu^ils auroient réalisée, s'ils 
avoient eu à traiter, dans les mêmes données, le 
même sujet. 

Hé bien ! ce nouveau genre , ou ce surcroît de 
mérite , nous le trouvons dans l'admirable statue 
de Paris, imaginée et exécutée par Canova, sous 
une dimension qui passe six pieds en hauteur. 

Nous ne connoissons, effectivement, qu'une 
seule grande statue antique de Paris, que Ton voit 
au Muséum du Vatican. Mais elle est assise, ha- 
billée, et paroît être dans l'action de donner la 



ET SES OUVRAGES. 179 

pomme à Vénus, Son costume est phrygien. Au 
nom près, on peut affirmer quMl ne s'y trouve pas 
le moindre rapport de ressemblance et de com- 
position avec le Paris en pied, totalement nu, 
que Canova imagina, dans une intention de fait 
et d'idée entièrement différente, 

La figure est debout , accompagnée d'un tronc 
d'arbre fort élevé, recouvert d^une draperie , le- 
quel sert à la fois de soutien à la masse générale, 
et d'accessoire contrastanjt d'une manière très- 
heureuse avec le personnage, dont le bras gau- 
che s'y appuie , en même temps que l'avant-bras 
et la main , se dirigeant vers la tête , indiquent le 
point de mire des yeux. Le bras droit et la main 
qui tient la pomme passent derrière le corps. 

On ne sauroit s'y tcomper; le juge des trois 
déesses est là représenté , dans le moment de sa 
délibération sur le jugement qu'il va porter. Le 
tronc d'arbre, dont on a parlé, fait en réalité une 
pjaçtie très-intéressante de l'ensemble, et contri- 
bue , plus qu'on ne sauroit le dire , à son agran- 
dissement. Le bâton pastoral s'y accoUe; et la chla- 
myde du royal berger, en s'y attachant, donne 
lieu à une chute de plis, qui,. d'un accessoire de 
nécessité, font une richesse et un agrément dont 
l'effet complète et agrandit l'ensemble de la com- 
position. 

Voilà tout ce que les paroles , qui ne décrivent 

12. 



,8o CANOVA 

Touvrage de l'art qu'en le décomposant, peuvent 
détailler , sans pouvoir dès - lors donner à com- 
prendre , non-seulement ce qui fait le charme des 
parties y mais ce qui forme leur ensemble et leur 
admirable harmonie. 

Il y avoit déjà long-temps, qu'écrivant 4 Ca- 
nova sur les divers succès de ses ouvrages à Pa- 
ris, où il désiroit bien d'établir sa réputation, 
ce qui ne pouvoit avoir lieu sans quelques conter 
tations, au milieu de beaucoup de talens et aussi 
de quelques passions jalouses, je lui faisois en- 
tendre, que si certaines critiques avoient pu Fat- 
teindre , il devoit plutôt s'en applaudir que s^en 
affliger. 

• « La critique , lui disois-je , me paroit ici unç 
)i preuve de votre mérite.^ Elle ne peut, relative- 
» ment à vos ouvrages , provenir que de Peu vie , 
» ou de l'intérêt de Tart. Si c^est l'envie, voilà la 
» meilleure preuve de votre supériorité; si c'est 
» intérêt de l'art, c'est encore signe de Fintérêt 
» qu'on vous porte, car cette sorte de critique ne 
» s'adresse jamais à la médiocrité. Passant en re- 
» vue le très-petit nombre des supériorités en scul- 
» pture des siècles modernes , et l'état de l'art au 
» siècle présent, qui semble attendre par le re- 
» nouvellement du goût de l'antiquité, l'appari- 
» tîon de quelque rival digne de se mesurer avec 
» elle ; il est assez natqrel , continuois-je , qu'il 



•^«.- 



ET SES OUVRAGES. i8r 

» s'établisse en ce genre un assez vif débat entre 
» vous et vos émules. » 

Je souhaitois, en finissant^ qu^il pût faire par- 
venir à Paris un ouvrage d'une plus haute impor- 
tance que ceux qu'on y avoit déjà vus, soit pour le 
sujet, soit pour le style et l'exécution, et qui fixât 
définitivement, dans ce pays, l'opinion sur son 
compte. J'écrivois ceci au commencement de 1 808, 
et en 1809 fut exécuté le Paris , qui n'arriva ici 
que plus de trois ans après. 

C'étoit l'ouvrage que je désirois. A son ar- 
rivée à la Malmaison, il frappa d^étonnement , 
non - seulement les premiers qui le virent sans 
s'intéresser à l'auteur, mais plus encore ceux qui, 
ayant eu connoissance de ses statues , aux précé- 
dentes expositions publiques, trouvèrent à celle-ci 
sur celles-là une prodigieuse supériorité. L'effet 
général qu'elle produisit sur les amateurs, fut, 
disoient-ils , semblable à celui que leur avoit fait 
autrefois à Rome la première vue de Pun des plus 
beaux antiques. Cet effet fut aussi celui que j'é- 
prouvai. • 

C'est pourquoi je lui écrivis , du 27 février 
1813 : 

(c Votre Paris est un morceau digne de se placer 
» à côté du plus bel antique. Voilà ce que tout le 
>i monde dit, et je dis comme tout le monde. Je 
» Fai considéré trois heures durant, et mon ad- 



l82 



CANOVA 



» miration n'a pu se lasser, et chacun en a éprouvé 
» et dit autant. Simplicité et variété de comjposi- 
» tion, grandeur de style, vérité de nature, ca- 
jt) ractère propre au sujet, et qui est l'idéal d^un 
» Paris, justesse de dessin dans le tout et ses dé - 
» tails, harmonie dans les contours, fermeté mè- 
» lée de suavité dans les formes, beauté sous tous 
» les aspects et dans le mouvement général, agré- 
» ment et expression enchanteresse de la tête, 
» heureux ajustement des* accessoires , correc- 
» tion parfaite dans toutes les parties , et charme 
» de la vie répandu sur le tout, sans aucune 
» trace du travail. Il faut, ajoutois-je, finir de 
» louer, parce que les expressions manquent à la 
» louange. » 

Toutes les relations des écrivains contempo- 
rains firent écho à ces louanges. L'un disoit que 
le privilège de Canovst étoit dVmoUir le marbre, 
de lui donner le charme de la réalité, la douceur, 
la transparence , la légèreté de la nature vivante, 
sans rien ôter à la statue de sa solidité réelle. 
Selon un autre , il avoit retrouvé 1& secret de 
Pygmalion; et sous l'influence de son art, ajou- 
toit -il, la matière acquéroit la propriété de la 
vie réelle. 

Cette belle statue fut enlevée à la France , avec 
beaucoup d'autres du même artiste , par l'acqui- 
sition qu'en firent les souverains étrangers , pen- 



ET SES OUVRAGES. i83 

dant leur séjour en ce pays , après les événemens 
de 4&45. Elle a été transportée en Russie. 

Canova en avoit fait une répétition pour le 
prince de Bavière. 

Canova y on Ta déjà dit, se livroit aux derniers Quciiiues 
ouvrages dont on vient de rendre compte, à une "^j^'l^"^^^^^^ 
des époques les plus désastreuses dont Rome mo* canova. 
derne ait esauyé les effets. 

LorsquUl consacroit son temps et son art à des 
travaux diversement destinés à célébrer, dans 
Bonaparte, l'homme qui visoit à l'espèce de re- 
nommée que procure l'encouragement des beaux- 
arts, et de ceux qui les cultivent, il sembloit ne 
"pas se douter que cette sorte d'ambition étoit la 
moindre de celles dont il étoit possédé. Il ne tarda 
pas à s'apercevoir que la passion dominante en 
lui, et qui renfermoit toutes les autres, étoit 
celle de la monarchie universelle, à laquelle il 
marchoit incessamment, tantôt par la puissance des 
armes, contre des nations belligérantes > tantôt 
))ar la ruse et l'intrigue , contre des États innof- 
fensifs et désarmés. 

Le moment étoit venu, en effet, où, convoitant 
la conquête de Rome, il devoit en faire enlever- 
le souverain Pontife Pie VII , le même qui , quel- 
ques années auparavant, avoit consenti à venir 
en France pour lui donner, par une consécration 



i84 



CANOVA 



solennelle, cette sorte de sanction religieuse, dont 
le prestige pouvoit, au gré de quelques-uns||iégi- 
timer une position équivoque. 

Peu d'années s'étoient écoulées depuis, lorsque 
le Pape fut arraché de son siège, conduit prison- 
nier à Savone , et par la suite en France , à Fon- 
tainebleau. Bientôt Texil et tous les genres de 
proscription furent le partage des cardinaux , des 
prélats, des évéques, et de tout ce qui tenoit à la 
religion. La terreur, planant sur Rome^ en bannit 
tous ceux qui, par leur naissance, leur état, et 
leur fortune, pouvoient éveiller Tesprit de rapine 
ou de persécution. Une misère inouie fut la con- 
séquence immanquable de l'état de détresse, où 
la fuite des propriétaires, et de ceux qui^ excepté 
les voleurs , avoient quelque chose à perdre , ré- 
duisit toute la population. 

Canova fut épargné par ce fléau. Sa grande 
réputation et le crédit qu'on lui croyoit auprès du 
dominateur universel , le mirent à couvert. Mais 
il le dut beaucoup plus encore à Temploi qu'il 
faisoit de sa fortune , -en travaux bienfaisans , en 
secours prodigués aux indigens. Les tributs que 
son talent levoit sur tous les amateurs de l'Eu- 
rope , avoient pour priacipal emploi de secourir 
les malheureux. Nous avons su, par une heu- 
reuse indiscrétion de celui qui administrait sa 
fortune, que, dans une de ces années de détresse. 



j^ 



ET SES OUVRAGES. i85 

ses aumônes et ses libéralités s'étoient élevées à 
la somme de 140 mille francs. 

Il dut encore à la célébrité de son nom ^ et au 
crédit qu^elle lui donnoit , de pouvoir contribuer 
au bien-être de quelques artistes habiles y que sa 
seule réputation protégeoit auprès des autorités 
nouvelles. Ce fut ainsi par son seul crédit^ que 
l'habile peintre Benvenuti fut accueilli^ comme 
professeur, à l'académie de Florence; que Tar- 
chitecte M azzuoli obtint une place au lycée de 
Zara; que Finelli^ sculpteur de mérite^ fut reçu 
à l'académie d^Âmsterdam. 

De jeunes pensionnaires espagnols se trouvant 
à Rome en 1 809, avoient refusé de prêter serment 
de fidélité au gouvernement nouveau , qu'ils re- 
gardoient, chez eux, comme illégitime et usur- 
pateur. Faits prisonniers par les armées fran- 
çaises, ils furent enfermés au château Saint-Ange. 
Canova l'apprend , et sans hésiter , il va trouver 
le général français, il plaide leur cause, et obtient 
leur liberté , en se portant caution pour eux. Ce 
n'étoit pas assez de les ^voir délivrés , il sut 
pourvoir encore à la détresse de leur situation. 

Un très-habile sculpteur espagnol, nommé 
Alvarès., avoit perdu les secours de sa patrie, par 
la révolution des Français en Espagne. Cependant 
son atelier étoit rempli d'ouvrages dont il ne 
trouvoit plus le débit. Beauharnais, alors vice- 



i86 



CANOVA 



roi à Milan y fut sollicité d'en faire l'acquisition. 
Mais il ne s y vouloit déterminer que d'après les 
témoignages que Ganova rendroit de leur mérite. 

Voici quelle fut la réponse de Ganova : u Les 
» ouvrages d'Alvarès restent invendus dans son 
» atelier^ parce qu'ils ne sont point dans le mien, n 

Il apprit quUl étoit question^ à Venise, de con- 
vertir en salle de bal le magnifique local de la 
célèbre bibliothèque de Saint-Marc. Il prit sur 
lui de dénoncer à l'Empereur cet attentat contré 
un ouvrage de Sansovino, que Palladio avoit dé- 
claré être un des chefs-d'œuvre de Parchitecture 
moderne. 

Sur ces entrefaites, Rome, après la destruction 
du gouvernement pontifical, étoit devenue la 
capitale d^une petite province française. Ganova 
ne pouvoit voir , sans un dépit mêlé de honte , 
cet avilissement du nom italien. Il refusa toutes 
les propositions qu^on lui fit d'emplois politiques. 
Désirant encore se démettre de la direction des 
Musées , il donna et sollicita avec .ardeur sa dé- 
mission. Enfin , il ne consentit à la retirer , que 
sur la promesse solennelle qui lui fut faite, que, 
dorénavant, il ne seroit rien enlevé des collections 
d'ouvrages d^art. Mais il refusa toute espèce de 
traitement. 

Élu sénateur par décret, il persista dans le 
refus de toute distinction de ce genre. 



ET. SES OUVRAGES. 187 

Sur ces entrefaites, il fut appelé à Naples, pour 
prendre les renseignemens nécessaires à Texécu- 
tion de la statue colossale équestre en l'honneur 
de Bonaparte, et qu'on prétendoit destinée à la 
place du palais royal de cette ville. 

Ce n'étoit, dans la vérité, qu'une voie détour- 
née pour arriver à rexécution et à l'érection d'un 
grand monument en bronze destiné pour Paris, 
et qui, sans les circonstances survenues depuis, 
auroit trouvé ici la place qu'on lui destinoit. Nous 
verrons que le reflux des événemens fit rester à 
Naples le chev^ qu'on y avoit fondu, mais sur- 
monté d'un autre cavalier, comme on le dira 
dans la suite. 




CINQUIÈME PARTIE 



Dans le temps que les nouvelles autorités^ créées 
par la tyrannie de la conquête et de la révolution, 
s'efforçoient de s'attacher dans Rome , celui qui , 
dorénavant y en faisoit le principal ornement, il 
y avoit sur le trône sorti de cette révolution, une 
ambition universelle , qui n'aspiroit à rien moins 
qu'à tout envahir , choses et personnes , leur ré- 
putation et leurs talens, et à s^approprier, tantôt 
les hommes par Fenvahissement de leur pays, 
tantôt les pays par la corruption des hommes, et 
tout, en définitive, par le droit de la force. 

Canova , après Fenlèvement du Pape et la dis- 
persion ou l^încarcération de tout ce qu'il y avoit 
à Rome de personnes notables par leur naissance 
ou leurs emplois, y étoit resté enchaîné, si Ton 
peut dire, par le grand nombre d^ouvrages qu'oti 



Second 

voyage de 

Oinova 

à Paris. 



igo CANOVA 

lui demandoit de toute part^ et encore par ceux qui 
lui étoient commandés directement ou indirecte- 
ment par Bonaparte. Il est en effet assez curieux 
de voir le même homme^ qui , peu d'années aupa- 
ravant , avoit refusé à Paris Thonneur d'un mo- 
nument honorifique, (parce que, disoit-il, on n'en 
devoit aux hommes qu'après leur mort) se faire 
sculpter à Rome en statue colossale pour Paris, 
et faire commander, par Murât, à Ganova, sa 
statue équestre en bronze. Mais il n'étoit pas con- 
tent de cette possession indirecte de Fartiste et de 
son talent. Rome n'étant pas encore sa propriété, 
au moins nominalement, il visoit, après l'avoir 
dépouillée de ses plus beaux ouvrages, à lui enlever 
Fartiste dont la renommée Foffusquoit, tant que 
cette renommée étoit hors de sa dépendance. 

Il prétexta donc le désir d'avoir le portrait de 
son épouse Marie-Louise , par Ganova. 

Profitant de cette occasion , il lui fit écrire par 
l'intendant général du Palais : — « Que Sa Ma- 
» jesté l'appeloit à Paris, soit seulement pour 
» quelque temps , soit pour s'y établir déftnitive- 
» ment. 

« Que le cas qu'elle faisoit de ses talens trans- 
» cendans , et de l'étendue de ses connoissances 
)) dans toutes les parties des arts du dessin, lui 
» donnoit à penser, que les conseils d'un homme 
») tel que lui , seroient très-utiles au perfectionne- 



ET SES OUVRAGES. 191 

» ment de tous les travaux d'art destinés à éter- 
» niser la splendeur du règne actuel. 

« Que ce nouvel emploi de son habileté^ ne dç- 
» vroit pas nuire à l'exercice de l'art qu'ail professe 
» avec tant de distinction. Qu'il ne doutoit pas , 
» que cette intention qu'a Sa Majesté de le rapro- 
» cher de sa personne^ en rétablissant dans la 
» capitale de l'empire, nedûtle flatter infiniment.» 

La lettre de Pintendant se terminoit par ces 
mots : 

(c Je n'ai point la hardiesse de prétendre inter- 
» prêter tout ce que Sa Majesté vous réserve dans 
» sa munificence , pour que votre séjour auprès 
» d'elle vous devienne agréable. Mais l'honorable 
» distinction qu'elle vous accorde, peut vous assu- 
» rer d'avance de tout ce tju'il vous est permis 
» d'espérer de sa bienveillance. Yeuillez bien 
» peser les ouvertures que j^ai l'honneur de vous 
» faire , et m'adresser une réponse que je puisse 
» présenter à Sa Majesté. J^espère qu'elle sera de 
» nature à ne pi'ofFrir que les choses les plus 
n obligeantes. » 

Canova étpit à Florence, lorsqu'il reçut ces 
honorables et engageantes propositions. Quand 
on connoit l'attachement qu'il portoit à sa patrie, 
on peut se figurer quelles fiirent sa surprise et 
son anxiété , dans la réponse qu^il devoit (aire. 

Nous n'^en citerons le contenu qu'en abrégé. 



192 CANOVA 

Après avoir protesté, et de sa reconnoissance, et 
du désir qu41 auroit de la prouver à Sa Majesté , 
p^ une prompte soumission aux eûgagemens 
qu^on lui proposoit, il ajoutoit qu'une soumission 
aussi conforme à ses vœux et à ses devoirs étoit 
absolument inconciliable avec la nature et les 
conditions de son art. — Qu'il ne lui seroit possi- 
ble de correspondre aux témoignages de confiance 
qu'il recevoit , qu^en interrompant sur-le-champ 
les nombreux ouvrages commencés qui le fixoient 
à Rome. Ce qu'il étoit prêt à faire, en partant 
sans délai pour l'exécution du modèle du portrait 
de Marie -Louise, après quoi il seroit forcé de 
retourner à Rome. — Que le nombre prodigieux 
d'entreprises en statues* et en colosses de marbre 
et de bronze qui Pattendoient , étoit, pour lui, 
d'un si grand intérêt , quMl lui seroit impossible 
de s'éloigner tie son atelier, sans les plus irrépa- 
rables dommages. — Qu'habitué, depuis un fort 
grand nombre d'années, à la solitude de la vie la 
plus retirée , il n'avoit ni la santé^ ni le caractère 
qui pussent se prêter à un genre de vie étranger à 
ses besoins et à ses yiclinations. — Que changer de 
système de vie seroit pour lui la mort. — Qu'enfin 
il n'avoit d'autre grâce à implorer, que d'être 
laissé dans la pacifique retraite de ses travaux, 
où il continueroit à se rendre digne de la haute 
protection dont il avoit déjà reçu les faveurs. 



4 



ET SES OUVRAGES. . igS 

• 

11 exprima les. mêmes sentimens à deux person- 
nages en place, qu'il pria d'appuyer ses excuses 
auprès du pouifoir^ et il partit sur-le-champ pour 
Fontainebleau, où il arriva au mois d'octobre 1810, 
puis à Paris, où il fut reçu, et habita, chez le 
comte M are^calchi, ministre du royaume dltalie. 

Ce palais étoit assez rapproché du lieu de mon 
habitation. J'eus dans nos entrevues habituelles , 
toutes sortes de facilités de connoître jusqu'aux 
moindres particularités de tout ce qui eut lieu, et 
fut dit entre Canova et Bonaparte. 

Canova étoit doué d^une excellente mémoire. 
Dès qu'il étoit de retour cfes^ séances pour le por- 
trait de Marie-Louise , il trouvoit dans son frère 
Tabbé, qui Tavoit accompagné, un secrétaire 
prompt à recueillir, sous sa dictée, tout ce qui 
s'étoit dit, fait et passé dans les entrevues et les 
séances , ou les audiences du déjeûner auxquelles 
.il étoit admis. 

Ces détails, que j'abrégerai beaucoup ici, ont été 
communiqués, avec les manuscrits où ils sont 
consignés, à M. Missirini, qui les a publiés. C'est 
pourquoi je n'en donnerai qu'un récit abrégé. 

Le 1 2 octobre, Canova fut présenté par le ma- Entrevue» 
réchal du palais , Dproc , à Bonaparte , pendant ^^ caiîova* et 
son déjeûner avec Marie-Louise. de Bonaparte. 

Après les premiers remercîmens sur l'honneur 

13 



194 GANOVA 

■ 

qu^il vouloit lui faire, en Tappelant à présider aux 
entreprises de Fart en ce pays , il lui développa 
franchement Fimpossibilité où il étoit d'abandon- 
ner Rome, et les raisons de cette impossibilité. 

Mais, lui dit Bonaparte, c'est ici la capitale des 
arts; il faut que vous y restiez, et vous y serez 
bien. — Canova. — Vous êtes maître de ma vie ; 

• 

mais, s'il vous plaît qu'elle soit employée à votre 
service, il faut que vous consentiez à mon retour 
à Rome, après que j'aurai terminé l'ouvrage pour 
lequel je suis venu. — Bonaparte. — Mais c'est ici 
votre centre. Ici sont réunis les chefs-d'œuvre 
antiques; il ne manque que l'Hercule Farnèse, 
et nous l'aurons aussi. — Canova. — Mais ne 
laisserez-vous rien à Tltalie? Les sculptures anti- 
ques forment un ensemble, une collection en rap* 
port avec une infinité d'autres ouvrages, qui ne 
peuvent ni s'enlever ni se transporter, — En ré- 
ponse à quelques demandes sur les découvertes 
que l'on pourroit faire par des fouillei nouvelles, 
Canova. lui représenta que le peuple de Rome avoil 
un droit imprescriptible sur tous les monumens 
qu'il force la terre de restituer; droit tellement 
fondé sur la nature, Tusage et les lois du pays, 
que ni propriétaire, ni prince, ni le souverain 
lui-même, ne peuvent soit en disposer, soit les 
faire sortir de Rome. — A cela il n'y eut point de 
réponse. 



ET SES OUVRAGES. j^^ 

L'entretien tomba ensuite sur la statue colos- 
sale que Canova exécutoit en marbre à Rome. Je 
Taurois, dit Bonaparte, préférée avec un habil- 
lement. — Dieu lui-même, repartit Canova,- n'au- 
roit pu rien faire de beau en reproduisant votre 
personne en statue, avec Fhabit, les bottes, et 
tout l'attirail du costume moderne. La sculpture, 
comme tous les autres arts , a ses deux langages ; 
un commun, ou qu'on pourroit appeler proisaïque ; 
l'autre, idéal et poétique. Le dernier, pour Tar- 
tiste, consiste dans la représentation du nu, ou 
du genre de draperies et d^'ajustement, que le 
^^oût et Fimagination savent produire. Puis il lui 
cita une multitude d'exemples puisés dans les œu- 
vres de l'antiquité. — Mais , passant à. la statue 
équestre, pourquoi, lui demanda Bonaparte,, ne 
la faites -vous pas nue? — Je la fais, répondit 
Canova, dans le style que nous appelons héroïque, 
c'est-à-dire dans le style ou le costume des guer- 
riers de l'antiquité, et que les auteurs de tous les 
ouvrages modernes, en ce genre, se sont accor- 
dés- à adopter. Ce seroit le comble du ridicule, 
de représenter à cheval, soit dans une cérémo- 
nie, soit à la tête d'une armée, le prince ou le 
général commandant l'action ou la manœuvre, 
sans les insignes du commandement. 
. Je veux venir à Rome, dit B. — Le pays mé- 
rite d'être vu, reprit C. qui lui fit les plus grands 

13. 



196 €ANOVA 

récits des restes de l'antique magnificence des 
Romains. — Oh ! les Romains étoient Iqs maîtres 
du monde! — Il ne faut pas seulement la puis- 
sance, reprit Ganova; il faut ajouter le génie 
italien y qui, dans les siècles modernes, a rempli, 
sans d^aussi grands moyens, toutes les villes de 
chefs-d'œuvre sans nombre ; témoin Venise , té- 
, moin Florence, etc. 

Cette entrevue se passa toute entière en conver- 
sations. Le jour fut pris pour la première séance 
du portrait de Marie-Louise. 

Ce jour fut le 15 octobre. L'ouvrage exigea 
plusieurs séances, qui donnèrent lieu à divers 
sujets d'entretien, dans lesquels Canova trouva 
lieu d^exposerà Bonaparte l'état de misère où 
Rome étoit réduite, privée qu'elle se trouvoit de 
tout ce qu'elle ofFroit précédemment de person- 
nages opulenç, et de travaux utiles. Elle n'a plus, 
ajouta-t-il, d'espoir que dans votre protection. 
— Hé bien, répondit -il en souriant, nous en 
ferons la capitale de l'Italie, et nous y réuni- 
rons le royaume de Naples. Sur ce que Canova, 
passant en revue tous les pays et tous les temps 
anciens et modernes, lui iaisoit voir que, tou- 
jours et partout, la religion avoit été le principal 
aliment et le promoteur universel des beaux-arts,* 
mais surtout chez les modernes la religion catho- 
lique : — Il a raison, ajouta Bonaparte, en s'adres- 



ET SES OUVRAGES. 197 

sant à Marie-Louise. La religion catholique a tou->- 
jours favorisé les arts : aussi les Protestans n'ont 
rien de beau. 

Une autre fois , la conversation tomba sur le 
souverain- Pontife^ sur les Papes et sur leur gou- 
vernement. Canova se livra là -dessus à des ré- 
flexions très-hardies, que son auditeur écoutoit 
avec la patience la plus complaisante. Le discours 
étant tombé sur le Pape régnant, Pie VII, il se 
hasarda à lui demander pourquoi il n'en venoit 
pas à faire un accord avec lui. — Les Papes, re- 
prit Bonaparte, ont toujours abaissé la nation 
Italienne. Il faut ceci , dit-il , en portant la main 
à son éipée. Ci vuole la spada. — Non pas uni- 
quement, dit Canova : la religion de Numa, selon 
M achiavelli , a autant contribué à l^randisse- 
ment de Rome, que les armes de Romulus. — Hé 
bien, repartit Bonaparte^ est-ce qu^il n'y a point 
ici de religion? Qui a relevé les autels? qui a pro- 
tégé le clergé? — Soit, dit Canova : plus vos sujets 
seront religieux, plus ils vous seront affectionnés, 
et soumis à votre personne. — Je le veux bien, 
interrompit Bonaparte, mais le Pape est tout 
Allemand. Et, en disant ces paroles, il regarda 
Marie-Louise. Ah ! interrompit-elle, je peux vous 
assurer que, quand j'étois en Allemagne, on di- 
soit que le Pape étoit tout Français. — Bonaparte 
répliqua : Le Pape n'a point voulu chasser de ses 



198 CANOVA 

états les Russes et les Anglais , et .c'est pour cela 
que nous l'avons abattu. 

* Dans une autre séance , la conversation tomba 
sur Venise, et Ganova peignit avec beaucoup d'é- 
nergie la déplorable situation de ce pays, entre 
autres d'une de ses provinces, celle de Passeriano. 
Sur trois cent soixante mille habitans , deux cent 
soixante et dix mille avoient leurs biens absorbés 
par les hypothèques^ Il remit à Bonaparte une 
pétition qui peignoit leur triste situation. • 

Un autre jour, il fut question de Florence, et 
des mausolées récemment élevés dans l'église de 
Sainte-Croix. Cette grande basilique, dit Canova, 
est dans un assez mauvais état, ^t elle auroit besoin 
partout de restauration. Le gouvernement qui 
s'est emparé des revenus, devroit bien assigner un 
fonds pour Tentretien des bâtimens publics. Le 
Dôme de Florence exigeroit aussi quelque res-^ 
tauration. On a enlevé les fonds destinés à cet 
objet.— : Puis, à l'occasion de ces églises remplies 
de tant de beaux monumens : Taurois, dit-il, à 
demander qu'il fût fait défense de vendre aux Juifs 
aucun ouvrage d^art. — Comment, vendre! re- 
prit sur l'heure Bonaparte; toutes les belles choses 
je les ferai enlever et porter ici! — Non, inter- 
rompit Canova, laissez -les à Florence. Là elles 
sont, et pour l'histoire et pour l'art, en harmo- 
nie avec un grand nombre d^objets inamovibles^ 



ET SES OUVRAGES. 199 

comme, par exempte^ les belles peintures con- 
temporaines à fresque , que Ton ne peut ni enle- 
ver ni déplacer. Il seroit bon que le président de 
TÂcadémie^ le comte Alessandri, pût disposer de 
quelques fonds, pour Tentretien et la cooservation 
des monumens de Florence. Gela tourneroit aussi à 
votre gloire , d'autant mieux , dans le pays même, 
que j'entends dire que votre &mille est d'origine 
Florentin^. — Marie-^ Louise intertompant et se 
tournant vers Bonaparte : Mais est-ce que vous n'ê- 
tes pas Corse? — Si vraiment je le suis; mais ma fa- 
mille est d^orîgine Florentine. — Oui , reprit Ca- 
nova y vous êtes Italien , et nous nous en vantons. 
-^ Sans doute, je lé suis. — Dès-lors^ répliqua 
Canova, je voua recommande PAcadémie Flo- 
rentine.' 

Dans une autre séance, Canova lui parla fort 
au long en faveur de l'Académie de Saint-Luc à 
Rome , a^^adémie , lui dit-il , réduite à être sans 
écoles, sans existence,, parce qu'elle est aujourd'hui 
sans revenus, et qui, tout au moins, devroit être 
mise sur le pied de celle de Milan; — Revenant sur 
le même sujet, il prit la liberté de lui dire, que 
s'il vôtt^oit avoir un chanteur ou une chanteuse 
de moins , il trouveroit de quoi doter l'Académie 
de Saint*Luc. (Crescentini étoit payé 36, 000 francs 
par an.) Ces discours avoient lait impression. 

Canova, après cette séance, écrivit à Menneval, 



200 . CANOVA 

secrétaire particulier de Bonaparte, pour lui faire 
part des dispositions où il Tavoit laissé, et solli- 
cita la rédaction d'un décret à faire passer à la 
signature, en exécution des dispositions dont on 
vient de faire mention. U désiroit, en outre, être 
lui-même le porteur de ces actes de bienfaisance. 
Ce qui eut lieu selon ses vœux. 
. Le buste de Marie - Louise étoit terminé, et le 
modèle en étoit moulé depuis peu. Le 4 novem- ' 
bre 1 81 0, Canova en fit porter au palais une em- 
preinte en plâtre ; et Fouvrage fut admiré pour le 
travail et la ressemblance , par toutes les dames 
de la cour. Peu de jours après, Bonaparte l'exa- 
mina devant l'artiste et en présence de la personne 
même. Il en parut complètement satisfait. 

Je pense, lui dit Cauova, que cette physionomie 
con viendroit au motif de la statue , sur laquelle 
j^aurois intention de la placer ; et cette statue se- 
roit une image allégorique de. la Concorde. Les 
anciens ont ainsi représenté plus dhme impéra- 
trice. Ce sujet paroit s'appliquer fort à propos à 
la double circonstance de la paix faite avec l'Au- 
triche, et de Fheureuse union qui en est devenue 
le gage. Le silence sur cet objet fut approbateur, 
et la chose reçut par la suite, son exécution. 

Dans toutes les entrevues auxquelles donna lieu 
la confection du modèle de ce portrait , Canova 
n'avoit pas manqué une seule occasion de faire 



ET SES OUVRAGES. 20 c 

comprendre la nécessité de son séjour à Rome , 
Fimpossibilité de transporter avec lui , ses innom- 
brables et vastes ouvrages commencés ou. ébau- 
chés à divers degrés, et une multitude de conve- 
nances qui rendoient un déplacement final pour 
lui, moralement et physiquement impossible. Il 
fut question de prendre congé. Ce quMl fit après 
avoir fait emporter le buste en plâtre, et en pro- 
testant qu'il ne demandoit rien pour lui, désinté- 
ressement qui parut déplaire à Bonaparte. Son 
usage, en accordant ou refusant, étoit de ne dire 
ni oui ni non. Cependant, après une insistance 
nouvelle, il donna congé à Canova, en disant: 
Andate corne voleté (1). 



Canova eut enfin le double bonheur qu'il pou- i^etour de 

voit ambitionner alors, celui d'être rendu à ses Bome, et ré- 
tablissement 

de l'Àcadè* 
(f) J'auroifl pu allonger de beaucoup les détails toujours curieux des con- mie de 
Tcrsations qui eurent lieu entre Bonaparte et Canova; détails dont j'eus dans Saint-Luc 
le temps connoissance, comme je l'ai déjà dit, par mes relations journalières 
avec Canova et avec son frère, qui , après chaque séance, en faisoit, si Ton 
peut dire , le procès-verbal. Cependant j*ai cru devoir me borner aux simples 
citations des détails les pins particulièrement relatifs à tous les points qui , 
dans. ces entretiens , touchent spécialement à l'art , et surtout aux caractères 
des deux personnages. Je me suis resserré d'autant plus volontiers dans les 
termes d'un narré circonscrit, que déjà, tous ces detaib, l'abbé Canova les 
avoit rendus publics, en communiquant ses procès -verbaux, n l'on peut 
dire, dans toute leur étendue, à M. Melchior Missirini, qui les a publiés 
dans son estimable ouvrage , imprimé en Italie , sur la vie de Canova , il y a 
bientôt dix ans; ouvrage avec lequel je serois sans doijite jaloux que le mien 
pût se mesurer, sans toutefois lui dérober des particularités de détail qui 
doivent lui garantir un intérêt spécial. 



207. CANOVA 

travaux de Rome, et celui de n'avoir tiré de son 
voyage à Paris, d'autres faveurs, que celles qu'il 
obtint dans Fintérêt des arts , et surtout par le 
rétablissement de P Académie de Saint -Luc à 
Rome. 

Effectivement, dès le 7 novembre 1810, étant 
encore à Paris , il avoit reçu du secrétaire Men- 
neval la lettre suivante : 

« Je m'emprcâse de voas faire savoir qae S. M. a pris la déci- 
sion suivante , par suite des diverses demandes qae vous lui avez 
faites. 

» i^ L'Académie de Saint- Luc sera transportée, avant le 
I*' décembre prochain . dans un édifice domanial de Rome. 

» 2? Il est accordé à ladite Académie une rente de cent mille 
francs en toute propriété , c'est-à-dire vingt-<::inq mille francs ap- 
pliqués à l'Académie , et soixante-quinze mille à l'entretien des 
monumens antiques. 

>» 3* Il est en outre assigné un fonds de trois cent mille francs , 
savoir : deux cent mille pour les fouilles d'objets antiques , et 
cent mille pour encouragement aux artistes. 

» 4^ La demande du président de l'Académie de Florence , 
pour la conservation des édifices et objets d'art , est accordée. 

M Telles sont les décisions de S. M. qui vous seront aussi com- 
muniquées par les autorités supérieures. 

» En vous en donnant connoissance , je me trouve heureux 
d'avoir cette occasion de vous renouveler l'hommage de ma con- 
sidération particulière , et de la haute estime que je porte à un 
homme de votre mérite. » 

Menneval. 

Canova avoit été en fnéme temps instruit, par 
le maréchal du palais , Duroc , d'une nouvelle 



ET SES OUVRAGES. 2o3 

disposition souveraine^ qui accordoit à T Académie 
de Saint -Luc à Rome , cette partie du CoUegio 
Germanico, appelée Fabbrica vecchia^ pour y éta- 
blir sa résidence et celle des écoles. 

Au reçu of&ciel des pièces qui annonçoient de 
tels bienfaits ^ dûs à la sollicitation de Ganova , 
PAcadémie^ empressée de lui en témoigner sa re- 
connoissance ^ lui députa trois de ses membres à 
Florence, où il s'étoit arrêté chez le sénateur Ales- 
sandri : et la, ils lui communiquèrent Pacte offi- 
ciel, en vertu duquel il étoit nommé prince de 
î Académie. Ce nouvel honneur, ainsi que son ti- 
tre , Canova Tauroit refusé, s'il n'avait écouté que 
les conseils de sa modestie. Il comprit toutefois, 
qu'un refus de sa part, et dans sa position, pour- 
roit prêter à une interprétation directement con- 
traire aux sentimens de son cœur. Il est, en effet, 
des cas où la modestie poussée trop loin , risque- 
roit de paroître un raffinement de l'orgueil. Accep- 
tant donc un hommage, dont une partie s'adres- 
soit aussi, dans sa personne, à la gloire de l'art, 
il sollicita quelques instans , pour faire par écrit 
une réponse à la députation , dont nous citerons 
les dernières lignes : <r Possa quest* atto di sin- 
» golare bontà rendemd sempre pià capace a me- 
» ritarla! là non sa quello che si attende da me y 
» ne quello che io potrofare in benejicio délie arti : 
>> dibuonvolere io certamente non mancherb mai; 



2o4 CANOVA 

n di questo solo posso esser garante. Mi promeUo 
» tutto dal valore di tanti egregj compagnij e mi 
» auguro ché li tempi possano in qualche Tna-- 
» niera secondar gli onesti sfoj^i nostri al bene e 
» decorodeir insigne nostra Accademia, » 

Avant de quitter Florence, Canova lit et arrêta 
avec la princesse Élisa, le sujet et la disposition 
de sa statue; il modela son portrait, dont il se pro- 
posoit de faire la tête de la Muse Polymnie. Tou- 
tefois, cette charmante figure, dont nous parle- 
rons dans la suite , eut une autre destination. 

Canova étoit en quelque sorte attendu à Rome,, 
où il s^étoit pressé d'arriver , par deux fâcheux 
événemens. L'un fut la perte domestique d'une 
personne à laquelle il avoit depuis long -temps 
donné sa confiance , et qui le dispensoit des soins 
très-nombreux de son intérieur, avec ce zèle et 
cette fidélité que des sentimens généreux peuvent 
seuls inspirer.. L'autre accident fut une grave ma- 
ladie, que l'on crut ou occasionnée ou aggravée 
par le chagrin qu'il avoit éprouvé. Cependant, les 
soins de l'art, et surtout ceux de Tamitié, ne tar- 
dèrent pas à lui rendre la santé. 

canoTa nom- Lc titre houorifiquc, de prince de l'Académie, 

"r Acidémie ^ '^'^'^o*^ ^^^^ dc commuu avec la place de président, 
que Canova remplissoit depuis trois ans, terme 
assigné à cette fonction. Canova, satisfait des amé- 



ET SES OUVRAGES. 2o5 

lîorations de tout geiire quMl avoit introduites ^ 
et dans les études et dans Tadministration géné- 
rale, réclama Pexécution d€\,s réglemens qu'il avoit 
sanctionnés lui-même, et il pria TÂcadémie de lui 
donner un successeur. • 

Il y eut à cet égard, entre lui et l'Académie, un 
combat de reconnoissance réciproque, dans lequel 
d'aucun côté on sembloit ne pouvoir céder. Du 
côté de l'Académie, le sentiment de la gratitude 
lui faisoit un devoir d'en manifester l'expression 
avec la plus grande authenticité. Canova pouvoit 
craindre que ce surcroît de bienveillance, qui 
sembloit lui conférer comme une sorte de dicta- 
ture, en lui imposant peut-être trop de charge, ne 
privât le corps académique de cette émulation in- 
térieure dont toutes les compagnies ont besoin. 

Il écrivit donc à l'Académie une lettre dans la- 
quelle, après lui avoir exprimé combien il étoit 
sensible aux témoignages d'estime et d'attache- 
ment qu^elle lui prodiguoit , il prenoit la liberté 
de lui faire observer que, si elle attachoit, à juste 
titre, une grande importance à Fhonorable fonc- 
tion de la présider, lui, de son côté, étoit. obligé 
par représaille de l'opinion qu'il professoit à cet 
égard , de ne pas consentir à une faveur qui pri- 
veroit tous ses collègues de la perspective hono- 
rable que laisse à tous, le choix borné à trois an- 
nées. Qu'yen conséquence, loin de refuser le titre 



2o6 CANOVA 

honorable qu'elle vouloit lui conférer, il propo- 
seroit un tempérament susceptible d'accorder sa 
reconnoissance , avec T^mulation dont ont besoin 
tous les membres d'un corps. . 

Qu'il accepteroit le titre de président perpétuel 
dont on TOilloit le décorer, mais simplement de 
président honoraire , ce qui laisseroit intact le 
droit que chaque membre auroit, de parvenir à 
son tour à Phonneur de président ordinaire pour 
trois ans. 

Ce tempérament fut adopté par PAcadémie, qui 
réunit en un seul titre celui de prince et de prési- 
dent honoraire, principe perpétua deli Accademia. 

m 

Ainsi fut terminé cet honorable débat, entre la 
reconnoissance d^une part, et la modestie de Fau- 
tre. Personne, en effet, n'étoit plus sensible que 
Canova aux témoignages d'affection et de grati- 
tude, mais personne ne redoutoit plus les sujé- 
tions, et par suite les pertes de temps, auxquelles 
une grande réputation expose celui qui en jouit. 
En fait de récompenses et d'honneurs,sa devise eut 
été : Mereriy non asseqtd. Il vouloit tout à la fins 
mériter la célébrité , mais échapper aux impor- 
tunités que la réputation ne multiplie que trop. 
Nous allons reprendre la suite de ses travaux. 

Statue Canova, comme les récits précédens, et ses en- 

coloflsale de . _ i i» . i 

Bonaparte, trcticus avcc Bonaparte, ont pu le taire entendre, 



ET SES OUVRAGES. 207 

avoit déjà, quelque temps avant l'époque où nous 
sommes arrivés de son histoire, exécuté et ter- 
niiné en marbre, la statue colossale de Bonaparte, 
haute de douze pieds. Nous avons vu que celui-ci 
en avoijt eu connoissance , par les récits qu'on 
loi en avoit faits, et que ces récits avoient pu con- p 
trarier un peu les idées, on ne peut pas plus va- 
gues, qu'il avoit des arts et de leurs ouvrages. 
La vérité est qu'il ne s'occupoit que fugitivement, 
(et il n^en pouvoit guère en être autrement) des 
objets qui flattoient sa vanité^ et que sans s'in- 
quiéter de leur convenance ou de celle de leur 
emploi, il laissoit à l'artiste la plus grande indé- 
pendance. 

Il paroitroit cependant, que to statue en mar- 
bre, lui avoit fait naître par la nudité, toute idéale 
ou héroïque qu'elle dût paroître , certains scru- 
pules de convenance. Dans le fait, nonobstant les 
théories trè»-judicieuses de Canova, et que nous 
approuvons entièrement, nous sommes obligés de 
convenir qu'il peut y avoir plus d'une mesure à 
garder, pour les représentations des personnages 
vivans ; que plus d'une bienséance aura droit de 
commander certaines modifications dans l'appa- 
rence ou le costume qu'elles doivent comix)rter, 
selon les opinions régnantes , enfin selon les lieux 
auxquels on destine quelques statues, et selon les 
places qu'elles y occuperont. 



2o8 CANOVA 

Aucune théorie de ce genre, très-K^ertaînement, 
n'avoit pu ni dû entrer dans l'esprit de l'homme 
qui, lorsque Canova lui parloit des artistes Grecs, 
des usages de leurs temps, ou bien de la différence 
entre le style prosaïque et le style poétique de Timi- 
tation , lui disoit : « J'ai soixante-dix millions de 
» sujets, huit à neuf cent mille soldats, cent .mille 
». cavaliers et des armées comme n'en eurent ja- 
» mais les Romains. J'ai livré quarante batailles. 
» A celle de Wagram, j'ai tiré cent niille coups 
» de canon , et cette dame que vous voyez ( se 
» tournant vers Marie - Louise ) , alors archidu- 
» chesse d'Autriche, souhaitoit ma mort. » — 
C'est bien vrai , répondit-elle. 

Canova, libre de toute sujétion de la part de 
celui dont ce devoit être l'image, et qui, n'ayant 
aucune idée ni volonté à cet égard, ne savoit lui- 
même, ni l'emploi qu'auroit le monument, ni la 
place qu'il occuperoit, Canova, dis-je, n'ayant en 
vue aucune destination, et livré à toute l'indé- 
pendance de son goût , ne trouva rien de mieux 
que de se faire encore ici le continuateur de Fan- 
tique. Travaillant pour l'homme qui se donnoit 
aussi, dans son genre, pour le continuateur de 
toutes les ambitions romaines, il n'imagina rien 
de mieux que de le faire voir dans sa statue, 
comme les Romains avoient eux-mêmes souvent 
représenté leurs empereurs. Or, on sait que dans 



ET SES OUVRAGES. 209 

leurs Statues en pied^ Tartiste les figuroit très- 
souvent^ sans autre vêtement que celui du style 
de cette nudité idéale, qui, au moyen d^accessoires 
allégoriques, les montroit comme transportés dans 
une région poétique et imaginaire. Le système 
antique admettoit aussi volontiers l'ajustement 
guerrier de la cuirasse bu l'équipement mili- 
taire , avec le sagum ou le paludamentum , cos- 
tume qui permettoit la nudité des bras et des jam- 
bes, et dont rimitation pourroit n'être aujourd'hui 
qu'un travestissement plus ou moins insolite. 

J'avouerai que Canova auroit pu encore , et je 
lui en aurois peut-être donné le conseil, prendre 
un moyen terme qui auroit trouvé quelques au- 
torités dans la sculpture moderne, et qu'auroient 
indiqué aussi diverses statues antiques. Je trouve, 
en effet, que dans plus d'une statue impériale à 
Rome, le style ou l'usage de la nudité, n'excluent 
pas de certains ajustemens de draperies, qui mas- 
quent quelques parties du corps , sans contredire 
le caractère du genre , et ne laisseroient pas , en y 
introduisant une certaine variété, d'y corriger, 
jusqu'à un certain degré , ce que l'entière nudité 
doit avoir d'inusité dans les pratiques ordinaires 
des peuples modernes. 

Quoi qu'il en soit, ce fut en 1812 qu'arriva à 
Paris la statue de Bonaparte en marbre, haute de 
douze pieds, comme on Ta dit. La figure représen- 



9AO CANOVA 

tée , d'après un grand nombre d'exemples et d'au- 
torités célèbres^ entièrement nue (moins une dra- 
perie tombant du bras gauche) ^ tient de la main 
droite avancée et isolée du' corps ^ une petite sta- 
tue de la Victoire , en métal , et de la main gauche 
un long sceptre , qui , dans la plus grande partie 
de sa hauteur^ se trouve accoté à la draperie dont 
on a parlé ^ laquelle tombe ou descend du bras 
gauche^ et, accompagnant le corps de ce coté, 
établit entre les masses un^équilibre fort heureux. 
Un tronc d^olivier sert d'accompagnement à la 
cuisse et à la jambe droite, et de soutien obhgé à 
la masse totale. Un lai^e sabre est attaché à 
ce tronc , de manière à rompre l'uniformité des 
lignes. 

On trouve sans doute, sur plus d'un monu- 
ment romain, et au revers de plus d'une médaille, 
le type et le motif général du parti de composition 
de cette figure. Elle est du nombre de celles qui 
ne sauroient se prêter à ce qu'on peut appeler une 
invention nouvelle. Les anciens eux*mêmes nous 
montrent, par les répétitions si connues des figures 
impériales, que leurs artistes ne cherchèrent dans 
ces statues portraits y ni action , ni composition 
dramatique. 

Ce que l'on remarque , en examinant la statue 
impériale deCanova, c'est, avant tout, ce même 
esprit de simplicité dans l'action et le mouvement. 



ET SES OUVRAGES. an 

Mais la figure , si sa pose ne présente rien de nou- 
veau, ne se recommande que mieux dans cette 
simplicité , par le développement harmonieux de 
toutes ses parties , par la largeur de ses formes , 
par Paccord d'un mouvement, qui exprime tout 
à la fois la noblesse d'une marche imposante , et 
Factivité d'un génie ambitieux de toute sorte de 
gloire. La tête offre, avec la ressemblance exacte 
des traits du visage , le double caractère expressif 
de méditation profonde et de volonté impérieuse 
et active. Le style du dessin , dans tout Tensem- 
ble , tient un milieu assez juste , entre le système 
du genre idéal et la réalité du vrai positif ou indi- 
viduel. Il y a noblesse et simplicité pour le tout; 
il y a justesse, pureté et correction pour les dé- 
tails. Quant au travail du marbre , il se fait re- 
marquer par de la largeur dans les pectoraux et 
les parties charnues, par une grande facilité d'exé- 
cution , par un fini à la fois moelleux et précis , 
noble tout ensemble et vrai. 

Je vis cet ouvrage aussitôt qu'il fut possible de 
le voir. 

Il étoit placé provisoirement, et d'une manière 
fort peu avantageuse, dans une salle basse du 
Louvre, et sur un socle postiche fort bas. Tout le 
monde sait quelle défaveur éprouvent générale- 
ment les statues, lorsque au lieu d'être élevées 
sur un piédestal, devant avoir généralement en 

14. 



212 €ANOVA 

hauteur à peu près la moitié de celle que présente 
le personnage , on les voit terre à terre , ou à peu 
de chose près. Or, la statue dont il s'agit ici étoit 
destinée y par l'effet de sa composition , et par le 
fait de sa dimension , à occuper un local élevé et 
spacieux , dès-lors à surmonter un piédestal , où 
elle devoit être vue à distance j et de manière à 
permettre d'en jouir sous ses différens aspects , 
et à plus ou moins d'éloignement. Ici, aucunes de 
ces convenances n'avoient été observées. Il est 
vrai que la figure n' étoit encore que provisoire- 
ment exposée. Pour rendre son exposition publi- 
que y on attendoit les ordres du maître. 

Il vint. (C'étoit au commencement de 1812.) 
Déjà des succès balancés , des craintes réelles sur 
les dispositions des puissances étrangères et sur 
l'état politique de l'Europe , avoient commencé 
de jeter sur son avenir des nuages assez mena- 
çans. Il est donc probable que cette Victoire , 
placée dans la main droite de son portrait, lui 
parut pouvoir devenir un anachronisme ou un 
contre-sens. Le caractère général et fier de la 
figure , et l'aspect ambitieux de sa composition , 
purent lui paroitre intempestifs. L^emplacement 
ingrat que la statue occupoit, Teffet nouveau à 
ses yeux de cette nudité, dont il ne pouvoit guère 
comprendre le sens allégorique ou poétique, l'em- 
blème de la victoire déjà présumée douteuse; tout 



ET SES OUVRAGES. 21 3 

contribua à Tindisposer. Il défendit de rendre la 
figure publique. 

Elle fut donc retirée dans un emplacement 
renfoncé de la même salle , où on lui fit provisoi- 
rement une clôture en planches et en toiles , qui 
la dérobèrent entièrement à tous les yeux. Aucun 
journal ou écrit public n'en rendit compte; et 
aussi ne trouve-t-on, dans les écrits contempo- 
rains , nulle mention d'un ouvrage qui fut^ sans 
aucun doute, un des plus remarquables de la 
sculpture moderne, et peut-être un de ceux où 
Canova a le mieux montré la flexibilité de son ta- 
lent. Là, en effet, il n'y a, si Ton peut dire, rien 
pour l'imagination , rien qui puisse animer l'ar- 
tiste parle sentiment , soit d'une composition poé- 
tique, soit d^un sujet passionné, soit d^une action 
qui inspire son travail. Là il ne pouvoit y avoir 
lieu à aucun genre de formes en rapport avec un 
sujet métaphorique. La tête, portrait fidèle et image 
d'un personnage vivant , ne permettoit , ni dans 
la conception, ni dans l'exécution ou le choix des 
formes, aucun essor à l'artiste, aucune de ces ré- 
vélations d'une beauté idéale, dont on peut dire, 
avec Cicéron, que le charme qu'elle communique 
à l'artiste, dirige son goût et sa main : Quam in- 
tuensj in eaque dejixus^ artem manumque dirigit. 

J'ai toujours regretté , pour la parfaite évalua- 
tion du talent et du génie de Canova, que ce grand 



21 4 



CANOVA 



ouvrage, qui , dans l'échelle des degrés de Fimi- 
talion par la sculpture , doit se r^arder comme 
étant du genre moyen , n^ait pu être soumis ici à 
la critique de la science et du goût. 

Cependant une sorte de fatalité dans sa desti- 
née, sembleroit avoir conspiré contre sa célé- 
brité. Après la seconde chute de Bonaparte , à la 
journée de Waterloo, et par suite de Pévénement 
qui termina sa destinée et sa vie, dans un exil per- 
pétuel sur le rocher de Sainte -Hélène, sa statue, 
avec toutes celles qui existoient à Paris de la 
main de Canova, subit aussi une sorte d'exil. 
Nous avons vu le plus grand nombre de ses ou- 
vrages, surtout ceux qui étoient à Malmaison, 
passer en Russie. La grande statue dont nous ve- 
nons de parler, éprouva d^une autre manière le 
destin des vaincus. Elle passa entre les mains du 
vainqueur de Waterloo , tpi la fit transporter en 
Angleterre. 



De la même 

statue fondue 

en bronze 

]>our Milan. 



Si Canova, ayant refusé de venir s'établir à Pa- 
ris , avoit résisté à toutes les instances les plus ac- 
tives à cet égard , nous avons vu qu'il y avoit , 
dans son refus, les raisons les plus impérieuses. 
Ces raisons purent être mal comprises / ou mal 
interprétées , par quelques critiques. On put 
croire qu'il y entroit la crainte de rencontrer ici 
des rivalités bien plus nombreuses qu'à Rome, 



ET SES OUVRAGES. ^a5 

où dans le fait cependant, comme on le dira par la 
suite , il s'étoit déjà élevé contre lui y soit des opi- 
nions et des manières de voir rivales, soit des 
sentimens d'envie , dont nous verrons qu'il triom- 
pha. Quant à Paris, je n^ai jamais douté que cette 
ville n'ait été pour lui , et dans son genre , ce que 
Athènes étoit pour Alexandre , et il n'avoit pas 
besoin d'y résider pour éprouver Taiguillon d'une 
généreuse émulation. 11 avoit surtout compté sur 
sa statue de Bonaparte, comme étant Fœuvre 
d'une imitation plus positive de la nature , vue 
toutefois dans de grandes proportions, mais sans 
prétention au style de l'idéal ; et c'est sur cet ou- 
vrage , fruit d'un long et laborieux travail , qu'il 
espéroit recueillir ici des suffrages dont il ambi- 
tionnoit le prix, beaucoup plus qu'on ne pense. 
Pavois plus d'une fois, et déjà très-ancienne- 
ment, engagé Ganova à multiplier ses ouvrages, et 
à les répéter , par le moyen de la fonte en bronze. 
C'est uniquement par l'emploi de ce procédé , que 
les statuarii de la Grèce (et ce mot les distinguoil 
des sculptures) purent produire ce prodigieux 
nombre de statues dont Pline nous a conservé les 
mentions , et qui , à l'égard de Lysipp^ surtout , 
excéfleroient toute probabilité, à quelque point 
qu'on veuille les réduire , si Ton ne savoit que les 
opérations du moulage et da la fonte peuvent mul- 
tiplier indéfiniment la même statue. 



2i6 CANOVA 

Ck>mme nous ignorons les procédés pratiques de 
la fonte chez les anciens , je ne pensois pas qu'il 
fût possible à Ganova , dans Tétat actuel des cho- 
ses, d'en reproduire, à beaucoup près, les effets; 
mais, du moins, il me sembloit qu'ail auroit pu 
faire en ce genre quelque essai. 

Effectivement il en commença l'épreuve sur la 
statue colossale de Bonaparte , qu'il fit fondre en 
bronze pour Milan. Mais il fut peu satisfait de 
cette expérience. 

Sa lettre du 17 janvier 1810 m'apprend que la 
statue fut fondue. Toutefois il paroit que le peu de 
pratique qu'on avoit de cette opération, la lui 
rendit tellement dispendieuse , qu'il renonça à se 
mêler personnellement de ces sortes d'entreprises, 
du moins quant aux hiasards de la fonte. On peut 
voir ses lettres du 1 7 décembre 1 807 , et du 1 7 
janvier 1810. 

Groupe de Dès l'année 1 805 , Canova avoit fait le modèle 

Thésée vain- 

qneur d'un d'uu groupc colossal dc huit à neuf pieds de hau- 
Centaure. ^g^p ^ représentant le combat de Thésée contre un 
Centaure, véritable pendant du groupe d'Her- 
cule précipitant Lycas. Le marbre en étoit ébau- 
ché depuis long - temps ; mais une série toujours 
nouvelle d'ouvrages demandés de toute part , ne 
lui avoit pas encore permis d'en terminer la 
sculpture. Je ne cessois de l'exhorter à en re- 



ET SES OUVRAGES. 217 

prendre l'exécution. Il y niit enfin la dernière 
main. 

On doit, selon moi , ranger le groupe de Thé- 
sée vainqueur d'un Centaure , au nombre , non- 
seulement des plus beaux et des plus hardis ou- 
vrages de Canova, mais encore des principaux de 
ceux dans lesquels la sculpture moderne peut af- 
fronter le parallèle avec l'antiquité. 

11 est possible , comme l'a soupçonné le célèbre 
auteur de \ Histoire de la Sculpture moderne, (Ci- 
coGNARA, tom. III, page 299.) que Canova ait pu se 
souvenir des gravures de l'ouvrage des Antiquités 
d Athènes, par Stuart, et que, se rappelant le style 
des sculptures ou des sujets de métopes du temple 
de Minerve , il y ait puisé quelques inspirations 
d^un goût analogue à sa composition. Il y auroit 
loin, sans doute, de ce qu'on appelle inspiration, 
c'est-à-dire imitation purement intellectuelle et 
indéfinissable, à tout ce que Ton désigne, dans 
un sens plus ou moins défavorable , par les mots 
plagiat, copie, ou emprunt. En admettant effecti- 
vement , d'après la seule gravure du groupe de 
Canova, que sa composition et le styb de sa scul- 
pture ne se trouveroient pas déplacés entre les 
sujets de la frise du Parthénon, nous devons dire 
qu'on ne sauroit rien indiquer dans ceux-ci, qu'on 
puisse même soupçonner d'avoir été emprunté par 
l'artiste moderne. 






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i! 
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:>.i8 CANOVA 

S^il falloit opposer, non à l'ouvrage , mais à son 
sujet, quelques antécédens plus susceptibles d'en 
avoir fait naître Fidée, on en trouveroit deux; 
l'un dans Tantique , et l'autre dans la sculpture 
moderne. Chacun, effectivement, consiste en un 
groupe de Thésée luttant contre un Centaure. 
Mais que Ton consulte, dans le Museo Fiorentino, 
(tome II, page 64) le groupe antique, il est im- 
possible d'y voir le moindre rapport de composi- 
tion avec celui de Cs^nova, qui en est plutôt le 
contraire que l'imitation. Nulle ressemblance dans 
l'action. Thésée, dans l'antique, simplement de de- 
bout, pèse sur la tête du Centaure, qui loin d^être 
renversé, lutte encore de résistance contre la pres- 
sion du héros. Quant au groupe de Jean de Bolo- 
gne, il y a plus de mouvement, si Ton veut, dsms le 
Centaure, et une action plus expressive dans Thé- 
sée ; mais Canova n'y a rien pu emprunter , tant 
est différente la scène qu'il a voulu représenter. 

Ce que l'on doit d'abord faire admirer, quant au 
principal personnage , c^est la grandeur héroïque 
de Tattitude, fière et hardie sans exagération, 
puissante sans effort , et très-pittoresque de tous 
les CQtés , qu'offre le héros combattant ; attitude 
dont l'heureux développement produit dans tout 
l'ensemble une masse pyramidale. 

Thésée , ayant déjà abattu le monstre , presse 
du bras et du genou gauche la partie supérieure, ou 



ET SES OUVRAGÉS. 219 

celle du torse humam^ et la force de se reployer vio- 
lemment sur sa partie postérieure^ ou autrement, 
celle de la croupe dé cheval. Tenant le monstre 
ainsi renversé , il s'apprête à lui porter, de la mas- 
sue qu'élève en l'air son bras droit , le dernier 
coup que le rival ne sauroit plus parer. 

Rien donc de plus grandiose , de plus noble et 
de plus heureux que le développement de la figure 
de Thésée , chez lequel ne s'aperçoivent ni efforts, 
ni contractions , mais au contraire l'aisance et la 
sécurité du héros habitué à de pareils combats. 
Le style de son dessin est puissant à la fois et 
noble. Sa musculature est suffisamment pronon- 
cée; les formes ont de la grandeur, de l'énergie; les 
contours ont de la pureté. La tête , d'un caractère 
noble tout ensemble et animé, sans effort ni con- 
traction, est coiffée d'un fort beau casque. Une 
ample draperie «e trouve heureusement jetée dans 
cette composition. Tombant du bras gauche, elle 
suit, par le mouvement et la direction des plis, 
rélan général de la figure, et elle se trouve com- 
posée de manière à servir de liaison aux deux 
personnages du groupe , sans cacher la moindre 
de ses parties. 

La position et la composition du Centaure ren- 
versé, et luttant en vain contre la main qui le sub- 
jugue, forme un contraste aussi heureux que na- 
turel, avec Faction de son vainqueur. Mais l'oppo- 



220 CANOVA 

sition n'est pas moins frappante pour ce qui est du 
style de son dessin^ plus hardiment articulé, dans 
les formes beaucoup plus prononcées de la muscu- 
lature , dans la contraction violente de toutes ses 
parties , ainsi que dans les vains efr(H*ts que fait 
le monstre pour se relever, et pour échapper au 
bras victorieux qui le dompte. 

De quelque coté que l'on voie ce groupe , Fac- 
tion j par le changement d'aspect , ne perd sous 
aucun l'effet principal , dont , il faut le dire , ce 
peu de paroles descriptives , ne sauroient ni ré- 
veiller, ni retracer l'idée, que dans la mémoire de 
ceux qui l'ont vu. 

Difficilement, on doit le reconnoitre , la scul- 
pture pourroit trouver à traiter un sujet plus et 
mieux approprié , soit à ses moyens particuliers , 
soit à l'expression des deux genres de nature ou 
de formes caractéristiques , qui conviennent, les 
unes au gepre de style noble et héroïque, les 
autres à la qualité d'une musculature fortement 
ressentie. Or ici, d'une part, et très-naturelle- 
ment, sans aucun contraste cherché ou affecté, 
le sujet, par le rapprochement obligé des deux 
personnages, offre au spectateur, dans le héros 
vainqueur, toute la beauté d'un corps se déve- 
loppant, par une action forte, mais sans violence , 
sous les formes les plus heureuses. Ce sont les raou- 
vemens les plus simples , les plus naturels, et tout 



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ET SES OUVRAGES. aai 

à la fois les plus propres à faire briller les ressorts 
puissans de la plus belle organisation corporelle 
que l'art puisse produire. D'autre part, on ne sau- 
roit trouver ailleurs l'image d'une contraction 
plus violente et plus vraie à la fois , que celle du 
Centaure, terrassé sous la massue de son adver- 
saire. On ne pourroit supposer un jeu de muscula- 
ture plus énergiquement prononcée , ni une dou- 
leur plus fortement exprimée que celle de sa tête, 
ni en général une contraction plus hardie et plus 
vraie à la fois , ni plus savamment rendtie , dans 
toutes les parties des deux natures dont se com- 
pose le corps du monstre abattu , et pressé sous le 
genou du héros. 

On n'a pas non plus laissé d'admirer dans le 
Centaure la savante et adroite liaison des deux 
natures de Fhomme et du cheval , liaison que 
certaines positions peuvent rendre quelquefois dif- 
ficultueuse ou peu agréable à la vue. 

Je savois que, depuis plusieurs années, occupé 
de tant de cotés, et distrait de tant de manières, 
Canova, après avoir formé le modèle de ce groupe, 
et l'avoir fait mettre aux points , ou ébaucher en 
marbre , le laissoit sans le terniiner. Dans la vé- 
rité, cet ouvrage ne lui avoit point été commandé, 
et beaucoup d'autres, moins importans pour sa 
gloire , s'emparoient de tous ses momens. Cepen- 
dant je l'engageois souvent à se commander lui- 



même cet ouvrage , dût-il , ce que je ne pet 
pas, rester sans acquéreur. Je necessois de lui 
poser que quelquefois la réputation peut pen 
loin d'y gagner, à se diviser sur un trop gr 
nombre de travaux; que souvent encore, si 
gagne en étendue, elle peut perdre en valeui 
trinsèque. Canova te comprenoit aussi, mai 
fatigue d'une aussi grande entreprise commen 
à l'effrayer. Pour vaiiicre son indécision , il s 
bloit avoir besoin d'une sorte de contrainte, < 
que la commande de quelque important pen 
nage. C'est ce qui arriva enfin. 

La ville de Milan désira en faire l'acquisit 
Canova reprit courage. Rien ne pouvoit le fli 
davantage, que de voir placer en Italie une d< 
plus grandes entreprises. Il se mit donc à 1 
vrage avec la plus grande ardeur, et il parvîn 
terme de cette laborieuse exécution, en 1819 

Ses vceux furent encore trompés. 

Sur ces entrefaites, Tempereur d'Autriche 
à Rome, et dans la même année. Il vit le gr< 
colossal de Thésée et du Centaure avec une i 
admiration , qu'il ne put résister au désir d'e 
chir de ce nouvel ouvrage sa ville capitale, 
érénemens de 4a guerre , et ceux de la paix 
Tavoient suivie, venoient de changer la dest 

(Il <'ovr:u li-llrf rn d;itr .lu !& nnvcmbrv IHId. 



1 



ET SES OIÎVRAGES. a?3 

de l'Italie, c'est-à-dire, qu'à l'exception de Venise 
et de Gènes, elle aroit vu rétablir sous leurs an- 
ciennes dominations, tous les États que les révo- 
lutions et la guerre leur avoient enlevés. Milan 
étoit par conséquent redevenu une dépendance 
de la puissance Autrichienne. L'empereur d'Au- 
triche se retrouva donc un droit acquis, sur Tou- 
vrage destiné à une ville rentrée sous son auto- 
rité, et il fit transporter le groupe à Vienne. 

On sait qu'il reçut dans cette ville de magnifi- 
ques hommages. Un édifice, rappelant celui du 
temple de Thésée à Athènes , fiit construit pour 
le recevoir ^ et plus d'un autre morceau de. la 
sculpture de Ganova lui sert d'accompagnement. 

Assez long -temps avant l'achèvement de ce statues 
groupe , achèvement dont le retard fiit causé par colossales en 
beaucoup de circonstances, je reçus de Ganova Tronic. 
une lettre qui m'annonçoit l'entreprise d'une sta- 
tue équestre colossale de bronze, en l'honneur de 
rhomfaie dont il venoit d'achever la statue pé- 
destre et colossale en marbre. Dans cette lettre, 
il me rappeloit, qu'à son premier voyage à Paris, 
en 1 802, pour faire le portrait de Bonaparte, qu'il ' 
destinoit à une statue de marbre en pied, je lui 
avois conseillé de se conduire dans sa partie, 
comme je voyois que faisoit et devoit continuer 
de faire son modèle, dans la politique; c'est-à-dire 



9.1^ CANOVA 

de le suivre dans Pascension de son ambition tou- 
jours croissante, et de transformer l'ouvrage de 
marbre en pied, contre un monument équestre 
en bronze. {Vojrez plus haut ^ page 124.) Canova 
m'envoyoit en même temps deux gravures au 
trait, comprenant les quatre aspects principaux de 
sa nouvelle composition. Ces gravures m'étoient 
dédiées à cause du conseil que je viens de rappe- 
ler, et j^en ai reproduit le texte. {Page 125.) 

D'après ces dessins, je ne pus guère ju^r d'au- 
tre chose, que de l'ensemble ou de la composition 
générale. J'y fus donc frappé de la position ou de 
l'attitude, a mon gré tout-à-fait nouvelle, du ca- 
valier. En effet, on Ty voit se retournant, comme 
pour regarder en arrière, et sans doute, pour in- 
diquer qu'il commande à ses troupes de le suivre. 
Ce mouvement me parut assez significatif, et clai- 
rement désigné, lorsqu'on sait qu^il s'^agit d'un 
général dVrmée. Je Taurois fort approuvé ^ non- 
seulement en peinture, mais aussi dans un bas- 
relief où se trouveroient représentés , et plus ou 
moins indiqués, soit celui qui ordonne, soit ceux 
auxquels s'adresse l'ordre de suivre. 

Mais l'isolement nécessaire de la statue en ronde 
bosse, au milieu du vide d'une grande place, me 
paroissoit ne devoir offrir au spectateur qu'une 
image tronquée, ou la moitié d'un fait que rien 
ne pouvoit compléter. Il me sembloit d'ailleurs. 



ET SES OUVRAGES. 2^5 

que supposer en sculpture le général d^une ar- 
mée^ se retournant ver^ un groupe de soldats 
pour ordonner de le suivre, seroit une sorte d'hy- 
pothèse aujourd'hui difficile à rendre admis- 
sible. Que l'art militaire actuel, tu le nombre 
infini d'hommes qui composent une armée , tend 
à exclure dorénavant l'idée, et plus encore la 
réalité d'action physique et individuelle de la part 
du général, qui fait, par ses ordres, et non par son 
exemple particulier, mouvoir d'innombrables 
noasses. Que dès-lors, l'idée d'un général en sta- 
tue, peut bien consister, comme on Ta fait quel- 
quefois, dans le geste, mais simplement abstrait 
du commandement; et, par abstrait , j^entends 
généralisé, ou qui n'a point besoin d'être particu- 
larise d'une manière trop positive. 

Une autre considération me parut propre à dé- 
tourner le statuaire, de donner à son cavalier une 
posture dramatique et une position contournée; je 
voulois parler du manque de noblesse. Or, on sait 
qu'à l'yard d'un monument honorifique, il existe 
une certaine loi de convenance, qui, comme dans 
les opinions sociales , interdit le trop de mouve- 
ment, et que, sur ce point, toutes les autorités an- 
tiques et modernes, se sont toujours trouvées 
d'accord. A plus forte raison pour une statue co- 
lossale , le choix d'une posture, qui ôte au corps 
d'un héros la gravité, la simplicité de position, 

15 



tîG 



CANOVA 



et qui oblige à y introduire des lignes tourmentées 
ou trop diversifiées, nuira-t-il à l'effet de simplicité, 
toujoursjoint à l'idée de noblesse dans les discours, 
dans les actions , dans les positions et les dehors 
auxquels la sculpture est nécessairement bornée. 

Après avoir déduit ces idées un peu abstraites, 
contre le projet qu'^avoit Ganova, de faire retour- 
ner et regarder en arrière le corps et le visage 
de son cavalier, je lui citai tout ce que nous con- 
noissons, tant dans l'antique que chez les moder- 
nes, de statues équestres en bronze. Je lui objectai, 
à son égard , l'inconvénient qu'il y auroit d^intro- 
duire en ce genre une nouveauté, qui probable- 
ment réuniroit contre elle le plus grand nombre 
des critiques. 

Je lui accordois, que ce que je posois ici, d'après 
l'usage tout seul, comme une règle de conve- 
nance qu'il lui seroit dangereux d^enfreindre le 
premier, je ne prétendrois pas en faire un axiome 
universellement applicable à toute espèce d'ou- 
vrage en ce genre. Raisonnant hors du point de 
la question actuelle, j 'accordois qu'il pouvoit y 
avoir à faire une distinction admissible, entre ce 
qu'il faut appeler statue purement monumentale y 
et ce qu'on peut appeler statue simplement dra-- 
matiquey ou sans emploi politique. 

La première , selon la signification grammati- 
cale du mot statua j quœ stat, veut être simple 



ET SES OUVRAGES. 227 

dans sa composition. Ce n est que Fimitation gé- 
néi^isée et abstraite de V homme. Si c'^est un por- 
trait f elle comportera des modifications particu- 
lières, mais elle exclura encore une trop grande 
variété de mouvement, qui nuiroit' à FefFet de la 
ressemblance. Mais, surtout si le portrait doit être 
celui d'un grand ou célèbre personnage, tout le 
monde sait que le trop de mouvement s'accorde 
mal avec Fimpression de la dignité. ^ 

Quant à la seconde espèce de statue, que j^ap- 
pelle dramatique et purement d^imagination , 
c'est-à-dire lorsqu'elle n'est ni portrait, ni mo- 
nument honorifique, Fartiste est pleinement le 
maître d'en faire ce qu'il veut. 

On admettra encore , disois-je , cette liberté de 
composition dans des ouvrages d'une petite di- 
mension, et qui n'ont point à jouer de rôle public. 
J'en citois ici un exemple qu'on trouve parmi les 
bronzes d'Herculanum, dans une très-petite statue 
équestre d'Alexandre^ dont le cheval au galop, a 
les deux jambes de devant en Fair; idée tolérable 
en petit, mais, selon moi, fausse en grand, et sur- 
tout en grand colossal, non-seulement par toutes 
sortes de raisons physiques ou mécaniques , mais 
parce que de grands mouvemens ou des tours de 
force, ne sauroient s'accorder avec la gravité 
qu'exige la représentation honorifique d'un grand 
personnage. 

15. 



238 



CANOVA 



Mais Canova tenoit beaucoup à sa composition. 
Il tenoit à Fidée que la statue équestre de Bona- 
parte deyoit exprimer y précisément par le mou- 
vement même dans lequel il le plaçoit, et Tagita- 
tion de son esprit, et la vivacité de ses opérations 
militaires (1). 

Du reste , notre discussion n^étoit peut-être pas 
encore épuisée y que de nouveaux événemens vin- 
rent y mettre fin. 

. Cependant, le cheval modelé séparément, et 
fondu de même, par la suite, (heureuse méthode 
que les événemens survenus ont bien justifiée) 
fut long-temps exposé dans Rome à la curiosité 
du public; et il u^y eut qu'un sentiment d'admi- 
ration sur la pureté du dessin, la vérité imitative, 
la noblesse du mouvement, l'expression de la vie. 
Ce modèle fut ensuite transporté à Naples, où il 
a été heureusement fondu par Righetti. ' 

Les événemens politiques, comme je Pai dit, 
vinrent enfin terminer toute discussion à l'égard 
du cavalier qui devoit compléter la composition. 
Ils démontrèrent de plus combien il avoit été pru- 
dent pour l'intérêt de l'art , indépendamment de 
la facilité des opérations mécaniques du fondeur, 
de diviser le cheval et le cavalier en deux fontes 
particulières. 

(1) Voyez la leUre du 11 aVril 1810. 






ET SES OUVRAGES. 229 

On eut bientôt aussi la preuve de ce qui a été 
avancé plus haut^ que Joachim^ fait roi à Naples 
par Bonaparte ^ n'étoit que le prête-nom^ et de 
celui qui^ dans la réalité^ commandoit l'ouvrage , 
et de celui pour qui il devoit être exécuté. La 
chute politique du premier entraîna la chute de 
tous les rois qu'il avoit faits en Europe^ et qui ne 
dévoient être d'abord que des figurans^ pour de- 
venir ses lieutenans et ses instrumens* 

Ganova plaça donc enfin sur le cheval de bronze 
dont on vient de parler^ la statue d'un légitime roi 
de Naples, Charles IIL Nous lisons qu'il lui donna 
un caractère majestueux de grandeur et de reposa 
tel qu^il convient àla dignité d'un prince. On y ad- 
mire, dit-on, la magnificence du manteau dont la 
figure est drapée. L'action donnée au personnage, 
est celle d'indiquer les beaux édifices dont ce prince 
avoit singulièrement orné sa capitale. 

Ce monument devant occuper un des côtés de 
la belle place, pratiquée en avant du grand temple 
érigé en l'honneur de saint François de Paule, et 
en face du palais du Roi, par l'architecte Bianchi, 
il parut nécessaire de lui donner un pendant. Ca- 
nova fut donc chargé d^exécuter une seconde 
statue équestre et colossale en bronze, destinée 
au roi Ferdinand (1). Le cheval, dont il acheva le 

(1) roye% les lettres des 18 mat et 13 juillet 1B21. 



a3o 



CANOVA 



modèle dans une dimension un peu inférieure à 
celle du précédent^ passe^ selon Topinion des con- 
noisseurs, pour un ouvrage encore préférable au 
premier. On y trouve dans tous les détails, un 
charme supérieur de contours et de formes , une 
vivacité de mouvemens et une expression qu^on 
ne se lasse point d'y admirer^ mais surtout dans 
la tête qui^ dit-on^ fait l'illusion de la vie. 

Les circonstances ne permirent point à Ganova 
de terminer le monument par l'exécution de la 
figure du roi Ferdinand. 



GanoTA est 
en butte à 

quelques 
attaques de 

l'envie. 



Quelques années avant l'époque des derniers 
travaux de Ganova , dont nous venons de rendre 
compte dans cette cinquième partie, et dont nous 
n'avons pas cru devoir interrompre le récit, cer- 
taines passions envieuses tentèrent une attaque 
contre lui. La haute renommée à laquelle il étoit 
parvenu, l'accroissement continuel de se» ouvrages 
et la célébrité de leurs succès, avoient dû éveiller 
et susciter contre lui les sentimens d'aune n^aligne 
envie. Il y fut sensible. G^étoit cependant un hon- 
neur qu'il devoit partager avec tous ceux qui s^é- 
lèvent trop au-dessus des autres. 

On n'avoit pas encore vu d'artiste, en sculpture 
surtout, recueillir avec un tel accord les suffrages 
de tous les pays, par des demandes de plus en 
plus multipliées, soit d'ouvrages nouveaux et ori- 



ET SES OUVRAGES. i3i 

ginaux^ soit de répétitions de la même statue^ qui, 
recevant de lui y d'après un premier modèle , un 
fini de travail toujours différent, devenoient, par 
le fait, autant de nouveaux originaux, entre les- 
quels la critique la plus exercée n'auroit su établir 
aucune préférence. Il n'y a voit point eu dans les 
temps modernes, et il est difficile qu'on y voie 
dorénavant nulle part, Fatelier d'un sculpteur 
transformé, comme on vit celui de Canova, en 
une sorte de quartier de la ville, et dont l'étendue 
sufiisoit à peine à tous les genres d'exploitations, 
il Ton peut dire , que d^innombrables comman- 
des le forçoient de multiplier. On pouvoit appli- 
quer à Canova ce que Pline a dit, sous un autre 
rapport, des peintres dans les beaux temps des 
arts en Grèce , en changeant seulement le nom de 
Tart : Sculptorque res communis (errarum erat. 

Rome, en effet, malgré la fatalité des circon- 
stances , s^étoit encore trouvée le lieu le plus pro- 
pice àFextension d^une renommée jusqu^alors sans 
égale. Presque toutes les nations envoyant des 
élèves à l'école de Rome, ceux-ci, à leur retour 
dans leur pays , ne manquoient pas d'y propager 
le nom de Canova. 

Entre ces diverses nations, celle qui alors y 
comptoit le plus de sujets, ou passagers comme 
étudians , ou fixés comme talens formés , étoit la 
grande nation allemande , de tout temps féconde 



232 CANOVA 

en savans antiquaires^ et que le grand renom de 
Winckelmann venoit récemment de faire briller 
par sa célèbre Histoire de VArt antique. Cet ou- 
vrage avoit aussi donné depuis peu Féveil , dans 
les contrées germaniques y aux ambitions moder- 
nes , et au désir de rivaliser avec l'antique^ dans 
la carrière de la sculpture. On distinguoit donc 
alors à Rome un sculpteur allemand de beaucoup 
de mérite y qui vit encore^ et dont l'esprit de 
parti essaya d'^opposer le crédit à celui dont jouis- 
soit Canova. 

11 est rare que l'esprit dont on parle , garde 
dans ses prétentions, surtout en fait de goût, une 
juste mesure. Les arts, eneffet, quoiqu'ils aient des 
principes communs, peuvent comporter, dans 
leurs applications, de nombreuses variétés, et tous 
les grands hommes passés nous montrent que la 
nature, si elle a d'immuables règles, comporte 
cependant plus d^une manière d'être vue et d'ê- 
tre imitée. Il en est de même de Timitation en 
sculpture. Réunissant dans ses œuvres plus d'une 
sorte de qualité , diversement en rapport avec les 
diverses facultés de notre ame, elle peut^ com- 
porter plus d'une sorte de mérite, selon les yeux, 
et selon les ouvrages de ceux qui se mesurent avec 
l'antique. 

Ainsi , dans l'espèce de lutte qui exerçoit alors 
la critique, les uns pouvoient emprunter au goût 



ET SES OUVRAGES. 233 

et aux qualités des statues antiques^ ou du moins 
avant toute autre qualité;^ celle du grand , du fort, 
du simple, et pouvoient aussi tomber dans la 
roideur et la froideur. Il fut assez naturel à ceux 
qui voyoient Pantique avec cette lunette, de trou- 
ver aux ouvrages de Ganova quelque chose qui , 
tendant plus à la grâce qu'à la force, leur parois- 
soit être inférieur à ce qu'ils prétendoient être la 
qualité supérieure à toute autre. 

On doit dire sur cette question, ce que Ganova 
lui-même avoit remarqué , savoir , que de beau- 
coup la pluralité des statues antiques étant des 
copies , et peut-être copies d'autres copies , le plus 
grand nombre a dû, tout en conservant le carac- 
tère de grandeur et de simplicité des originaux , 
perdre, sous uii travail plus ou moins routinier, 
un certain charme de grâce , une certaine mol- 
lesse des chairs , qui ne se trouvent effectivement 
qu^à un assez petit nombre des morceaux qui nous 
sont parvenus. Ganova n^entendoit point faire en 
sculpture des hommes de marbre , ou des corps 
pétrifiés, comme cela put arriver à plus d'un de 
ses contemporains : il vouloit rivaliser avec la 
nature, jusque dans l'expression de la vie, qui 
doit résulter du mouvement que donne l'imita- 
tion de la chair. A cela, n'en doutons pas, et au 
sentiment qui guide le ciseau dans cette route de 
la vérité, fut due sa grande renommée. Du reste,- 



^ 



a34 CANOVA 

cette petite guerre ne fut pas de longue durée. 
La découverte et l'importation en Angleterre des 
restes de statues^ que la barbarie turque avoit 
épargnées dans les frontons du temple de Minerve 
à Athènes^ répondit pour lui à ses détracteurs. 
C'est là qu'on vit que la grandeur du style, la 
correction du dessin, la hardiesse et la sévérité 
des formes du corps, peuvent s'allier avec la mol- 
lesse des chairs, et avec une certaine flexibilité de 
lignes et de contours , que le sentiment du grand 
et du vrai imprime à la matière la plus réfractaire. 

Je n'ai rappelé ici la petite guerre de rivalité 
qui fut suscitée contre Canova , vers le temps où 
nous sommes de son histoire , que pour dire qu*il 
fut sensible à quelques attaques d^une malveil- 
lance honteuse, et qu'il en triompha, au point de 
rester sans contradicteur, et sans aucune opposi- 
tion à Rome. 

Ce n'est pas que la critique l'ait jamais blessé, 
quelque tort qu'elle eût, pourvu qu'il n^y décou- 
vrît point de malignité. Il lui arriva quelquefois 
de me mettre dans la confidence de ses plaintes, 
sur le manque de succès qu'éprouvèrent à Paris 
certains envois. quMl y avoit faits. Quelquefois 
aussi , il se plaignoit des prédilections qu'avoient 
obtenu certains de ses ouvrages , qu'il estiraoic 
moins, sur quelques autres qui avoient eu un moin- 
dre succès. 



ET SES OUVRAGES. îi35 

Ainsi ^ jaloux de se faire connoitre, dans les 
premiers temps, par des ouvrages d^une plus 
haute importance que sa Madeleine pénitente , il 
avoit envoyé à Paris le torse moulé et coulé en 
plâtre de son génie du tombeau de Rezzonico, et 
un plâtre du premier de ses deux Pugilateurs. 
Ces deux ouvrages ne furent guère vus que des 
artistes , et ne se rencontrèrent point avec l'épo- 
que d^une exposition publique. Dès lors, leur sen- 
sation fut assez médiocre. Un fragment de figure 
détaché de son ensemble ne pouvoit point pro- 
voquer une grande admiration , et le Pugilateur 
en plâtre, vu sans son pendant, perdoit beaucoup 
de son intérêt^ Je ne dissimulai point à Ganova 
l'effet, ou, pour mieux dire, le manque d'effet 
de ces deux morceaux, résultat toutefois fort insi- 
gnifiant pour son talent. Il m'y parut cependant as- 
sez sensible, si j^en juge par la réponse qu'il me fit. 

Il arriva, en effet, que ce prétendu désagrément 
coïncida avec les tracasseries envieuses dont j'ai 
précédemment parlé, et dont il me donnoit quel- 
ques détails dans cette même réponse* On y voit 
que, son zèle allant toujours croissant avec le 
nombre et la grandeur de ses entreprises et de 
ses succès , il souffroit avec peine les éloges don- 
nés à ses premiers ouvrages. G'étoit , pour ainsi 
dire, le désobliger, que -de louer devant lui cette 
admirable Madeleine pénitente^ qui avoit re- 



•• 



236 



CANOVA ET SES OUVRAGES. 



Seconde 

et noiiTelle 

sUtae de U 

Madeleine 

pénitente. 



cueilli y quelques années auparavant, à Paris , les 
plus éclatans témoignages d'admiration. 

Auroit-il porté contre ce charmant ouvrage, un 
sentiment contraire à celui que la nature ins[Mre 
à tous les pères pour leurs premiers nés? Je serois 
porté à le croire y d'après l'indifférence avec la- 
quelle il m'en parloit. Ce qui me le feroit penser en- 
core, c'est que, vers le temps où nous sommes par- 
venus de son histoire, il voulut exécuter une nou- 
velle Madeleine pour le prince Eugène, et qu'on 
voyoit dans son palais à Munich. Du reste, quel- 
ques critiques avoient été faites sur la première, 
à laquelle on reprochoit une légère incohérence 
de proportion entre le visage si heureusement 
atténué par le jeûne ou la douleur, et quelques 
autres parties du corps, telles que les bras, qui 
paroissoient moins en harmonie avec le sentiment 
d^exténuation, indiqi^ si heureusement et avec 
tant d^habileté dans le visage. Peut-être Ganova au- 
roit-il pu profiter de cette seconde édition pour 
faire disparoître ce léger manque d'accord. 





SIXIEME PARTIE. 



r 

G AifovA n'avoit pu ne pas être sensible aux attaques 
d^une critique^ dont Texcès, de la part de certains 
censeurs^ devint bientôt le correctif. Ajoutons que 
s'il en manifesta le déplaisir à quelques amis , il 
eut ie bon esprit de n'y répondre publiquement 
que par de nouveaux ouvrages ; et bientôt sa ré- 
putation réleva trop haut , pour que les traits de 
Tenvie- pussent Fatteindre. 

Ce fut alors qu'il termina la statue de Marie- 
Louise sous Femblême de la Concordia. Ce motif 
lui fut inspiré par le fait même qui avoit ou occa- 
sionné ^ ou fait conclure la paix avec l'empereur 
d'Autriche. 

Il fut réellement heureux pour Canova^ de s'être 
rencontré dans un temps et à une époque où, 
avec rindépendance absolue de son talent^ le goût 



Statue de 

Marie-Louise 

sous la forme 

d'une 

Concordia. 



238 CANOVA 

de Pantiquité s'étant répandu de plus en plug, il 
eut rentière liberté de devenir le continuateur 
des anciens. Or , c'est ce qu^il fit avec un succès 
toujours croissant, soit dans la manière et le style 
de ses compositions idéales, soit dans les motifs 
et les idées métaphoriques des statues-portraits 
de ses contemporains. Nous voyons quUl eut Fart 
et le secret de les travestir, avec autant de liberté 
que de vraisemblance, en personnages dont le 
costume les feroit passer, tantôt pour des ma- 
trones romaines , tantôt pour des divinités fabu- 
leuses, tantôt pour des images allégoriques , et 
avec une si heureuse réminiscence du goût appro- 
prié jadis à leur personnification , qu'un ancien 
Grec ou Romain, s'il revenoit au monde, en rece- 
vrait l'illusion complète de ses anciennes pra- 
tiques. 

Nous ne trouvons guère, je pense, dans les 
antiques qui nous sont parvenus, de statues aux- 
quelles on pourroit donner , avec quelque certi- 
tude , le nom d^une Concordia. Ganova n'en a pu 
emprunter que l'idée , mais non la composition , 
à des revers d'un assez grand nombre de monnoies 
romaines, où cette image est réduite à la plus 
petite dimension possible. Ainsi il eut, dans sa 
statue, l'entier mérite de l'invention Ge lui en 
fut encore un particulier qu'il faut reconnoitre , 
d'avoir su convertir en une tête propre au rôle 



ET SES OUVRAGES. aSg 

allégorique de sa statue, et toutefois sans manquer 
à la ressemblance, les traits sans valeur idéale ou 
poétique de la princesse. On diroit que Ganovaau- 
roit eu un secret particulier, celui de voir le mé- 
diocre y le vulgaire et le banal, comme au travers 
d'une lunette qui supprimoit à ses yeux les peti- 
tesses, les incorrections d'une ressemblance minu- 
tieuse, pour n^en conserver que l'ensemble et les 
traits généraux. Mais que dis-je? ce fut vraiment ' 
là ce verre magique, dont usèrent réellement tous 
' les grands artistes de l'antiquité, et c^est à son 
aide encore que celui qui sait s'en approprier l'em- 
ploi , passe trop souvent pour être le copiste des 
ouvrages des anciens, lorsqu'il ne fait que se 
rendre propre le système de leur manière de 
voir. 

Ainsi donc, Marie-Louise, fort reconnoissablé 
dans les traits généraux de sa physionomie, se 
trouva , sans disparate aucune , transformée , par 
la composition de Canova, en une sorte de déesse 
majestueuse , assise sur un de ces trônes que les 
Grecs, dans leurs temples, donnoient à leurs di- 
vinités, en y comprenant le thranium ou marche- 
pied. Un diadème %st sur sa tête , d'où descend , 
en se composant avec beaucoup de dignité , l'am- 
ple draperie dont Fartiste a su fort habilement 
diversifier tous* les mouvemens, selon les différens 
aspects, et avec autant de goût que d^élégance. 



a4o 



CANOVA 



Sa main droite élevée tient un long sceptre , et la 
gauche porte une patère. 

Le célèbre et savant historien de la sculpture 
moderne, M. Gicognara, se rappelant, à Foccasion 
de cette statue , la partie de notre ouvrage inti- 
tulé le Jupiter Olympien ^ où nous avons traité 
avec détail, et restitué en dessin, ce qui regarde les 
trônes des divinités y autrement les divinités des 
deux sexes assises dans de magnifiques trônes, 
s'est plu à citer quelques-unes des restitutions 
que nous en avons données. Nous pensons comme 
cet illustre critique, et nous aimons à penser 
comme lui, qu'il ne manquerait que Fancienneté 
à la Concordia de Ganova, pour mériter de trou- 
ver place parmi ces ouvrages de l'art grec. 

Après les événemens politiques survenus en 
Trance, par la chute de l'époux de Marie-Louise, 
l'empereur d'Autriche revendiqua cette statue, et 
il la fit placer à Golorno. 



Statue 
de la Muse 
Polymnie. 



Mais un des plus charmans ouvrages qu'ait 
produit le ciseau de Ganova, fut, à cette époque, 
une statue féminine, destinée à devenir une Muse, 
sous le prête-nom de la princéise Élisa, et à rede- 
venir par la suite une statue tout-à-fait idéale. 
Il paroit que, dans Forigine, la statue auroit reçu 
la tête portrait dont on a parlé; et, quoique la 
chose eût cessé d'avoir lieu, plusieurs ont continué 



ET SES OUVRAGES. a^i 

de lai donner le nom de la personne que nous ve- 
nons de désigner. 

Dans la vérité , Canova , en entreprenant cette 
statue, eut une double intention; soit de donner à 
la tête la ressemblance de la personne désignée ; 
soit; selon les circonstances, de lui faire, s'il y avoit 
lieu, une tête idéale. 

On ignore^ et il est devenu tout-à-fait indifférent 
de le rechercher, ce qui put mettre l'artiste dans le 
cas de se réserves la chance de c^te alternative. 
Toutefois, on devine facilement que plus d'une 
circonstance, selon les événemens de ce temps, 
auroit pu donner lieu à quelque prévision pru- 
dente* 

Il est certain qu^en exécutant cette statue, des- 
tinée à porter dans tous les cas le nom de la Muse 

_ • 

Polymnie, Canova laissa long-temps le marbre de 
sa tête dans un état d'ébauche, qui, jusqu'à la fin, 
devoit permettre l'indécision. Il n'est pas moins 
certain que, finalement, cette tête fut terminée 
tout-à-fait selon le caractère purement idéal ; ce 
dont je possède la preuve, par une copie en marbre 
que m'en a envoyée Canova. Tel est toutefois le 
pouvoir magique de la prévention , que la statue 
ayant été exposée en public , les uns (c'est M. Cir- 
cognara qui nous Tapprend) vouloient y trouver le 
portrait de Caroline, les autres d^Élisa, deux 
sœurs de Bonaparte : discussion au reste deve- 

16 



:?45t CANOVA 

nue aujourd'hui tout -à- fait oiseuse. Mais ce qui 
ne produisit ni incertitude ni contestation lors- 
que la figure parut ^ destinée qu^elle avoit été 
à être, n'importe sous quel semblant^ la Infuse 
Polymnie, ce fut le charme tout- à- fait parti- 
culier qui en retraça Vidée poétique , avec une 
élégance de talent^ qu'aucune autre figure de Ca- 
nova n'avoit encore spécifiée avec autant de bon- 
heur. 

Les attributipns que la mythologie du parnasse 
grec affecte à cette Muse, sont, comme l'on sait, 
de plus d'un genre. On en a fait quelquefois la dé- 
positaire des faits passés ou des annales histori- 
ques. Souvent encore (et c'est l'hypothèse la plus 
probable, d'après la composition de son notn, 
où Ton trêuve à changer la syllabe du mot 
ii,na. ei\ /nm/Aa) cUc cst dcvcnuc la même que 
Mnémosyne. Effectivement ce que l'on appelle les 
fables^ n^étant, le plus souvent, que des traditions 
de choses , de personnes , ou d'actions défigurées 
ou dénaturées, on fit assez naturellement de leurs 
souvenirs tronqués une des attributions de Poly- 
mnie. Gela se trouve prouvé par Tépigraphe de la 
Polymnie des peintures d'Herculanum , dont la 
plinthe porte écrits ces mots : neAv/^Ma f^Ut, Ainsi , 
ce que nous appelons les fables ou les mythesj 
(choses, persoimës, ou actions, que recouvre le 
voile plus ou moins épais des temps passés) étant 



ET SES OUVRAGES. 243 

du domaine mythologique de Polymnie; on a re- 
marqué que Fart y dans ses images ou ses repré- 
sentations figurées, a eu soin d*y introduire une 
particularité assez intelligible aux yeux. Pour 
rendre sensible cette obscurité, qui enveloppe plus 
ou moins la science du passé dont elle est l'em- 
blème, les artistes ont drapé ses figures, de fa- 
çon à lui couvrir entièrement le corps. Telle est 
en effet la Polymnie du Musée du Vatican. Ses 
deux bras sont enfermés dans les plis de l'ample 
étoffe qui la couvre et Tenveloppe du haut en 
bas. 

La Polymnie de Ganova est restée fidèle à ce 
costumife allégorique. Un de ses bras est entière- 
ment recouvert ainsi que la main, sous le peplosy 
qui en laisse toutefois distinguer les contours. 
L'autre avant-bras qui sort de la draperie, se di- 
rige vers sa bouche ainsi que Findex de la main 
qui s'en approche, à l'instar de la Polymnie peinte 
du Musée d^Herculanum. Le geste ou la position 
de la main, telle qu'on vient de la décrire, est, 
comme chacun sait, Findication sensible du mou- 
vement instinctif de celui qui cherche à rappeler 
dans sa mémoire une chose passée. Ganova n'a 
pas oublié non plus la couronne de fleurs qui est 
encore un des attributs de cette Muse; mais, au 
lieu de la lui mettre sur la tête, il Fa fait entrer fort 
agréablement, comme accessoire suspendu, au 



[ 



s 



244 CANOVA 

bout d'un des bras du trône, sur lequel siège ta 
figure avec une grâce infinie. 

Lie trône dont on parle est un superbe siège, 
avec deux bras, un dossier à Tantique, et des 
jambes recourbées. Un scahelon est sous les pieds 
de la Muse. Mais que peut faire le discours pour 
donner à comprendre ce que les yeux seuls peu- 
vent saisir, c'est-à-dire Tensemble de la plus gra- 
cieuse composition qui soit peut-être sortie du 
génie de Canova?En effet, pour la décrire, il faut 
la décomposer. Il faut, en tournant, et en parcou- 
rant ainsi tous ses aspects, du haut en bas de la 
figure, dire que Fattitude est pleine de charme; 
que la position de la tête et Félégance de «a coif- 
fure se disputent les suffrages du spectateur; que 
les contours du cou et l'attitude générale du corps 
respirent la grâce ; que le jet de sa draperie on- 
doyante est des plus heureux; que les variétés 
pittoresques et l'ampleur de ses plis , ne dissimu- 
lant aucune partie de son corps , en rendent les 
formes sensibles de quelque côté qu'on se tourne. 
Mais, lorsque le discours aura rappelé à celui qui 
a vu Touvrage les beautés et les charmes dont sa 
mémoire a conservé l'empreinte, il n'aura, dans 
le fait, rien appris à celui qui ne l'aura point vu. 
Ce qui sera vérité pour l'un, restera toujours pour 
Tautre ou énigme ou problème. 

Cette charmante production de«Canova 91'a 



ET SES OUTRAGES. ^45 

toujours paru une de celles qui ^ tout en faisant 
évaluer au plus juste la nature de son talent, 
aident à mieux définir chez lui le mérite d'origi- 
nalité, qu'il avoit plu à quelques-uns de lui con- 
tester. 

Il faut en effet comprendre que, s'étant une fois 
placé franchement sur le terrain et dans le sys- 
tème de l'art antique , dont il se fit le continua- 
teur , il ne se pouToit pas que , dans plus d'un 
ouvrage, il ne reçût le ton de chacun des modes 
propres aux inventions de Fantiquité. Oui sans 
doute, cela fut vrai de lui, comme cela Favoitété, 
pendant plusieurs suites de générations, d'un 
grand nombre d'artistes venus successivement , 
tels que les Phidias , les Scopas , les Polyclète , les 
Myron, les Praxitèle, les Lysippe, etc. etc. Tous 
ces grands artistes, répétant toujours le même 
style , les mêmes principes , les mêmes erremens 
de goût, les mêmes procédés d'exécution, n'en fu- 
rent pas moins recontius pour originaux dans 
leuKS ouvrages; ouvrages fort différens de ceux 
que de nombreux copistes répétèrent mécanique- 
ment par la suite, et dont un très-grand nombre 
sans doute nous est parvenu. 

Ainsi devons -nous avancer que Canova imita 
Fantique, c^est-à-dire, comme l'avoient fait jadis 
les artistes des plus beaux siècles, en s'identifiant 
les erremens, les maximes, le goût et la 



t* 



« è 



i 



246 



CANOVA 



manière généralisée de voir et d'imiter la nature; 
en se réglant^ si Ton veut, sur les maximes des 
prédécesseurs ; en marchant^ si l'on veut encore , 
dans leurs routes , mais non sur leurs pas. Cha- 
cun donc imprimoit à ses œuvres les qualités qui 
lui étoient propres, et aussi ses défauts person- 
nels. 

Ainsi reconnoit-on que, dans tout ce qu^a 
produit Ganova, rien, si Ton peut dire, ne res- 
pire plus l'antique et d'une manière plus sensible, 
que sa Muse Polymnie; et toutefois, il faut recon* 
noître quUl n'a jamais été plus original , plus lui- 
même, que dans ce charmant morceau. 

Il devoit encore être enlevé à l'Italie. La ville 
de Venise en fit présent à l'empereur d'Autriche, 
à l'occasion de son nouveau mariage. 



Groupe des 
trois Grâces. 



Si ce que je viens de dire, sur ce que doit être 
l'imitation de l'antique jointe à Forigiualité de l'i- 
mitateur, avoit besoin d'une démonstration plus 
frappante, on la trouveroit encore, je pense, ^ans 
le groupe des trois Grâces , que Joséphine avoit 
demandé à Canova , et dont il fit depuis une ré- 
pétition pour lord Bedford. 

Ce sujet dut -être assez multiplié dans Tan- 
tique, si Ton en juge par les notions très-nom- 
breuses que les écrivains nous en ont transmises, 
et par les restes qui nous en sont parvenus, œu^|^ 



^ ■*; 



ET SES OUVRAGES. ^-j 

soit d#peinture , soit de ba&-relief , soit de ronde 

bosse. 

Selon ridée que nous en a donnée Pausanias, 
dans le groupe de ce temple qui leur étoit con- 
sacré à Élis , chaque figure , faite en bois avec des 
draperies dorées, tenoit un symbole, savoir : une 
branche de myrte, une- rose et un osselet. Cela 
nous semble indiquer que les trois figures, au lieu 
d'être posées et réunies, à la manière du marbre 
de Sienne , en ligne droite , et de sorte que deux 
soient vues en face ou en devant, et Tautre par 
le dos , dévoient se composer en cercle , se tenant 
chacune par un bras. ( On sait que telles sont les 
Grâces de Germain Pilon, pour s'accorder à l'em- 
ploi que le sculpteur leur avoit donné.) Très-cer- 
tainement encore dévoient être ainsi groupées 
en cercle, les trois Grâces situées au haut d'un 
des deux montans du dossier du trône du Jupiter 
Olympien, par Phidias. L'espace n'auroit pas per- 
mis de les placer à cet endroit sur une ligne 
droite. 

Soit que Ton consulte les autorités antiques sur 
la composition des trois Grâces, soit, qu'à part 

Kut exemple , on cherche les variétés d'agence- 
ent que ce sujet, nécessairement en groupe,* 
peut comporter , on n*a que le choix entre les 
figures en cercle, ou les mêmes en ligne droite; et 
nous croyons avoir assez montré qu^il y a , dans 



248 GANOVA 

l'antique, exemples de Tune et de l'autife ma-* 



nière. 



Maintenant, noua pouvons avancer, qu'à l'^fard 
d'un groupe en figures de grandeur naturelle, le 
monument de Sienne eût été le seul que Canova 
auroit pu prendre pour type. 

Cependant, libre de toute sujétion*^ mytholo- 
gique en ce genre, il nous paroit qu'il ne dut con- 
sidérer son sujet, pour les temps modernes, que 
sous le rapport vague et indéfini de la qualité 
que nous appelons la grâce. Les symboles don- 
nés par les anciens à chacune de leurs troif Grâ- 
ces , pourroient donner lieu à des interprétations, 
qui, devenues plus ou moins vagues aujourd'hui, 
auroient ici peu d'intérêt. Le seul point de criti- 
que en rapport avec le parallèle que nous pouvons 
faire du groupe de Sienne et de celui de Canova, 
est que le premier devoit représenter des divinités 
ou des êtres existans dans la croyance religieuse , 
et dont une succession de monumens répétés par 
l'art , avoit dû consacrer la manière d^être. 

Sans doute il pouvoit être libre à l'artiste mo- 
derne de reproduire cette personnification mytho- 
logique, comme celles des. autres divinités d| 
«l'antique Olympe. Mais telle n'a point été l'inteiP 
tion de Canova, dans son 'groupe des trois Grâces. 

C'est ce que nous démontre, et la composition 
générale par sa variété, et le genre particulier 



■ f 



y 

■f 



ET SES OUVRAGES. 249 

d'exproision qu'il a su imprimer au tout^ par le 
caractère de chacuue des figures y et à chacune 
d'elles, par le motif de son action et l'intention' de 
son rapport avec ses compagnes. 

Au lieu donc de faire ce qu'on appela jadis les 
trois Grâces ^ Ganova prétendit faire ce que nous 
appelons aujourd'hui la grâce j, sous trois aspects. 
Or^ la grâce comme nous l'entendons, n'est plus, 
et dans la- langue , et dans le sens qu'on donne à 
ce mot, qu'une sorte d'agrément que l'analyse du 
discours ne sauf oit définir, puisqu'il sert lui-* 
même à définir les êtres, les actions, les choses et 
les ouvrages qui le possèdent. C'est au sentiment 
seul à définir le sentiment, ce qui signifie qu'il est 
indéfinissable. 

Mais , comme le sentiment de la grâce se fait 
saisir dans les ouvrages de la nature et de l'art qui 
possèdent cette qualité, Canova a prétendu la 
rendre sensible ; d'abord en empruntant, pour la 
personnifier les images du sexe féminin , que là 
nature a doué spécialement de ce privilège ; en- 
suite en donnant à chacune de ses figures lés 
mouvemens qui se prêtent le plus au développe- 
ment de cette qualité ; enfin , en imprimant dans 
les traits de leur physionomie quelques-unes des 
nuances toujours sensibles, mais toujours légères, 
(et qui se manifestent diversement) d'une affection 
plus ou moins timide ou démonsti^tive , plus ou 



%• 






r 



25o CANOVA 

moins empressée ou réservée^ selon les diffiérences 
de caractère et de tempérament. 

Ce sont donc les yariétés légères de cette qua- 
lité ou de ce sentiment^ que Partiste, qui en étoit 
éminemment doué lui-même^ a prétendu rendre 
ici sensibles , mais dont notre froide analyse peut i 

à peine faire comprendre le système. Ce sont, 
non les emblèmes mystiques de la grâce , mais 
les modifications visibles d'une qualité abstraite, 
qu'il a voulu nous faire saisir par un enlacement 
ingénieux et nouveau de trois figures féminines, 
qui, de quelque côté qu'on les considère, en tour- 
nant à l'en tour , nous montrent , sous des aspects 
toujours divers, des variétés de positions, de 
formes, de contours, d'idées et d'affections ingé- 
nieusement nuancées. 

Le groupe des Grâces de Sienne se trouve, par 
le fait obligé de son système , composé dans la 
manière et l'esprit du bas-relief. De ses trois figu- 
res , deux , savoir celles de chaque côté , sont en- 
tièrement symétriques ; de sorte que , sous Pun et 
l'autre des deux seuls aspects qu^il présente, l'un 
en devant, l'autre en arrière, il y a nécessairement 
répétition identique de deux figures. 

Le. groupe de Canova, au contraire, offre lih 
enlacement des trois Grâces , tellement combiné 
dans le sens des variétés d^affectibns qu'il doit 
produire, que, de quelque côté quUl le considère. 



•m 



«^ 



V 



■ 



'* 



ET SES OUVRAGES. aSi 

le spectateur a toujours à voir trois poses ^ trois 
dispositions^ trois aspects difiërens. Or ces aspects 
divers^ sans être contraires^ présentent des va- 
riétés de proportions , de formes ^ de contours et 
de mouvemens^ dans lesquels chaque figure se 
développe avec un charme toujours nouveau. Il 
y a également dans l'enlacement des bras de 
chacune des Grâces^ autour des épaules^ des corps 
et des têtes Tune de Pautre^ une disposition toute 
nouvelle et tout-à-fait conforme au but que Far- 
tiste s'est proposé. Ce but^ nous l'avons indiqué^ en 
disant que ces figures ne sont que l'expression , 
mise en mouvement^ des effets extérieurs pro- 
duits dans les actions y les positions et les formes^ 
parte sentiment de ce que nous appelons la grâce. 

m 

Or, on doit Favouer, nul ne peut voir ce groupe 
sans y trouver écrite cette idée et ses principales 
variétés. 

Il y avoit un autre point à observer, et toutefois 
d'une observance difficile en un pareil sujet; je 
veux parler de la bienséance, nonobstant la nudité 
que le sujet, dans le langage de l'art, devoit 
exiger. On doit dire que Fartiste y a pourvu autant 
qu'il étoit possible. Une sorte de draperie, en 
manière d^une longue écharpe, que l'on peut sup- 
poser avoir dû servir, dans les usages de la danse, 
aux évolutions et aux enlacemens variés des per- 
sonnages entre eux, joue et semble encore ba- 



« 



•A 



n 



252 CANOVA 

diner ici entre leurs positions : elle y introduit en- 
core quelques détails propres à faire valoir le tra- 
vail de la chair. Mais ces détails de draperies ont 
eu aussi pour objet de voiler ce que la bienséance 
de voit recommander de soustraire aux yeux. 

Un autel à l'antique est placé en arrière de deux 
de ces figures , soit comme point d'appui et objet 
de solidité naturelle ^ soit aussi comme accessoire 
analogue au sujet. Il est environné de guirlandes^ 
et il porte trois couronnes de fleurs. 

CTest bien par cet ouvrage , qu'en terminant sa 
description y nous désirons et faire voir et donner 
à comprendre comment , et avec quel sentiment 
original et à lui propre, Canova sut , en se péné- 
trant du goût de Tantiquité , en devenir Timita- 
teur libre , et non le servile copiste , ou le froid 
traducteur. 

siatue Le sujet de la statue de la Paix , annonce une 

de la Paix, époque saisie par Canova en 1814, pour célébrer 
Taurore d'une paix, qui, bien que troublée quel- 
ques instans par la rentrée de Bonaparte en France 
Tannée suivante , fut bientôt rétablie. Cette paix 
avoit rendu à Rqjpie le souverain Pontife Pie Vil, 
enlevé de sa capitale , et captif en France depuis 
plus de quatre ans. Canova exécuta cette statue 
dans la proportion de six pieds , pour le comte 
Romanzoff , en Russie. 



\ 



ET SES OUVRAGES. 253 

L'^ensemble de la statue ne manque ni de gran- 
deur ni de noblesse. Une stola d^un assez bel 
ajustement y laisse à découvert une bonne partie 
de la draperie^ ou du vêtement de dessous ^ dont 
les plis fins et légers contrastent avec FétoflPe su- 
périeure. La tête de la figure est élégamment posée^ 
et sa coiffure est ornée d^une couronne faîte dans 
la forme de feston , mêlé à des feuilles de laurier. 
Son bras gauche tient un long sceptre. Le droit 
repose sur un cippe circulaire très-élevé, et sa 
m^ tient une branche d'olivier. Le pied de la 
figure, du même côté, presse le corps d'un vo- 
lumineux serpent , dont les anneaux et les replis 
nombreux viennent en avant de la plinthe et se 
composent avec elle. 

Sur le cippe dont on a parlé , sont gravées les 
dates de divers traités de paix conclus avec la 
Russie. 

Il nous reste à parler d'un accessoire assez nou- 
veau dans ce sujet, donné par Canova à sa figure 
de la Paix; je veux dire les deux grandes ailes 
qu'on lui voit. J'ignore s'il est permis d'affirmer 
qu'on trouve dans l'antique un exemple de cet 
attribut, donné aux figures crues être celles de la 
Paix, sur les revers de plus d'une médaille. On 
sait que trop souvent les monétaires faisoient, et 
assez arbitrairement, des transpositions d'attri- 
buts à certaines figures; l'on n'ignore pas non 






d54 canova 

plus que ceux qui expliquent les revers des mon- 
noies romaines^ ont pu se méprendre dans Tinter- 
prétation de certains accessoires , et leurs appli- 
cations à certaines figures. Généralement^ il nous 
semble que c'est à la Renommée que les anciens 
donnèrent des ailes , et plus souvent encore à la 
Victoire. 

Cette dernière , cependant , fut plus d'une fois 
( c'est Pausanias qui nous Papprend ) représentée 
sans ailes. Il y avoit à Athènes un temple de la 
Victoire am\tf»t. L'intention avoit été , dit le voya- 
geur écrivain^ de la fixer dans la ville, en lui ôtant 
les movens de s'envoler. 

Seroit-il possible ou probable que, dans un mo- 
tif contraire, mais dont l'application allégorique 
eut été provoquée par les circonstances de son 
époque , et du temps où il fit cette statue , l'artiste 
auroit eu l'intention d'exprimer les nombreuses 
et rapides variations de guerre et de paix , que 
les puissances belligérantes d^alors éprouvèrent? 
Au reste , les diverses dates de traités de paix , 
gravées sur le cippe , qui accompagnent la figure, 
pourroient avoir fait imaginer de désigner, par un 
accessoire aussi sensible , les vicissitudes , alors si 
multipliées, de Fétat de paix. 

Quel qu^ait été le motif de cet accessoire, on ne 
peut nier qu'il ne donne à cette statue un intérêt 
nouveau, qui en agrandit la composition , et ajoute 



ET SES OUVRAGES. 255 

à la noblesse de son apparence. L^ensemble de la 
pose^ le noble maintien de la tête^ l'aspect géné- 
ral y le style du costume , la variété des lignes / ne 
peuvent que recommander l'ouvrage^ comme une . 
des plus estimables productions de Ganova. 

-^ous croyons devoir placer ici , et immédiate- Groupe de 
ment après ^ un ouvrage de lui beaucoup plus etvémis. 
important , qui suivit le précédent d^une année , 
mais qu^un rapport facile à saisir, en doit encore 
rapprocher. Je veux parler du beau groupe de 
Mars et de Vénus, dont le sujets entendu mytho- 
logiquement ou allégoriquement, doit être consi- 
déré ctfjime l'emblème le plus significatif de la 
paix. 

L^antiquité nous présente d'assez nombreuses 
images de Mars et Vénus groupés , où la déesse 
est représentée dans l'action ou l'intention de flé- 
chir, par ses discours , le terrible dieu des com- 
bats. Quelques groupes de ce genre nous sont 
parvenus , où ce sujet nous est clairement repré- 
senté. L'un se voit dans la collection gravée du 
Museo Fiorentino. L'autre existe au Museo Capi- 
toUnOj où la tète de Mars semble être un portrait. 
Nous crûmes , dans le temps où fut transportée à 
Paris la Vénus de Milo , que cette figure , sem- 
blable par sa pose , sa composition et sa draperie , 
aux Vénus des deux groupes cités, avoit dû ap- 



256 CANOVA 

partenir au8si à un semblable groupe de Y^aus 
et Mars ; groupe qu'on retrouve figuré de même 
sur des revers de médailles impériales , et sur des 
camées ou pierres gravées antiques. 
* Dans toutes ces compositions , répétées sans 
doute en des temps divers y d'après quelque bel 
original , il règne une assez grande simplicité dfkt- 
tion ; les attitudes ont peu de mouvement ; le tout 
présente une expression peu significative , surtout 
dans la figure de Mars. On explique fort naturel- 
lement cette sobriété de pantomime^ et on la 
trouve fort convenable , dès qu'il s^agit dVbord 
de mettre en scène des personnages divins , et 
quand on pense ensuite que la scène est eotre une 
figure qui parle, et une autre qui écoute. Une 
telle réserve convient aussi au système de dignité 
qu'ont généralement observé les anciens , surtout 
à l'égard d'êtres appartenant à* l'ordre de leurs 
divinités. 

Si maintenant il s'agit de mettre Si parallèle , 
avec ce système de convenance, le même sujet 
traité par Canova, on se permettra de faire obser- 
ver que pour l'artiste, ainsi que pour le specta- 
teur moderne , les personnages des dieux anciens, 
la plupart , mais surtout de Mars et de Vénus , 
ne sont plus que de simples et arbitraires allégo- 
ries. Ce sont des personnifications purement idéa- 
les ou poétiques, selon l'image ou la réminiscence 



ET SBS OUVRAGÉS. ^57 

desquelles, l'art de l'artiste et le goqt du public 
actuel, prennent plaisir à voir se reproduire aux 
yeux, les idées jadis religieuses, aujourd'hui sim- 
plement emblématiques , qu^expriment, par exem- 
ple, les mots guerre et paix. 

Ainsi les représentations que l'art antique fit 
Jadis de ce sujet, durent être appelées mjstiaues^ 
et par conséquent être soumises à des convenuons 
analogues. Mais celles que l'art moderne, et en 
particulier celui de Canova, s'est plu à renouveler 
pour nos opinions, ne peuvent être que des inven- 
tions dramatiques. Les noms de Mars et Vénus ne 
sont pas plus à nos yeux la désignation de deux 
divinités, que leurs Images ne sont des simulacres 
réputés réellement divins. Ce sont uniquement 
deux idées morales ou poétiques , auxquelles l'ar- 
tiste est libre de donner, toujours cependant avec 
la vraisemblance de la fiction qui a continué de 
leur rester attachée , plus ou moins d^action , de 
mouvement et d'expression. 

Aussi voyons-nous que Canova, en caractérisant 
le Génie de la guerre , sous les apparences et avec 
les attributs du Mars antique , a non-seulement 
pu, mais dû, d'apfès l'intention dramatique de 
son personnage, le faire voir dans une pose qui ca- 
ractérise beaucoup plus Faëtion. Il est armé pour le 
combat, il va partir; toute son attitude est celle de 
l'ardeur guerrière et d'un mouvement belliqueux. 

17 



5t58 CANOVA* 

Mais le Génie de la paix semble s'être subite- 
ment présenté à lui , pour suspendre son départ et 
arrêter sa course. Autant la liberté du goût dra- 
matique aura permis à Fartiste poète moderne , 
de donner du mouyejjfient à sa Guerre person- 
nifiée ; autant il lui deviendra nécessaire d'expri- 
mer^ soit par plus de vivacité , soit par le pathé- 
tique du geste le plus caressant^ la persuasion qui 
doit arrêter la marche , et changer la détermina- 
tion de celui qu'elle implore. 

Telle me paroitroit devoir être la théorie criti- 
que du goût^ en vertu de laquelle il conviendroit 
* de juger le groupe moderne et sa composition , 
en parallèle avec le caractère et la composi- 
tion du groupe antique. Dans ce dernier , Mars 
n'exprime sur son visage aucune passion , et au- 
cun mouvement de son corps ne donne l'idée 
d'ardeur guerrière. Dans le groupe moderne ^ au 
contraire, le visage et le mouvement de la tête 
du guerrier, l'attitude irrésolue de son corps, 
manifestent Peffet de ce combat, entre l'amour 
et la fierté, entre l'ardeur guerrière et la ten- 
dresse, qui se disputent- ses sentimens et sa ré- 
solution. 

Il en est de même du personnage de la Vénus, 
sous Tapparence de laquelle se trouve figurée la 
Paix, dans le goût moderne. Vénus, dans l'an- 
tique, n'exprime, par son attitude, que l'idée 



ET flKS OUVRAGES. sSg 

d^une allocution noble et paisible. Dans le groupe 
moderne^ il est difficile de se figurer et d'expri- 
mer avec une plus grande vivacité, tempérée 
toutefois par la noblesse , une attitude plus calme 
à la fois et plus passionnée ; un mouvement des 
bras enlacés avec plus d'amour et de tendresse , 
autour du cou et de la tête du guerrier; une di- 
rection plus touchante et plus parlante de la tête; 
un visage où se fasse mieux entendre Féloquence 
d'une supplication amoureuse, et qui déjà, comme 
on le devine, a produit chez son adversaire un 
commencement visible d'irrésolution, présage du 
désarmement qui doit s^ensuivre. 

Ce groupe, dont tous les aspects, lorsqu^on 
tourne à Fentour, produisent les plus heureuses 
variq|^, a été exécuté avec une largeur de for- 
mes, et, si l'on peut dire, un amour de travail, 
qui, sans préjudice de la pureté du dessin, pro- 
duisent la vérité de la chair , et font disparoître , 
avec les traces de l'exécution technique, Fidée 
même de la matière. 

Il me paroit, et j'en juge par la date du temps 
où Fouvrage fut terminé, que Canova ne lui 
donifa le dernier fini , qu'après le retour à Rome 
de son troisième voyage en France. Or, ce voyage 
fut suivi de celui d'Angleterre , où il se trouva, 
lorsque parurent à Londres ce que l'on appela les 
marbres dElgin^ c'est-à-dire les restes des statues 

17. 



26o CANOVA •* 

placées autrefois par Phidias dans les deux fron- 
tons du Parthénon. 

A la vue de ces mémorables ouvrages^ Canova, 
comme nous le redirons par la suite^ fut frappé^ et 
de la grandeur de leur style^ et tout à la fois de la 
pureté^ comme de la largeur de leurs formes; mais 
Surtout dfi ce prodigieux sentiment d'imitation de 
la chair^ qui semble faire vivre le marbre. Or, 
c'est ce sentiment qu'il s'étoit toujours proposé de 
rendre visible dans ses marbres^ et c'étoit la re- 
cherche de cette vérité imitative, et de son al- 
liance avec la sévérité de la forme ^ qui avoîent 
suscité contre lui quelques froids et méthodiques 
imitateurs des statues antiques. 

Il y avoit en effet , chez ces hommes^ man- 
que de critique , sur une grande partie de%ianti- 
ques de Rome, objets toujours précieux, mais qui 
ne sont visiblement que des copies , ou de froides 
et roides contrefaçons d'originaux anéantis. Ca- 
nova, au contraire, en imitant l'antique, n'en- 
tendoit imiter ni la roideur, ni la froideur des 
lignes droites de ces répétitions, plus ou moins dé- 
naturées jadis par les copistes. 11 vit donc . avec 
un grand plaisir, que son sentiment se trobvoit 
justifié par les sculptures du Parthénon. 

Pour revenir au groupe de Mars et Vénus , son 
exécution en marbre , commencée dans la prévi- 
sion ou le pressentiment du goût d'imitation dont 



V . 



ET SES OUVRAGES. 261 

nous venons de parler^ eut l'avantage d'être ter- 
minée par Ganova^ après la leçon qu'il avoit reçue 
des statues de Phidias ou de son école. 

L'ouvrage fut définitivement achevé pour le rot 
d'Angleterre. 

Canova^ on Ta dit plus haut, avoit déjà répété statue 
la statue de son Hébé. Cette Jolie ficfure devoit "^^^^^ ^'""^ 

** ^ sième et qua^ 

trouver plus facilement que beaucoup d'autres , tnème répê- ^ 
et par sa moyenne dimension , et par la nature de ' *°"*' 
son sujet , à se placer, par exemple^ dans les salles 
à manger des palais. 

Déjà, en effet, Canova Ta voit exécutée deux 
fois. Il dut encore en faire deux répétitions : Pune 
pour lord Cawdor en Angleterre ; l'autre pour la 
comtesse Yeronica Guicciardini à Florence. Sans 
doute il n'en Êdsoit pas, à chaque fois, une autre 
figure; mais il n'en reproduisoit pas mécanique- 
ment non plus l'image identique. Quelquefois, 
nous dirons même le plus souvent, les amateurs 
préfèrent, et non sans raison, un premier ouvrage, 
en tant qu Wiginal , aux copies que la routine en 
peut multiplier. Il n'a pas dû en être ainsi des re- 
dites de Canova. Jamais personne n'eut moins 
que lui Phâbitude de copier, et surtout d^être son 
propre .copiste. L^incroyable facilité qu'il avoit 
dans le travail du marbre , le mettoit à portée de 
faire, et en peu de temps, dans les marbres que 



262 CANOVA 

ses praticiens lui livroient, des changemens de dé- 
tail , des variétés de goût , des inflexions de senti- 
ment^ qui pouYoient donner à ce qu^on appelleroit 
une copie ^ des supériorités de charme, sur ce qui 
passeroit pour être l'original. De sa part, entre 
' tous les ouvrages dont il multiplioit les épreuves , 
il y avoit bien, si l'on veut, fraternité : mais cette 
fraternité n'avoit point de privilège, ni de droit 
d'aînesse; et nous indiquerions tel de ses ouvrages 
derniers nés, qui ne reconnoîtroit aucune super 
riorité à ses aînés d^âge, et qui réclameroit, au 
contraire, celle de plus d'une sorte de mérite et d^ 
préférence. 

Naïade se Nul autrc cxcmplc modcmc ne peut mieux^ que 
reYci ani au ^^j^j j^ Cauova, uous expliquer et nous rendre 

Bondelalyre ' ri 

de l'Amour, probable , ce que les récits des écrivains nous ont 
transmis de la fécondité des statuaires de la Grèce. 
A quelque point qu'on veuille réduire le nombre 
des statues de Lysippe , par exemple , et tout en 
avouant, qu'ayant pratiqué surtout Fart des sta- 
tues en bronze , plus d'un procédé , aujourd'hui 
inconnu , a pu lui procurer les moyens de multi- 
plier au delà de notre croyance, les répétitions 
faciles de la même statue; il résultera toujours, 
des descriptions de Pline, un nombre de4)roduc- 
tions, qui, jusqu^ici, d'après les autorités mo- 
dernes, aura pu être regardé comme fabuleux. 



ET SES OUVRAGES. ^63 

Cependant y à quelque différence près , la même 
abondance d^ouvrages auroit plus ou moins carac- 
térisé les sculpteurs grecs en marbre. 

Nous avions, en quelque sorte, besoin de l'exem- 
ple de Ganova, pour donner de la vraisemblance 
aux récits et aux descriptions de Fhistorien de l'art 
antique. Car qui peut dire jusqu'à quel nombre 
il eût porté la liste de ses statues, si, sans excéder les 
bornes ordinaires de la vie humaine, il lui eût été 
accordé de vivre encore dix ans, et si plus d'une 
circonstance ne l'eût pas trop souvent distrait des 
travaux dont nous allons reprendre la suite? 

Nous avons décrit plus haut, dans la statue de 
Vénus victorieuse^ Fimage, pleine de noblesse, 
d'une beauté étendue avec dignité sur un lit 
richement meublé, et composé de beaux coussins, 
qui, en tenant élevée la partie supérieure du corps 
de la figure, donnent à sa pose et à tout l'en- 
semble, un mélange de grâce et de dignité conve- 
nable au caractère de la déesse. 

La figure dont nous avons ici à rendre compte , 
est aussi celle d'une femme couchée. Mais Tespècc 
de personnage à représenter ainsi , avoit dû sug- 
gérer un motif différent. Dans la première, le lec- 
teur peut s'en souvenir, (voj: pag. 148) Vénus, 
follement couchée , tenant la pomme d'une main, 
semble, en se délassant du combat, jouir de sa 
victoire. Dans celle-ci, nous voyons une simple 



264 CAJNOVA 

Nymphe des fontaines, rustiquement étendue sur 
une peau de lion, qui recouvre, et le terrain, et 
aussi la butte rocailleuse , laquelle lui sert de che- 
vet, si Ton peut dire, et surmonte l'urne d'où s'é- 
chappe l'eau qui désigne l'emploi de la Nymphe. 
Celle-ci vient de sortir du sommeil; elle se retourne 
et aperçoit le petit Amour jouant de la lyre , dont 
les sons ont provoqué son réveil. 

Cette statue est entièrement nue, et Ton peut 
dire d^elle , que pour la décence , elle n'a d^autre 
voile, que celui de ce certain sentiment noble et 
chaste , dont l'artiste avoit le don de savoir revêtir 
la nudité. Du reste , c'est une de ses productions 
les plus pures de style , les plus correctes , et du 
travail le plus châtié. 

Nous lisons, dans le compte qu'en a rendu 
M. Cicognara, (tome III, pag. 258) que Canova, 
pour l'exécution finale die ses dernières statues , 
avoit pris l'habitude de les faire mouler, et d'en 
tirer des exemplaires en plâtre. Je me rappelle 
que , plus d^une fois , je lui avois donné ce con- 
seil. Mais ma seule idéeétoit sur ce point, que, ses 
ouvrages allant se disséminant dans toute l'Eu- 
rope, on pût en conserver et en voir le recueil « 
dans une collection de plâtres, susceptibles eux- 
mêmes de se multiplier, du moins par parties, aif 
moyen du surmoulage. 

Mais j'apprends, par M. Cicognara, que Ca- 



ET SES OUVRAGES. 265 

nova , en faisant mouler ses statues finies en mar- 
bre^ Tavoit fait^ pour tirer de ses empreintes 
en plâtre^ un avantage relatif au rendu de ses 
marbres. Effectivement l'opération du moulage^ 
procurant l'isolement et la vue séparée de chaque 
partie des corps , a l'avantage d'accuser à'I'œil de 
l'artiste , beaucoup de petites négligences ou d'ir- 
régularités que la position de ces parties ^ dans 
l'ensemble de l'ouvrage en marbre y permet diffi- 
cilement d'apercevoir. Le plâtre, ensuite , n'ayant 
ni les luisans y ni la transparence ou le* séduisant 
du marbre y fait naturellement paroitre, et dé- 
nonce beaucoup de négligences de travail y ce qui 
suggère à l'artiste de nouvelles recherches, aux- 
quelles, sans cette sorte de critique, il n'auroit 
peut-être point pensé à se livrer. 

Pour revenir à la statue de la Naïade couchée, 
nous sommes forcés d'en dire ce que tout ouvrage 
vrai , na!f et simple exige de sa description , sa- 
voir, qu'on ne peut pas le décrire. C'est l'effet 
nécessaire d'une harmonie de formes et de con- 
tours, dont les yeux seuls peuvent jouir et juger. 
Disons cependant que cette statue fut un des ou- 
vrages les plus admirés de la maturité du talent 
de Canova, et que, lorsqu'elle parut, on la jugea 
comme étant ce qu'il avoit produit de plus gra- 
cieux et de plus complet, dans toutes les parties 
de l'art que peut réunir un semblable sujet. 



266 CANOVA 

Canova en fit^ ou du moins il en commença 
une répétition pour lord Darnley. 

staïuc Lorsqu'en 1814, les efforts réunis des souve- 

colosaale de . n»/ . r -g • ij • 

la Religion. ^^Lms allics eureut renverse la puissance du domi- 
nateur de PEurope, le joug sous lequel continuoit 
d'être opprimé, depuis plus de quatre ans, le 
souverain Pontife, fut naturellement brisé. Il se 
trouva libre, et retourna sans délai à Rome, où il 
reprit Texercice actif de son autorité religieuse et 
politique. 

Un semblable événement , qui paroissoit tenir 
du miracle, devoit naturellement éveiller au plus 
haut degré le génie des arts. Jamais en effet plus 
belle occasion n'auroit pu lui être offerte, de signa- 
ler la puissance de la religion , dans le triomphe 
pacifique de son auguste chef. Jamais plus heureux 
motif ne pouvoit se présenter, d'élever un monu- 
ment propre à célébrer, et à signifier en mérae 
temps, la perpétuité promise au siège apostolique, 
sur le roc où Ta placé son tout - puissant fon- 
dateur. 

Mais que peut le génie des arts , lorsque toutes 
les sources de la fortune publique se trouvent 
taries , comme elles l'étoient alors à Rome ? Ce 
pays avoit été livré, par tous les genres de tyran- 
nie, de révolutions et de spoliations, à la plus 
extrême détresse; et le successeur de saint Pierre, 



4 



ET SES OUVRAGES. 267 

de retour dans sa capitale ^ eut de la peine à y 
trouver où reposer sa tête. Toutefois, tel est le 
privilège d'une religion qui prêche avant tout le 
mépris des richesses, et dont la vraieiigrandeur 
est l'opposé des grandeurs humaines! le souve- 
rain Pontife n'en parut dans sa pauvreté et son 
abaissement, que plus grand et plus riche, mais 
d'une toute autre grandeur et d'une autre ri- 
chesse que celles du monde. 

Cependant, comme on l'a vu, Canova et sa for- 
tune avoient, par le privilège d'un talent et d'une 
renommée. extraordinaires, échappé aux fureurs 
et. à la proscription de la tyrannie révolution- 
naire, et il méditoit un grand projet avec son ami, 
M. Gicognara. 

Ce dernier m'apprend (tom. III, pag. 298 de son 
Histoire) que, vers cette époque, il avoit eu con- 
noissance du grand ouvrage que je venois de pu- 
blier précisément alors, sur cette partie complète- 
ment ignorée par les artistes, des grands ouvrages 
de la Statuaire colossale en or et iwire chez les 
Grecs. J'avois pris la liberté , d'après les descrip- 
tions les plus détaillées des écrivains antiques, d'en 
renouveler en dessin les compositions, les pro- 
portions, les formes, les accessoires et le goût. 
Cette grande révélation venoit de paroître dans un 
très-grand format, sous le titre (que j'ai déjà eu 
l'occasion de citer) du Jupiter Olympien ^ etc. 



268 CANOVA 

Cette réapparition de statues colossales j bien que 
leur genre ^ leur matière et leur composition, ne 
pussent certainement pas reparoître ou se r^iou- 
vêler, d9|^s les conditions de leur antique exis- 
tence, sembleroit, si j'en crois le savant écrivain 
que je viens de citer , avoir éveillé chez Canova 
ridée de célébrer l'événement du retour de PieYH 
à Rome sur le trône pontifical, par ane statue 
colossale représentant:, dans une dimension de 
vingt à trente pieds de hauteur, la Religion chré- 
tienne. Son projet, en outre, étoit d'en faire uni- 
quement à ses frais l'exécution. 

En effet, il en présenta bientôt un modèle, 
mais réduit à la moitié de la grandeur que devoit 
avoir l'original. 

La Religion y est représentée debout , élevant 
la main droite vers le ciel , tenant de l'autre la 
croix, qui se compose avec un piédestal circu- 
laire, portant des inscriptions , et sur lequel s'é- 
lève un très-grand médaillon, où Ton voit, fîgu- 
rées« en buste, les images de saint Pierre et de 
saint Paul. Ce médaillon est situé de manière i 
se composer avec une partie de l'ample drape- 
rie, qui , descendant du sommet de la tête de la 
Religion, passe sur le bras droit et retombe à 
grands plis du même côté. La figure de la Reli- 
gion porte pour coiffure une espèce de mitre; son 
vêtement à Fan tique est formé de plis, dont la 



ET SES OUVRAGES. 269 

chute ^ simple et perpendiculaire^ descend jus^ 
qu^aux pieds. • 

Il y a beaucoup d^ampleur dans Tensemble de 
cette composition. Peut-être une disposition de 
draperies un peu surabondantes^ contribue-t-elle 
à donner quelque lourdeur à la masse générale y 
dont Pensemble se- trouve forcé d'offrir une dis- 
position un peu quarrée. Mais ce modèle^ à moitié 
de grandeur^ auroit pu^ dans une dimension 
double^ recevoir de son auteur plus d'une sorte 
de modification. « 

Du reste, nous pensons avec M. Missirini, que 
si, selon les paroles de Pline, la majesté du Jupiter 
Olympien, œuvre de Phidias, avoit ajouté à la 
religion des païens une autorité nouvelle; le gran- 
diose imposant du simulacre projeté par Ca- 
nova, n'auroit pu qu'ajouter un nouvel éclat au 
culte des chrétiens, et ne seroit pas resté, pour 
le sens extérieur, au-dessous de la hauteur mo- 
rale des croyances quHl prêche, et des sentimens 
que ses doctrines inspirent. 

Le désir de Canova auroit été, que ce grand mo* 
nument de la piété chrétienne , pût trouver à se 
placer dans la basilique de Saint-Pierre. C^eût été 
mettre ensemble les deux plus grands ouvrages, 
l'un de sculpture et l'autre d'architecture. 

Il s^adressa donc à l'Académie de Saint-Luc, et 
il Tinvita à donner son avis sur ces deux ques- 



270 CANOVA 

tions : Le monument convient -- il à V église de 
SainÈ^Pierre ? Dans quelle partie de cet édifice 
pourra^t'il trousser une place cons>enable? L'Aca- 
démie s'empressa de répondre à l'une et à Tautre 
de ces questions. Sans aucun doute elle ne pou- 
voit que désirer, après avoir répondu en général 
à la première question d'une manière approbative, 
trouver dans la grande basilique un local appro- 
prié au colosse. Elle crut y avoir réussi, en pro- 
posant de placer la statue à Fautel dei santi Pro- 
cès so e Mattiniano. 

Pour nous, nous croyons qu'il n'y avoit, dans 
Saint-Pierre, aucun local propre à recevoir un 
colosse, qui, par la nature de son sujet, et son 
énorme dimension, ne devoit occuper, en q[uelque 
édifice que ce fût, d'autre local qu'un local prin- 
cipal. Or, toute place de ce genre est déjà prise 
et occupée depuis long-temps dans Saint-Pierre. 
Il eût été ridicule que Fobjet de sculpture le plus 
imposant et le plus important, se trouvât relégué 
dans une des places très-secondaires de l'église. 
Il eût été moins convenable encore de le situer 
adossé à un des piliers de la nef, où sans doute il au- 
roit été en vue, mais où il eût gâté l'aspect de l'or- 
donnance , et où il n'auroit figuré que comme un 
hors d'oeuvre . Un tel monument doit être principal, 
là où il se trouve; et dans le fait, il n'auroit pu 
trouver d'emplacement digne de lui, sous tous les 



ET SES OUVRAGES. 



271 



rapports^ que dans quelqu'une de ces églises^ dont 
le fond se termine par une grande niche^ ce qu^on 
appelle architecturalement chez les anciens, hémi- 
cycle y et cul-de-four, dans le langage technique 
de la construction moderne. 

Nous voyons, par le résultat qu'eut définitive- 
ment cette grande pensée de Canova , qu'il avoit 
été trpp habitué , dans le plus grand nombre de 
ses ouvrages , à faire des statues sans commande, 
et sans s'inquiéter de leur destination, ni du local 
qu'elles devroient recevoir. Peut-être, avant de 
réaliser son projet de statue, auroit-il dû faire 
choix de l'emplacement précis qu'elle auroit pu 
occuper à Rome. Qui sait si, n'y ayant point de 
place convenable dans l'intérieur de l'église de 
Saint-Pierre, il n'y auroit pas eu lieu, au moyen 
de quelque déplacement dans les sommités exté- 
rieures de l'édifice, de lui trouver un local digne 
de la recevoir, et de lui procurer l'effet qu'un tel 
colosse auroit dû comporter. 



L'anarchie usurpatrice qui régna dans Rome 
pendant plusieurs années, ( depuis 4809 jus- 
qu'en 1814 ) avoit singulièrement favorisé la 
déprédation , le trafic et le vol des ouvrage^jin- 
tiques. A peine Pie VII fut-il rassis sur le siège 
pontifical y que Canova reprit l'exercice de la 
place qui lui avoit été confiée, pour la répression 



Canova 
rétablit et 

soutient 

i^Acadcmie 

cVarchéolo- 

gie. 



272 CÂNOVA 

des abus. Devenu lui-même sanspouvoir, pendant 
l'interrègne des lois^ il profita des premiers in- 
stans de la restauration politique^ pour attirer l'at- 
tention du gouvernement sur ces abus^ et le prier 
de remettre en vigueur les anciens réglemens. 

Une institution favorable à ces vues lui dat 
aussi son renouvellement d'activité. On veut par- 
ler de l'Académie d^Ârchéologie ^ qui ^ prixée de- 
puis long-temps de tout secours du gouvernement, 
se seroit trouvée entièrement dissoute, si Ganova 
n'eût mis en œuvre tout ce quMl pouvoit avoir de 
moyens pour la soutenir, et s'il n'^eût employé ses 
propres deniers, pour Faider à reprendre ses 
séances et à continuer ses travaux. 

Nous voyons , lorsque les temps furent devenus 
meilleurs, qu'il contribua ,** non-seulement par 
le crédit de son nom et Tautorité de sa place, à 
raviver les études archéologiques, mais encore à 
diriger vers leur encouragement ses propres loi- 
sirs, en conmiuniquant à F Académie un certain 
nombre d'observations théoriques, que l'étude et 
la pratique savante des arts et du génie de l'anti- 
quité , l'avoient mis à portée de recueillir , et de 
rédiger même par écrit. On dut à son zèle de pré- 
cieiKses observations sur les caractères propres des 
ouvrages grecs et romains, sur la destination ori- 
ginaire de certains ouvrages antiques, auxquels soit 
leur mutilation^ soit le défaut d'objets de paral- 



J 



ET SES OUVRAGES. 273 

léle sufBsanSy a fait prendre des dénominations 
apocryphes , fondées sur quelques opinions tout- 
à-fait arbitraires. 

Il faut avouer y en effet, que la science de Tart^ 
et le sentiment exercé du goût ou du style, de la 
manière et du travail des ouvrages , peuvent of- 
frir, en archéologie, des lumières entièrement 
nouvelles. Si ce ne sont pas toujours des argu- 
mens positifs ou des preuves démonstratives , qui 
pourroit se refuser à y trouver des indications 
plausibles en faveur des siècles^* des pays^ des 
écoles qui produisirent ou purent avoir produit 
ces ouyrages? On peut ajouter à ces témoignages 
ceux qui résultent, pour un œil exercé, d'un degré 
plus* ou moins évident du caractère d^originalité 
ou de copie dans lé travail; caractère que rendent 
sensible, soit la composition de certaines figures, 
soit la franchise et la hardiesse , soit la mollesse 
et la timidité de l'exécution. Or on est obligé de 
convenir, qu'une pareille critique appartient né- 
cessairement à Fartiste, qui se livre à l'exécution 
de la matière mênie des statues. 

Autant en vue des progrès de la science archéo- 
logique , que des études de Fartiste , Canova ne 
cessa point de solliciter du souverain Pontife, les 
moyens d'augmenter , avec de nouvelles acquisi- 
tions, le recueil établi par ses soins, sous le nom 
àeMuseo Chiarainonti ^ qui , vu le surcroît d^une 

18 



274 CANOVA 

très-longue galerie^ forme aujourd'hui un des bras 
du grand corps qu'on nomme le Muséum du Vati- 
can. Ce nouveau recueil deviéntde plus en plus pré- 
cieux ^ par le «ombre toujours croissant de frag- 
mens en tout genre de sculptures, et par les débris 
instructifs de construction et d'architecture an- 
tique. 

« Il n^y a, (écrivoit Canova, dans un mémoire 
au Pape sur cet objet) et Ton ne découvre aucun 
» fragment de l'antiquité, ou de l'art antique, si 
» petit qu'il soit, qui n'ait, ou rie puisse acquérir 
» par de nouveaux rapprochemens, un mérite par- 
» ticulier, jusqu'alors méconnu, et qui le rende 
» propre à servir, ou d'autorité à l'antiquaire, ou 
» de modèle à l'artiste. » 

Le renouvellement de F Académie d'Archéologie 
donna lieu à plus d'un antiquaire ou littérateur, 
de composer et de produire de nouvelles disser- 
tations, d'où résultèrent des discussions intéres- 
santes, et d'utiles parallèles, entre les œuvres 
antiques et les travaux modernes. 

Trop de titres honorables à la confiance du 
souverain et à l'estime publique, trop de succès 
et de glorieuses entreprises,, trop d^honneurs et de 
renommée enfin, sembloient s'être accumulés sur 
Canova, pour que l'envie n'ait pas dû se réveiller 
encore contre lui. Déjà, chez quelques étrangers 
surtout, s'étoit manifesté un esprit de dépresûon, 



I 

I • 



ET SES OUVRAGES. . 275 

* 

sur sa manière d'imiter la grâce de l'antique^ plu- 
tôt que son austérité. Le même sentiment d'envie 
se manifesta par un nouveau genre de censure. 
On prétendit Taccuserde plagiat^ reproche ba- 
nal, et sujet de méprise toujours renaissante, entre 
- l'idée d'imiiateur et celle' de copiste. 

Mais il paroît que Tenvie essaya encore de 
Fatteindre, en se plaçant sur le terrain des opi- 
nions et des ressentimens politiques. Qui le croi- 
roit? On imagina de lui faire un reproche d'avoir, 
sotis le gouvernement usurpateur^ accepté la di- 
rection des Arts et des Musées. On oublioit, ou on 
faisoit semblant d'avoir oublié, qu'il avoit refusé 
toutes les distinctions et places honorifiques qui 
lui avoient été offertes dans la région politique, et 
que Tintérêt seul des arts l'avoit engagé d'accep- 
ter un emploi, hors de toute participation au 
régime révolutionnaire. 

Ganova garda long-temps le silence. Il le rom- 
pit epfin , et défia qui que ce fût de l'égaler dans 
ses sentimens de vénération pour le saint Père, et 
dans son zèle pour les intérêts de Rome et des 
beaux-arts. « Aurois-je donc démérité, dit-il, en 
» instituant à mes frais des prix publics en faveur 
» des jeunes artistes , ou une pension à l'artiste 
» élève de Rome ^ .dont le talent donneroit des 
» espérances; en déboursant 10,000 francs, pour 
» sauver, dans ces derniers temps, le médaillier du 

is. 






276 CANOTA 

» saint Père; en entréprenant le projet d*une sta- 
)) tue colossale en marbre , plus grande que tout 
j) ce qu^il y à de plus grand à Rome, w 

On a trouvé encore de lui , dans ses papiers, 
des morceaux détachés de la critique de ses pro- 
pres ouvrages , critique dans laquelle jl s'étoit plu 
à examiner certains reproches, faits à quelques- 
uns sans prétexte , à quelques autres avec plus de 
raison.' Pour se justifier d'avoir, selon les cen- 
seurs, produit un trop grand nombre d'ouvrages, 
il cite l'exemple de Michel Ange et de Raphaflel. 
Mais que ne ci toit -il donc, avant tous, le plus 
grand nonjbre des statuaires de la Grècej les Phi- 
dias, les Praxitèle, et particulièrement le statuaire 
Lysippe, qui, selon Pline, (liv. xxxvi) avoit mis 
une pièce de monnoie dans un tronc , à chaque 
ouvrage sortant de ses ateliers ; ce qui , après lui, 
eu fit monter le nombre à 4 , 500 , selon les uns, 
selon d'autres à 700? Lysippe, il est vrai, comme 
statuaire en bronze, avoit pu par la fonte, repro- 
duire indéfiniment le même ouvrage; ce qui ne 
sauroit avoir lieu, à beaucoup près au même de- 
gré, dans la sculpture en marbre. 

Troisième Lcs détails qui précèdent ne nous ont déjà que 
▼oyage de ^^ ^^ ^^^^ |^ ^^ d'intcrromoré les mentions 

Canova a Pa- *^ , * 

ris, en 1815. OU descriptious dcs ouvragcs de Canova, comme 
ils purent aussi l'avoir plus ou moins distrait de 



ET SES OUVRAGES. 277 

donner à ses entreprises leur suite habituelle. 
Cependant; nous touclîons à une lacune beaucoup 
plus considérable dans ses travaux. Nous voulons 
parler de cette mission; sans doute fort honora- 
ble^ par laquelle^ investi de la haute confiance 
de son souverain^ il dut^ pour y répondre, quitter 
pendant prés d'une année , et son laboratoire et 
ses travaux , et le paisible séjour de Rome. 

L^homme extraordinaire que des circonstances, 
jusqu'alors inouies, mirent à même d'ambition- 
ner la conquête de toute l'Europe, avoit presque 
touché au plus haut point de son ambition sans 
pouvoir l'atteindre. Sa formidable armée avoit, en 
1812, trouvé son tombeau sous les. glaces de la 

• Russie. Une tentative pour se relever l'année sui- 
vante , se termina encore contre lui par l'affreux 
désastre de Leipsik. Le bassin de la balance des 
succès descendant de plus en plus de son côté, fît 
remonter doutant celui des puissances de l'Eu- 
rope, qu'il avoit depuis long-temps opprimées- 
En 4814, leurs armées débordèrent en France. • 
Le débat ne fut pas long. Paris fut occupé par les 

. troupes des alliés, qui rétablirent le roi légitime 
Louis XVIII, et se retirèrent. Le vainqueur de 
tant de royaumes obtint pour refuge l'île d'Elbe. 
Il la quitta Tannée suivante , se retrouva à la tête 
de son ancienne armée , rentra dans Paris , et es- 
péra ressaisir son autorité. Mais le congrès de 



% • 



278. CANOVA 

toutes les puissances étoit encore réuni à Vienne 
en Autriche. Toutes leurs* armées furent bientôt 
rassemblées y et la bataille de Waterloo prononça 
définitivement^ au mois de juin 4815, sur le sort 
du conquérant. Il fut transporté à l'ile de Sainte- 
Hélène y OÙ il mourut. 

Cependant les chefs dos grandes puissances 
victorieuses, avoient eu le ten^ps de s'apercevoir 
du tort que leur avoit causé, l'année précédente, 
1 excès de leur générosité. Elles prirent cette année 
la résolution commune, de se faire rembourser 
leurs dépenses et restituer leurs pertes. 

Dès qu^l euf été décidé de faire payer par la 
France les frais de la guerre, tous les Etats que 
la guerre avoit pillés ou spoliés , depuis un grand 
nombre d'années, formèrent leur réclamation. 
Au nombre de ces réclamations , se présenta de 
toute part celle des précieux objets d'art enlevés, 
contre le droit des gens reconnu en Europe, à un 
grand nombre de nations. Les chefs-d^œuvre des 
^rts du dessin réclamèrent bien naturellement le 
droit d'être compris dans ces restitutions. 

Bientôt on vit l'Espagne, la Prusse, la Hesse, la . 
Belgique, le Piémont, Venise et Florence, et sur- 
tout Rome, réclamer les médailles, les bronzes, les 
planches de gravure, les statues antiques, et les plus 
précieux ouvrages de la peinture moderne, que la 
France révolutionnaire avoit enlevés de toute part. 



ET SES OUVRAGES. :>r.) 

Les réclamations de Rome surtout , indépen- 
damment de toutsentiment de justice, intéressoient • 
toutes les puissances de l'Europe. Rome en effets 
soit comme centre du monde chrétien, soit comme 
légataire et légitime héritière d'une infinité de 
trésors d'histoire, d'art et d'antiquité, inhérens 
au sol même, et qu'aucun pouvoir n'en sauroit 
enlever, est, si l'on peut dire, une ville commune 
à toute TEurope. Ses richesses d^art tirent donc 
une partie de leur valeur du lieu même où elles 
sont, des rapports nécessaires qu'ont entre .elles 
les statues qui ornoient les édifices, avec le genre 
el le goût de Parchitecture des monumens. li 
existe à cet égard des traditions d'harmonie lo- 
cale, qu'on ne sauroit transférer ailleurs. On ne 
sauroit faire sortir du pays les parallèles in- 
structifs qui en dérivent, les leçons, les exem- 
ples, les impressions,* et les sensations qui trans- 
mettent aux yeux et à Tesprit, la corrélation de 
chaque partie avec le tout, et du tout avec chaque 
partie. 

Lors de la première invasion de Bonaparte en 
Italie , dès Tannée 1 796^ j'appris qu'il manifestoit 
le projet de faire acheter au Pape Pie VI, avec le-^ 
quel il n'étoit point en guerre, l'espoir d\me paix 
trompeuse , par la cession des principales statues 
antiques. Je publiai alors un écrit en forme de 
lettres, contre cette inique et funeste spoliation, 



28o CANOVA 

et j^en adressai un exemplaire au général Bona- 
• parte lui-même , alors en Italie. 

Qui m^eût dit que vingt ans après, Ganova vien- 
droit en France^ mon écrit en main, qu^il fit réim- 
primer, et muni des pouvoirs du Pape Pie VII , 
pour réclamer, de concert avec les envoyés ou 
délégués de toutes les autres puissances de l'Eu- 
rope, les propriétés inaliénables qu';ine tyrannie 
jusqu^alors inconnue avoit enlevées de Rome? 

Aucun voyage, par le but de sa mission , ne fui 
plus. important; aucun, par son succès, ne fut 
plus honorable pour Ganova. Mais aucun des se- 
jours.qu il eut occasion de faire à P&ris n^eut poqr 
lui moins d^agrément. Par un retour singulier et 
bizarre des positions et des événemens qui avoient 
depuis long-temps faussé ici, sur plus d'un point, 
les notions du juste et de l'injuste, les mêmes 
hommes qui avoient applaudi aux ^spoliations de 
puissances imbelligérantes, prétendoient refuser 
au plus fort le droit de reprendre ce qui lui avoit. 
été pris lorsqu'il étoit le plus foible. Gertes si Té- 
tranger, invoquant par réciprocité le droit du plus 
fort, qu'on avoit jadis exercé contre lui, eut voulu, 
non pas seulement reprendre le sien, mais user 
vis-à-vis de la France de la peine du talion , en lui 
enlevant ses véritables propriétés, quelle loi (ex- 
cepté celle de l'Evangile ) auroit pu condamner 
cette vengeance ? 



I 



» 



ET SES OUVRAGES. 281 ' 

Cependant Canova^ jadis accueilli avec tant de 
zèle en France^ y retournoit au moment où les 
circonstances d'une guerre funeste avoient désap- 
pointé une multitude d'intérêts^ de passions^ d'am- 
bitions^ et jeté dans la société un malaise physique 
et moral. Une partie de ces effets tendant à rendre 
odieux le rôle de Canova et l'objet de sa mission^ le 
contre-sens de la vanité blessée fut porté au points 
que l'envoyé de Rome passoit pour être le spolia- 
teur de ce dont Rome avoit été dépouillée. 

La position toute nouvelle encore du Roi , re- 
placé sur son trône par la défaite de l'usurpateur 
et le secours des- puissances alliées, lui comman- 
doit une réserve particulière de conduite. Il ne 
pouvoit et il n'auroit pas voulu résister aux re- 
prises des puissances étrangères. Il craignoit- aussi 
de heurter inutilement, par une coopération quel- 
conque, les préventions publiques. Dans cette 
position ambiguë, le gouvernement français ne 
pouvant s^opposer aux restitutions, se tint dans 
une neutralité , ou pour mieux dire une nullité 
absolue d^action, ne résistant et ne se prêtatit à 
rien. 

Canova fut donc obligé d'invoquer, pour récu- 
pérer les ouvrages, , statues, tableaux, médail- 
les, etc. le secours matériel de la force militaire 
des alliés, et d'en user tout le temps que durèrent 
les opérations longues et pénibles de déplacement. 



?.82 



CANOVA 



d^encaissement ; et de transport de tout genre , 
exigées par les diverses nattires des objets qu^ii 
devoit reprendre. 

Il fiiut dire encore ici qu'il entroit dans les in- 
structions de Ganova y de ne pas porter les récla- 
mations à toute leur rigueur. Et de fait , autorisé 
qu'ail étoit par le Pape à faire les concessions qu'il 
croiroit convenables^ Ganova fit au Muséum de 
Paris Fabandon de plusieurs objets notables, qui 
pou voient tempérer la rigueur de sa mission. De 
ce nombre furent, entre autres objets de scul- 
pture, la statue colossale du Tibre, la grande et 
belle Minerve colossale trouvée à Vélletri. C'est 
par Feffet de la même modération dans les re- 
prises qu'on pouvoit exiger*, que le vaste tableau 
de la Gène, chef-d'œuvre de Paul Veronèse, resta 
au Muséum des tableaux. 

Je puis en dire aut^int et beaucoup plus , pour 
y avoir pris quelque part, de la restitution des 
médailles et collections des monnoies antiques 
enlevées au Pape. Se trouvant confondues 'dans 
Pimmen^ médaillier du cabinet de la Bibliothè- 
que du Roi, et transportées sans inventaire; depuis 
mêlées avec beaucoup d'autres suites, sans aucun 
moyen, pour les commissaires du Pape, de les 
discerner et de les retrouver; il se fit une sorte 
de transaction, dans laquelle j'ai su qu^il ne fut 
accordé par les conservateurs du cabinet, que ce 



ET SES OUVRAGÉS. a83 

qu^ils voulurent; et^ dans le fait, il eût été im- 
possible, en ce genre d'objets, de désigner ies 
pièces enlevées. 

Le séjour de Ganova à Paris, vu les circon- 
stances, et le désagrément que sa mission lui cau- 
soit , n^eut pour lui que des embarras et des dé>- 
goûts. J'étois au courant de tous ces embarras; 
6t, quoique je le vissé tous les jours, je n'avois 
pu, ni par moi, ni par mes amis , lui être le n^oins 
du monde en aide: Telle étoit la tournure singu- 
lière de l'état des choses , et de Tesprit du mo- 
ment, fiiussé par une longue habitude de prendre, 
que ridée de rendre n^étoit plus comprise. 

Tout le temps que Canova passa à Paris , hors 
les soins et les sollicitudes de sa mission, il le 
partageoit entre quelques amis en petit nombre, 
avec lesquels il se réunissoit tous les soirs. Ce fut 
dans ces.réunions, et les entretiens auxquels elles 
donnoient lieu , que je me rappelle de lui lavoir 
conseillé de recueillir enfin , dans un très^grand 
volume atlas , les belles gravures qu'il a voit déjà 
fait, et qu'il continuoit de faire exécuter, xle ses 
statues et compositions de monumens, par de très- 
habiles burins. Je lui fis même imprimer , dans 
l'immense format de ses planches , et les titres de 
ce magnifique recueil,, et un texte préliminaire. 
Il n^étoit plus question alors que de le compléter, 
et, en attendant, de faire le choix de quelque 



284 



CANOVA 



correspondant sûr^ pour donner à cette magni- 
fiqtie collection la publicité qu^elle méritoit. Je ne 
saurois dire ce que devint ce projet ^ qui auroit 
exigé de Canova un plus long séjour à Paris; mais 
il étoit impatient de quitter cette ville y et dç se 
rendre à Londres avant de retourner à Rome* 



Voyage 
de Canova 
à Londres i 



Délivré de la pénible mission qu'il avoit accep^ 
tée y et après avoir présidé à l'encaissement et au 
déparé de toutes les caisses^ doift les unes dévoient 
retourner à Rome par terre , les autres par mer, 
Canova, désormais inutile aux soins de leur dé- 
part et de leur transport confié à des agens très- 
sûrs, résolut d'aller en Angleterre. Déjà Visconti 
étoit arrivé à Londres, sur la demande de lord 
Elgin, pour procéder à l'estimation des dépenses 
dont ce dernier réclamoit le remboursement. 

Ces magnifiques restes des sculptures du temple 
de Minerve à Athènes , plus ou moins endomma- 
gées par le temps et par la barbarie, avoient très- 
heureusement été enlevés à la dégradation tou- 
jours {croissante, où les exposoit de plus en plus 
le lieu qu'ils occupoient. On ne pouvoit point ré- 
voquer en doute que toutes ces sculptures , dont 
Phidias avoit *eu la direction supérieure, ne dus- 
sent porter plus ou moins Pempreinte du style et 
du génie de ce grand sculpteur , et aussi du plus 
célèbre siècle des arts eh Grèce. 



ET SES OUVRAGES. 285 

Cependant quand tous ces morceaux ou frag- 
inens^ plus ou moins bien conservés^ et dont 
quelque»-uns sont dans la plus parfaite intégrité 
de leur travail ^ furejit y au premier moment de 
leur décaissement y rangés à terre^ et sans ordre, 
sous quelque hangard, ou local provisoire de 
décharge y leur effet, au plus grand nombre de 
spectateurs , ou d'yeux inexpérimentés , ne parut 
pas répondre à la célébrité qui leur étoit due. 
Londres avoit peu d^amateurs ,, et de véritables 
connoisseurs en ce genre. Les sommes que répé- 
toit lord Elgin paroissoient exorbitantes au gou- 
vernement. Aux yeux et au jugement des hommes 
de l'administration, il falloit que la dépense du 
transport de ces objets, dût se trouver balancée 
par une célébrité et une rareté , qui , attirant la 
curiosité des étrangers, pût entrer dans les intérêts 
du commerce; 

Lord Elgin eut donc besoin d'appeler à son 
aide le suffrage de Visconti, lequel, en partant de 
Paris pour Londres , engagea Canova , qui ne de- 
mandoit pas mieux , à venir donner sa voix dans 
cette discussion. 

Rien ne pouvoit lui arriver de plus agréable 
q\ie cette proposition de voyage. Canova vouloit 
m'emmener avec lui : toutes sortes de circonstan- 
ces m'empêchèrent de l'accompagner; mais, en 
me promettant de me donner connoissance de 



5t86 CANOVA 

son jugement et de sa manière de penser sur ces 
sculptures ^ il exigea de moi et me fit promettre 
d'aller^ dès que je le pourrois, à Londres, et de 
lui faire part, en toute franchise, de mon opinion 
sur les ouvrages en question. C^est ce que je fis 
quelque temps après, dans un recueil de Lettres sur 
les Marbres d!Elgin^ que je lui adressai de Lon* 
dres , et qui furent imprimées sous la rubrique 
de Rome. J^eus, dans le contenu de ces lettres, le 
bonheur que mes jugemens se rencontrèrent plei- 
nement avec les siens. 

Il régnoit alors à Rome, comme j'ai déjà eu 
Foccasion de l'indiquer, un certain système d'imi- 
tation de l'antique, auquel Canova ei ses ouvrages 
avoient paru être plus ou moins contraires. D est 
assez démontré que le plus grand nombre des sta- 
tues qui sont arrivées jusqu^à nous , furent ou des 
copies d'après de célèbres originaux, ou des copies 
d'après ces copies, ou des originaux d^artistes in- 
férieurs eii mérite, qui, comme il doit arriver, 
font souvent de leur art un simple métier, répé- 
tant les mêmes sujets, indépendamment du sen- 
timent du beau et de l'étude du vrai puisé dans 
la nature. Ces ouvrages, qu'un œil exercé distm- 
gue facilement, n^ont souvent du goût et du style 
des grands maîtres, qu'une apparence de tradition 
plus ou moins fidèle. On leur trouve une sorte de 
roideur en place de grandeur, de la fi'oideur au 



•ET SES OUVRAGES. 287 

■ 

lieu de pureté , enfin y quelque chose d^un travail 
d'exécution pratique, qui les dénonce comme 
ayant pu être des redites de précédentes redites. 

lUest plus facile aujourd'hui d'imiter Fantique^ 
dans les abus qu'un grand nombre de copies ont 
pu faire dé leurs originaux ^ que de savoir ^ avec 
la critique d^un goût éclairé et d'un sentiment 
délicat, remonter par les copies à leurs originaux. 
De là, chez ht plus grande partie des sectateurs 
de l'antique en sculpture, et surtout à Fépoque 
dont on parle ici, un genre de dessin roide, une 
représentation de nature qu'on pourroit dire in- 
animée ; de là des formes sans grâce, de la gran- 
deur faite, si Ton peut dire, au compas. De là des 
figures de corps privés de l'apparence de la vie; 
de là des statues d'un aspect sage, si l'on veut, 
d'un style pur, si l'on veut, et, si l'on veut en- 
core , sans disproportion , sans aucun manque 
d'ensemble, mais privées de Fillusion de la vie, 
n'ayant ni mouvement dans le travail de la chair, 
ni souplesse dans leur action., ni charme dans 
leur apparence. De là enfin cette privation de 
sentiment original, qui donne à tout l'illusion de 
la vie; qui parvient, en quelque sorte, à faire 
agir, mouvoir, et, si l'on peut dire, penser et 
parler la matière. 

C'étoit le contraire de ces défauts, qui d/evoit 
faire l'immense renommée de Canova et de ses 



288 CANOVA 

ouvrages, et c'est là ce qu'il espéroit trouver dans 
les sculptures de Phidias ou de son école. 

Voilà en effet ce qu'il y trouva, comme il me 
l'exprima lui - même par sa lettre en date de 
Londres du 9 décembre 1815, et que^je vais rap- 
porter en entier, dans son original, de peur 
que la traduction n'en altère, l'expression vive et 
animée. • 

« Eccomi a Londra , Mio caro ed ottimo ami- 
» co : capitale sorprendente ; bellissime strade, 
» bellissime piazze, bellissimi poiiti , grande puli- 
» zia ; e quello che più sorprende , è che si vede 
» ogni dove, il ben essere dell'umanità. 

» Ho veduto i marmi vénuti di Grecia. De'bassi- 
» rilievi già ne avevamo una idea dalle stampe, 
» da qualche gesso , ed ancora da qualche pezzo 
» di marmo. Ma délie figure in grande, nelle quali 
» Tartista puô far mostra del vero suo sapere, 
» non ne sapevamo nuUa. Se è vero che queste 
» siano opère di Fidia, o dirette da esso, o ch'egli 
» v'abbia posto le mani per ultimarle ; queste 
)) mostrano chiaramente, che i gran maestrî erano 
» veri imitatori délia bella natura : niente ave- 
» vano di affettato, niente di esagerato ne di duro, 
)) cioe nulla di quelle parti che si chiamerebbero 
» di convenzione e geometriche. Concludo che* 
» tante e tante statue che noi abbiamo, con quelle 
)) esagerazioni , devo^io esser copie fatte da que^ 



.J 



ET SES OUVRAGES. 289 

* 

» tanti scultoriy che replicavano le belle opère 
» Greche per ispedirle a Roma. 

» L'opère di Fidia sono una vera carne , cioè 
» la bella natura , come lo sono le altre esimie 
» sculture antiche; perché carne è il Mercurip di 
» Belvédère, carne il Torso, carne il Gladiator 
» combatténte , came le tante copie del Satiro di 
» Prassitele, carne il Cupido di cui si trovan fram- 
» menti da per tutto, carne la Venere, ed una Ve- 
» nere poi di questo real Museo è came verissima. 

» Devo confessarvi > che in aver veduto queste 
» belle cose, il mio amor proprio è stato solleti- 
» cato , perché sempre sono stato di sentimento, 
» che H gfan maestri avessero dovuto operar in 
» questo modo, e non altrimente. Non crediate 
» che lo stile dei bassirilievi del tempio di Mi- 
» nerva sia di verso. Essi hanno tutti le buone forme 
» e la carnosità, perché sono sempre gli upmini 
» staticompostidi came flessibile,e non dibronzo. 

» Basta questo giudizio , per determinar una 
» volta efficacemente gli scultori, a rinunziare ad 
» ogni rigidità, attenendosi piutosto al bello e 
') morbido impasto naturale. » 

Le séjour de Ganova à Londres le dédommagea 
des ennuis , de la contrainte et des froideurs que 
les circonstances et les effets de sa mission lui 
avoient fait éprouver à Paris. Cette mission -là 
même, qu'il venoit de terminer avec succès, Ta- 
is 



290 CANOVA 

voit mis en rapport avec les premiers personnages 
de l'Angleterre. Ce fut, entre eux, à qui se dispute- 
roit le plaisir de le recevoir et de le fêter, soit à 
la ville, soit dans leurs campagnes. Les artistes 
surtout, et à leur tête étoit le célèbre Flaxman, lui 
firent une réception des plus splendides, dans un 
grand banquet, qui eut lieu par invitation du pré- 
sident et du Conseil académique , au milieu de la 
salle même du Conseil. 

Son départ de Londres fut annoncé par les 
feuilles publiques , qui se firent un devoir de re- 
produire les opinions que Canova avoit manifes- 
tées sur l'excellence des Marbres (TElgin, ou 
sculptures du Parthénon, ouvragëk qu'il n'hésitoit 
pas , dirent-elles , à mettre , pour la grandeur du 
style unie à la vérité de la nature , au-dessus des 
plus beaux antiques de Rome. 

Nous fûmes heureux nous-mêmes, quelque 
temps après, de nous rencontrer avec Canova dans 
ce jugement. On peut s'en convaincre par les Let- 
tres imprimées que nous lui adressâmes de Lon- 
dres, ainsi que nous l'avons dit plus haut, et où, 
sans aucun concert ni accord convenu avec lui , 
nous développâmes, avec beaucoup plus de détails 
critiques , les raisons et les preuves de cette supé- 
riorité. 

Dans la visite de congé que Canova eut l'hon- 
neur de faire au Régent, ce prince, judicieux 



ET SES OUVRAGES. 



291 



amateur des beaux arts^ lui témoigna le désir qu'il 
avoit d'acquérir à Rome, pour les études des élè- 
ves de l'Académie , une collection de figures en 
plâtre, moulées sur les plus belles statues anti- 
ques. Porteur de ce vœu , CanoVa , de retour à 
Rome, le communiqua au saint Père, qui s*em- 
pressa d'y correspondre. A l'envoi de ces objets 
pour l'école des arts à Londres, Tartiste joignit 
l'hommage de quatre de ses plus agréables têtes 
en marbre , destinées en présent au duc de Wel- 
lington, à lord Castelreag, à Charles Long, et 
au chevalier Hamilton, qui avoit à Paris puissam- 
ment appuyé les réclamations du souverain Pon- 
tife. 



Le retour et l'arrivée de Canova à Rome furent 
pour lui un véritable triomphe. On peut juger 
des acclamations de la reconnoissance publique 
dont il fut salué , lorsqu^on le vit entrer , lui , le 
rénovateur du goût et de la gloire de Tart an- 
tique, accompagné des chefs-d^œuvre de l'anti- 
quité, dont leur véritable patrie déploroit depuis 
si long-temps la perte. Mais Texpression de cette 
reconnoissance ne devoit pas se borner aux témoi- 
gnages flatteurs, dont Fallégresse du peuple s'étoit 
rendue Péloquent interprète. 

Le souverain Pontife voulut consacrer ce sen- 
timent, et en perpétuer Fexpression, par tout ce 



Retour de 

Canova à 

Rome. 



It). 



ngi CANOVA 

qu^il put imaginer, pour égaler la recounoîs- 
sance publique, à Pimportance du succès qa'avoit 
obtenu la mission de Canora. 



canoTaest Le Papc décora Canova du titre de Marquis 

lommé mar- 
quis d'Ischia. 



nommé mai- j'ischia y SOUS Icqucl il fut inscrit au livre d'Or du 



du cardinal 
ConsalTÛ 



Capitole. A ce titre d'honneur fut jointe une rente 
de trois mille écus romains. (16,000 francs.) Nous 
allons rapporter ici le texte même italien , tant de 
la lettre du cardinal Consalvi , que du diplôme du 
Sénat. 

Lfttre « I meriti singolari che distinguono il signor 

» cavalier Antonio Canova, Principe perpetuo dell' 
)) Accademia Romana délie belle arti, le rare pre^ 
» rogative del suo animo , e la celebrità del suo 
» scarpello emulatore di quello di Fidia, quanto 
» avevano giustamente meritato la pubblica stima, 
» altrettanto si erano conciliata la considerazione 
» e l'afFetto délia Santità di nostro Signore, il 
» quale nel possedere un artista cotanto illustre , 
» vedeva risarciti in gran parte que' vanta^i e 
» quello splendore che la sede délie belle arti 
» avea perdutô, perdendo i più preziosi monu- 
» menti. 

)) Appena sorse qualche speranza di poterne ot- 
» tenere la ricupera , la Santità Sua non ad altri 
» giudicô di affidarne l'ardua e delicata incom- 



ET SES OUVRAGES. 293 

» benza^ che al detto sign. cavalière, ben conos- ' 
» cendo quanto avrebbe potuto contribuire alF 
» intento la fama di uomo si grande, accompa- 
» gnata dalla saviezza délia sua coudotta , dall' 
» amabilità délie sue manière, e da tante sue uti- 
» lissime relazioni. 

» L'esito avendo felicemente corrisposto aile 
)) vedute del Santp Padre , mentre egli prova la 
» piû viva compiacenza di avère ridonato a Roma 
» e aile alti^e illustri città delloStato, i capi d'opéra 
» délia arte che accrescono il loro lustro^ e vi 
» riconducono le risorse del genio, ha creduto 
» deUa sua gloria , non meno che del suo cuore 
» riconoscente , il dare a quello, cui deve in tanta 
» parte una si importante ricupera, un attestato 
» délia sua sovrana soddisfazione e délia partico- 
» lare sua stima. 

« A tal fi|iesi è degnata la Santita Sua di ordinare 
» che il signor cavalière Antonio Canpva sia as- 
»critto nel libro d'Oro del Campidoglio, come 
» sommamente bene merito délia Nobiltà e Po- . 
» polo Romano , e che gli si conferisca il titolo di 
»Marchese d'Ischia, e gli sia assegnata un'annua 
» rendita di scudi romani tremila, sul prodotto de' 
))beni camerali, ed in caso che questi non ne for- 
» massere il pieno, dovrà supplirsi^ per la man- 
» cante quantità dalla cassa del pubblico erario. 

(( 11 Cardinal Segretario di Stato , nel passare al 



• • 



294* CANOVA 

» detto signor cavalière un taie riscontro^ si con- 
» gratula seco stesso^ di esser* Torgano di questa 
» graziosa sovrana disposizione^ cosi ben meritata 
» da un soggetto che tanto onora la città che lo 
» possiedç^ ç il secolo in cui vive. » 

E. Cardinale Consalvi. 

Dalla Segretaria di Stato , 6 gennaro i8i6. 

Diplôme du (( Fu sempre mai nobile e celebrato per tutto 
^ThZêir " ^* mondo lo studio del Senato e del Popolo Ro- 
de canova. )) uiauo y gU uomiui illustri e adorni di alcuna 
» singolare virtù ascrivere al rango de' if obili 
» cittadiïii Romani , e quelli e i loro posteri dei 
» romani onori decorare , onde viepiù di giorno 
» in giorno prendesse incremento lo splendore e 
» l'ornamento délia eterna città ^ e perché nella 
» memoria^de' posteri i suoi fasti comm^ndati ri- 
» splendessero sempre di più bella chiarezza. 

((Memore di questa esimia esemplar costu- 
» manzs^, il santissimo nostro Signore Pio VII Pon- 
» tefice massimo felicemente régnante, e délie arti 
» liberali protettore munificentissimo , stabili che 
» di questa acclamazione illustrata venisse la cele- 
» brità del sublime artefice cavalière Antonio Ca- 
»nova Veneto cittadino, e per esso dîchiarato 
» M archese dlschia , il quale la Greca bellezza 
» nelF arte statuaria desiderata invano finoi'a 



ET SES OUVRAGES. 



•295 



» dopo i tempi di Fidia e di Prassitele, con altis- 
» simo animo imprese a ristorare^ e poscia mirabil- 
» mente perfeziono con felice fatica ne^ molti suoi 
»pre8tanti$sinii ed iraraortali monument! sparsi 
» in ogni parte delF Europa. 

« Laonde a noi, che ci gloriamo seguire i'esem- 
» pio de' nostri maggiori , commando e prescrisse 
»il predetta Santissimo Nostro Signore^ che lo 
»ste6so egregio cavalière Antonio Canova Mar-« 
»chese d^Ischia per noi si ascrivesse all'ordinc 
» de' cospicui nobili Romani , e disdntamente si 
>i registrasse al libro di Oro conservato ab antiquo 
» nellestanze Gapitoline^ edinsieme si rilasciassero 
» al medesimo lettere patenti, perch^ ei s^avesse in 
» queste una pubblica testimonianza délia sua par- 
» ticolare benevolenza^ e un monumento délia gra- 
» titudine di Roma, per la sua solerzia e instancabile 
» premura^ nel rivendicare le preclarissime opère 
»degli eccêllenti antichi'maestri tanto in pittura 
» che in scultura, délie quali Roma erastata spo- 
» gliata. La quai cosa ad esso dal Sommo Pontefice 
» affidata^ che egli dopo lunghi viaggi e gravissimi 
»incomodi^ con giocondo animo sostenuti^ l'ab- 
» bia coir ajuto di Dio a prospero fine condotta, 
» ci empiè di inesprimibil diletto. 

((E percià noi ben volentieri obbedendo ai 
» commandi del sommo e sapientissimo Principe^ 
»Te, o inclito e a niun secondo ncUa scultura, 



agS CANOVA 

» cavalier Ganova^ di cui la fama racconterà eter- 
» namente i meriti , lo ingegno e le iatiche ^ e îl 
» cui nome già serve di perenne esempio alF arti 
» liberali y Te finalmente tanto bene merito del 
» Principe e del Popolo Romano , di buon grado 
» ascrîviamo alP ordine de' co^cui nobili cittadini 
» Romani , e le presenti pubbliche lettere per noi 
»firmate, e sottoscritte dalle scriba del Senato 
» e del Popolo Romano^ e munite del solito sigillé 
» di Rema trasmettiame a Te, perché cell' autorità 
» lero sia a tutti manifeste esser Tu stato insignito 
3) délia pienissima nobiltà Romana, ed avuto nel 
» numéro de' nobili cittadini Romani, con facoltà 

• 

» di godere e far uSo di tutti i relativi diritti, onori, 
» facoltà y gradi , privilegj , pre;^ ogative e premi- 
» nenze , délie quali i nobili Romani nati godono, 
» e noi stessi godiamo e ci rechiame a gleria di 

« 

M godere. 

(( Fatto nel Campidoglio Tanne dalla fabbrica- 
» ziene di Rema 2566, e délia Redenziene del mon- 
ade 1816, giorno décime seste dalle calende di 
» Marze. 

Conte Âlessandre Cardelli, Conservatore. — 
Caif. Francesco Bernini , Conservatôre. — Fortu- 
nato Dandi. Conte Gangalandi, Conservatore. 

Registrata 45 ; 

Angele Ba>danini, Proscriba del 
Senato e Popolo Romano. » 



ET SES OUVRAGES. 297 

Il n'y avoit, comme Ta observé M. Missirini, De remploi 
que le désintéressement de Canova, qui pût sur- canova"en 
passer la libéralité de son bienfaiteur. ^"^^"^ ^f* 

Il ne crut pouvoir mieux lui témoigner sa re- libéralité du 
connoissance , qu'en faisant émaner du bienfait ^*p*' 
particulier^ une destination publique de fonds, 
affectés aux progrès des beaux*-arts et des artistes, 
dont la gratitude ne sauroit manquer de remon- 
ter vers Fauteur d'une telle munificence. 

Canova résolut donc de faire, par une donation 
légale, l'emploi du revenu de son marquisat d^Is- 
chia, en fondations d^encouragemens et de prix 
publics, dans l'école des beaux-arts, en acqui- 
sitions de livres pour l'Académie , en secours à des 
artistes pauvres et infirmes. 

Voici les principales dispositions de l'emploi 
iait par Canova, du revenu annuel de son mar- 
quisat d'Ischia. 

1 ° Une dotation fixe à l'Académietl' Archéologie, 
de six cents écus romains par an , ( 3 à 4 mille 
francs) pour la mettre à«même de continuer ses 
séances, et de se livrer à Fexplication, à Fillustra- 
tion des monumens antiques, et à Féclaircissement 
des textes des histoires sacrée et profane, aussi 
bien que de leur chronologie. • 

2** Trois prix, de cept vingt écus chacun, pour 
trois artistes Romains, ou des États Pontificaux. 
Ces prix seront proposés pour un concours qui 



l 

I 

I • 

I 

I 



298 CANOVA 

aura lieu tous les trois ans, dans les trois pre- 
mières classes de sculpture , peinture et archi- 
tecture. 

3"" Une pension de vingt écus par mois, pendant 
trois ans, accordée aux trois jeunes artistes qui 
auront remporté les prix ci-dessus; lequel temps 
expiré, il sera rouvert un nouveau concours poui* 
trois nouvelles années. 

4° Une somme de cent écus (ou 550 francs) sera 
assignée à l'Académie de Saint -Luc, pour achat 
de livres d^art et d'antiquités, et pour une gratifi- 
cation de vingt écus à son concierge. 

5"* Une somme annuelle de cent vingt écus, pour 
frais de l'Académie dite de'Lincei. 

&" Une somme de onze cents écus (ou six mille 
francs) pour secours aux artisteé domiciliés a 
Rome , ou infirmes , ou vieillards nécessiteux. 

Le reste sera destiné à Faugmentation du prix 
désigné sous le«nom à^ anonyme. 

Afin que cette disposition reçoive un plein et 
impartial effet, Texéculion en sera confiée a une 
Commission spéciale de cinq professeurs , associés 
de l'Académie de Saint-Luc. 

i( En vertu des dispositions arrêtées ci-dessus^ 
» l'Académie de 3stint-Luc, chargée de leur exé- 
» cution, à commencer de Tannée 1817, ouvrira 
» le Concours du prix et de la pension qui y sera 
)) attachée, en proposant les sujets à exécuter, et 



r 



. ET SES OUVRAGES. 299 

» promettant aux jeunes élèves qui sèroient dé- 
» pourvus de moyens y les secours nécessaires pour 
» terminer leur travail. 

» Les jeunes gens qui solliciteront des se- 
» cours devront faire preuve de leur capacité, et 
» fournir des reiiseignemens sur leur conduite 
» morale. 

» L'Académie nommera une commission de 
» cinq de ses membres, pour veiller à l'administra- 
» tion et à l'emploi des fonds confiés à ses soins, 
» prendre des renseignemens relatifs aux artistes 
» pauvres, vieux ou malades, et leur faire parve- 
^> nir des secours en raison de leurs besoins. 

>) Pour que l'Académie puisse conserver les tra- 
» ditions des concours qui auront lieu , les jeunes 
» gens qui auront remporté les prix, sont tenus de 
» laisser leurs ouvrages à l'Académie qui en aura 
» la propriété. » 

Ces concours eurent leur exécution. A la mort 
de Ganova, les trois années des pensions étant ré- 
volue3, son héritier continua d^en acquitter, jus- 
qu^à leur échéance^ les sommes stipulées. 

Avant de reprendre ses travaux , Ganova crut choix fait 
devoir, par un acte de sa part bien dénué de va- drt™*delfs 
nité, se conformer à ce que les bienséances exi- armoiries. 
geoient de lui, en reconnoissance des honneurs 
qu'il avoit reçus, par son aggrégation au corps 



3oo CANOVA ET SES OUVRAGES. 

de la noblesse romaine. Il se donna des armoi- 
ries, et se plut à en tracer le dessin. 

Il imagina d^en emprunter le sujet et la compo- 
sition, à l'idée de l'ouvrage qu'il pouvoit r^arder 
effectivement comme son véritable coup d'essai, 
dansl^art proprement dit de la sculpture. Or, celui 
qu'à bon droit il regardoit ainsi, avoit été le 
groupe d^Orphée et d'Eurydice. Celle-ci étoit 
morte de la piqûre d'un serpent; c'étoit au son de 
la lyre , qu'Orphée avoit pénétré aux enfers pour 
la rendre à la lumière. Canova réunit dans un 
seul ajustement, pour ses armes et son cachet, la 
lyre et le serpent, comme une sorte de mono- 
grame des deux personnages de son premier 
groupe. 

Du reste , tous les honneurs qu'il reçut^ toutes 
les distinctions qu'on lui avoit, si l'on peut parler 
ainsi, fait subir, ne parvinrent à produire aucun 
changement, ni dans ses mœurs , ni dans ses opi- 
nions , ni dans àes habitudes. Dès que cela lui fut 
permis, il reprit son ancien train de vie, c'est-à- 
dire de travail , n'ayant d'autce point de vue que 
de réparer le temps perdu pour son art , par un 
surcroit d'activité, et de surpasser ses anciens 
travaux, par unç plus grande perfection dans ceux 
dont nous allons , avec lui , reprendre le cour$. 




SEPTIEME PARTIE 



Rendu enfin à lui-riiéme et aux délices de sa la- Suite des 
borieuse vie, Canova ne s'occupa plus qu'à rega- c™o*^\p^s 
gner le temps, qu'il avoit sans doute bien utilement son retour à 
employé pour son pays et la gloire des arts, mais 
qui étoit à ses yeux un temps perdu pour la gloire 
personnelle de Tartiste. LVctivité qu'il mit à rem- 
plir cette honorable lacune , parut bientôt dans 
de nouveaux ouvrages , où Ton fut d'accord de 
voir, non les indices du moindre déclin, mais bien 
au contraire un surcroit ou une variété de perfec- 
tions, dont quelques-unes de ses dernières statues 
ont offert plus d'une preuve. 

Le premier ouvrage auquel son goût alors le statue de 
porta, fut la statue de Washington, qui lui a voit ^'"^*"6^°"* 
été demandée pour la salle d'assemblée de la Ca- 
roline. 



302 



CANOVA 



Pour mieux se pénétrer de Tesprit de son sujet, 
il se fit lire toute l'histoire de l'affrancliissement 
de l'Amérique du nord , et spécialement la partie 
de cette histoire, qui rend le compte le plus dé- 
taillé des faits particuliers au héros dont il devoit 
reproduire Fimage en statue. 

Canova l'a représenté dans le costume guerrier 
des généraux romains. De fait, nous ne voyons 
pas, à parler le vrai langage poétique de l'art, sous 
quel autre genre d'habillement, une figure en 
marbre de six pieds de proportion , représentant 
un guerrier célèbre, auroit pii être, ou devenir le 
sujet d'une statue votive, et d'un ouvrage exécuté 
par ce qu'il faut appeler un vrai statuaire. La 
peinture peut encore plaire aux yeux, et même au 
goût , dans l'emploi du costume *le plus rebelle à 
l'imitation des corps, parce qu^elle a pour plaire, 
quel que soit le sujet auquel sVppliquent ses pin- 
ceaux, les prestiges, soit de la couleur et de l'har- 
monie, soit encore d'un fond qui , par le surcroît 
de plus d^un accessoire, peut entourer de quelque 
intérêt le personnage vêtu de l'habillement le plus 
ingrat pour l'imitation. 

La sculpture n'a aucun de ces moyens de fiûre 
diversion à des formes bizarres ou ingrates. Dans 
les portraits des personnages modernes , elle ne 
peut parler à l'esprit qu'en s'adressant aux yeux^ 
et elle ne peut réimîr leurs suffrages que par l'en- 



ET SES OUVRAGES. 3o3 

tremise d'une métaphore qui consiste dans la 
transposition de Thabit vulgaire, contre un ajus- 
tement reconnu pour s'accorder avec des souve- 
nirs ou *des idées qui ennoblissent le personnage. 
Cette pratique devient un des accens de son lan- 
gage poétique. 

C'est surtout à l'égard des hautes réputations y 
que l'art est autorisé à user de cette sorte de pri- 
vilège. Il la doit même y cette espèce de transfor- 
mation y à ces hommes dont le renom ayant fran- 
chi les bornes^ soit d'un temps rapproché, soit de 
rétroit espace de leur pays, les désigne comme 
des hommes universels. Alors l'artiste non-seu- 
lement peut , mais doit , autant dans l'intérêt de 
leur gloire , que pour celui de son art et de son 
talent, changer l'apparence vulgaire et locale de 
leurs images, soit contre celle de la nudité héroï- 
que, soit contre cette sorte de costume historique, 
dont le privilège est de généraliser le plus possible 
l'idée de leur, personne. 

Washington, guerrier célèbre, et non moins il- 
lustre législateur, donnoit un double droit à l'art, 
d'employer, à sa représentation, la transposition 
idéale dont je viens de parler. C'étoit surtout par 
la guerre de l'indépendance, que de son vivant il 
étoit devenu célèbre. Dès lors, Thabillement mili- 
taire du peuple qui a porté le plus haut et le plus 
loin la renommée de son génie dans l'art de la 



3o4 CANOVA 

• 

guerre et des combats^ étoit le seul que les conve- 
nances^ généralement reçues entre les gens de 
goût, permettoient d'appliquer à la statue de 
rhomme qui, de plus d^'une manière, rappeloit à 
la mémoire quelques-uns des héros de la républi- 
^que romaine. 

C'est donc avec la cuirasse et le sagum^ costume 
sous lequel nous voyons représentes tant de géné- 
raux célèbres et d'empereurs romains , que l'art 
antique reparoissant sous le ciseau de Çanova, dut 
représenter le général Washington. 

Tout le mondé est d^accord , sur le point de la 
ressemblance, que la fidélité du portrait est par- 
faite. Canava, à défaut de la connoissance de IV 
riginal, eut l'avantage d'opérer d'après un masque 
en plâtre moulé sur nature , pour le buste qu'a- 
voit fiiit précédement du général , et dans le pays 
même, le sculpteur Geracchi. 

Quant à la statue exécutée par Canova, le motif 
et l'idée principale de sa composition ont poor 
objet de représenter le personnage guerrier, mais 
surtout législateur, dans Taction de rédiger l'acte 
de sa renonciation au commandement. Il est assis, 
et. tient de la main droite un stylet. La gauche 
s'appuie sur le haut d'une longue tablette, où se 
trouvent déjà écrits les premiers mots de la lettre 
d'abdication : Georges Washington au Peuple des 
États-Unis^ 1796. L^attitude, le motif général et 



ET SES OUVRAGES. 3o5 

Paspect de cet ensemble^ ont de la noblesse 
réunie à cette vérité de nature que devoit exiger 
une statue portrait, genre nécessairement moyen 
quant aux choix des formes. 

Nous lisons que Pouvrage fut reçu et inauguré 
aux applaudissemens de tout le pays, et que le 
nom de Ganova, joint à celui du promoteur de la 
liberté américaine, devra rester dans la postérité 
comme un monument propre à marquer, par une 
nouvelle conquête dans le pays, l'union, des dons 
du génie , avec les avantages de Tindépendance 
politique. 

Un nouveau monument funéraire, destiné à être Mausolée éc% 
placé dans Saint-Pierre , vint bientôt témoigner saint-Piem. 
de la capacité particulière de Ganova , et de son 
habileté à savoir se ployer aux convenances les 
plus gênantes, d'un local ingrat et d'un espace 
exigu. Cet espace, qui fait (ace dans la basilique 
au grand mausolée de Rezzonico qu'on a décrit 
plus haut, fit voir que l'homme de génie peut se 
montrer également grand dans de petites dimen- 
sions, c'est-à-dire, que son habileté trouve moyen 
de remplacer, par l'intelligence de combinaisons 
nouvelles, l'intérêt que sembleroit refuser au mo- 
nument, la petitesse de l'espace qu'il doit occuper. 

Soit à raison de la dignité de l'édifice sacré, soit 
par le fait des bienséances religieuses, qui s'oppo- 

20 



3o6 



CANOVA 



sent à ce que le lieu saint devienne, par un abus 
trop sensible, une sorte de cimetière public, 
comme cela a pa arriver à quelques églises, la 
grande basilique de Saint-Pierre, par [rfus d'une 
raison, n'a point pu se prêter à une multiplication 
sans ordre de monumens funéraires. Un certain 
nombre d'emplacemens dans les bas côtés ou dans 
quelques arcades symétriques , avoient paru^ à di- 
verses époques , propres à recevoir les mausolées 
de quelques Papes, sans gâter l'ordonnance géné- 
rale, et sans introduire, comme il est arrivé trop 
souvent ailleurs, des hors d'œuvres qui nuisant 
à l'ensemble n'embellissent point les parties. Le 
mausolée du pape Rezzonico trouva encore à oc- 
cuper le dernier local susceptible de recevoir la 
grande composition sculpturale de Canova , dont 
nous avons donné plus haut la description. 

Le cardinal d'Yorck avoit terminé sa loi^e 
carrière en l'année 1807. Il étoit le dernier 
des trois Stuarts, qui, depuis la révolution de 
1689 en Angleterre, étoient, à différentes épcH 
ques, morts à Rome , et dont la mémoire n'avoit 
été raj^lée par aucun monument public. Le 
cardinal ayant été inhumé dans les souterrains 
de Saint-Pierre, l'occasion de la furésence de Ca- 
nova à Londres, éveilla chez quelques Anglais 
l'idée de lui demander une composition de mo- 
nument, qui fût susceptible d'occuper dans la ba- 



ET SES OUVRAGES. 307 

silique une place quelconque ^ si resserrée qu'elle 
pût être. 

Cauova^ dès qu'il fut de retour à Rome, ne man- 
qua point de âe livrer à ce soin. Après bien des 
recherches, il ne put trouver dans Saint-Pierre 
qu'un espace libre d'entre-pilastre, dont la lar- 
geur n^excède guère 1d palmes. (10 pieds.) Ce fut 
cet espace qu'il se proposa de remplir , et qu'il 
remplit en effet , par l'exécution d'un petit mo- - 
nument dont on s'accorde à vanter , au-delà de 
toute expression, là noble et gracieuse pensée, le 
travail plus noble et plus gracieux encore. 

Sur le fond d^entre-pilastre adossé au mur, s'é- 
lève un cippe montant de bas-relief en marbre , 
supporté par des degrés. Sa masse totale n'a que 
40 pieds en hauteur, sur 10 de large. Au som- 
met, couronné par une corniche élégante, est 
placé l'écusson de la Grande-Bretagne. La surface 
de ce montant se trouve occupée, de fiiçon à ne 
remplir que les deux tiers de sa hauteur, par les 
portraits ou médaillons en demi relief, des trois 
personnages auxquels le monument est con- 
sacré. 

Plus bas et au-*dessous, est une porte simulée^ 
ou censée être celle qui donneroit entrée dans un 
vrai sépulcre. De chaque côté de cette ouverture 
feinte, sont sculptés aussi en demi relief, deux 
Génies en pied, qui , chacun dans un ajustement 

20. 




3o8 CANOVA 

varié, sont vus s^^appuyant sur leurs flambeaux 
éteints et renversés. 

Ces figures angéliques que nous avons appelées 
Génies, imitations de ceux dont on trouve de nom- 
breux exemples aux angles des sarcophages an- 
tiques, sont représentées comme étant de l'âge d'à 
peu près dix-huit ans. Elles expriment , avec une 
grâce que le discours ne sauroit faire comprendre, 
un sentiment de douleur, mais de douleur, reli- 
gieuse , de celle enfin qui convient au sujet et au 
local. On regarde généralement ces figures comme 
ce que Ganova a pu faire, en ce genre, de plus pur, 
de plus noble , de plus remarquable par le genre 
d'expression la plus convenable, et au monument, 
et au lieu qu'il occupe. 

Il a été remarqué que ce petit ouvrage , par 
l'heureux à-propos, si l'on peut dire, de sa com- 
position, et par le charme d'une sorte d'insjnra- 
tion ou d'un talent improvisé, est du nombre des 
travaux de Ganova, qui ont le plus facilement réuni 
l'universalité des suffrages, soit par la valeur 
réelle de l'art, soit parce que les petites composi- 
tions sont à la portée du plus grand nombre, soit 
peut-être encore, parce qu'il entre dans les calculs 
des passions envieuses d'exalter de préférence, en- 
tre les ouvrages de celui qu'on jalouse, les produc- 
tions les moins étendues et les moins importantes. 

Du reste , il n'y eut qu'une voix sur rhabileté 



ET SES OUVRAGES. Sog 

avec laquelle Fartiste sut tirer un parti aussi in- 
téressant, d'un espace aussi ingrat. On y a remar- 
qué, en effet, ^ué loin de nuire à la conception de 
l'ensemble, lés deux colonnes ou pilasti*es, entre 
lesquelles ce petit monument est placé, semblent, 
par l'heureux parti que l'artiste en a tiré , n'être 
plus ni un hors d'œuvre , ni un embarras pour la 
composition qui s'y trouve renfermée, mais plutôt 
un auxiliaire qui en fait si l'on peut dire partie. 
Mérite rare et particulier, et qui, dans ce charmant 
ouvrage, sut convertir en surcroît d'agrément ce 
qui pouvoit nuire au succès de la composition , et 
agrandir ce qui auroit pu rapetisser le monument, 
pour Fesprit comme pour la vue. Ainsi l'art par^ 
vient quelquefois, sous la main du génie, à rendre 
grand ce que l'espace auroit condamné à être 
petit : sic 

Natura in parvis claudera magna solet. 

Plus Canova , grâce à son étonnante fécondité, Canova 

i**^i« ^ 1. 1 m ^ nommé prciki 

produisoit d ouvrages, tous divers par leurs sujets, ^^i ^^ i. 
par leur destination, par leur dimension, mais commîMion 

consuItatÎTe 

tous cependant achevés dans leur genre, plus il desaru». 
devenoit difficile , soit à Fadmiration publique de 
trouver de nouveaux éloges , soit à la reconnois- 
sance du gouvernement qu'il illustroit, d'inventer 
des témoignages d'estime et d'honneur, propor- 



3io 



CANOVA 



lionnes aux surcroîts de mérite et de réputation 
d'un talent qui sembloit s'être placé au^elà de 
toutes les mesures* 

Cependant le cardinal Pacca , Camerlingàe de 
la sainte Eglise^ amateur des arts et connoissear 
des plus distingués, venoit d'établir une commis* 
sion consultative des beaux-arts. Il nomma Canova 
à la présidence de ce nouvel établissement. C'é* 
toit, dans la vérité, le dernier hommage qu'ail fut 
à même d'imaginer en son honneur , et la der- 
nière mission qu'il fut possible de lui faire accep* 
ter. On ne sauroit douter, à l'égard de ce nouvel 
établissement, que ses idées et ses conseils eussent 
été très-favorables à la direction générale des 
beaux-arts , si de plus longs jours lui eussent été 
accordés. 



Statue 

d'Endymion 

donnaDt. 



A mesure que Canova avançoit dans la carrière 
de la vie qu'il lui Ait donné de parcourir, on voyoit 
redoubler son ardeur pour le travail. On remar- 
quoit encore que ses ouvrages, après avoir reçu , 
nonobstant une étude consommée, l'apparence 
d'une extraordinaire facilité, réunissoient au fini le 
plus précieux du travail le plus correct, ce charme 
inexprimable d'une grâce qui iait disparoitre toute 
trace de recherche ou de contrainte, et donne à 
l'œuvre de l'artiste l'apparence d'être née plutôt 
que faite. 



ET SES OUVRAGES. 3ii 

On s'accorde k trouver ce rare mérite ^ qu^au- 
cane description ne peut décrire, que les récits et 
!ès paroles peuvent proclamer sans en donner 
ridée y à la statue diEndjmion endormi, statue 
qu'il produisit vers l'époque où nous sommes ar- 
rivés. (Elle appartient au duc de Devonshire.) 

Cet ouvrage surtout fit remarquer, et signala ,. 
dans le goût de travail et ta manière de Tartiste , 
une imitation sensible du style vrai , grabdiose , 
large, et, si Ton peut dire, charnu j dont les restes 
des sculptures de Phidias ou de son école, au 
Farthénon d'Athènes, l'avoient singulièrement en- 
gagé à suivre les erremens, à reproduire le goût. 

Nous avons déjà donné à entendre, qu'une cer- 
taine cabale s'étoit formée contre Canova quelques 
années auparavant, déprisant sa manière, sous pré- 
texte que la grâce chez lui excluoît la force. L^an- 
tique effectivement, si Ton ne porte à son étude 
et à son imitation un certain esprit de critique^ 
peut facilement induire ses imitateurs dans deux 
manières également vicieuses. Si on prend sans 
choix, pour modèles, certains ouvrages qui, 
la plupart, nous sont parvenus en copies , et peut- 
être de copies elles-mêmes, on court le risque 
d'adopter un goût et une manière d^ faire mé- 
thodiques. De là résultera un style qui, à, la vérité, 
contrastera d'une manière frappante avec le sys- 
tème sans méthode de la sculpture moderne , ou 



3i2 CANOVA 

celui ,de Timitatiou d'un modèle, mais qui n'en 
sera pas moins faux. (Tétoit à peu près vers ce but 
formel d^bpposition avec le moderne, que quel- 
ques-uns des contemporains de Canova bomoient 
leurs vues et leurs efforts. 

Pour lui, après avoir fait choix de quelques 
ouvrages antiques , où se concilioient la force et 
et la grâce , la noblesse des contours et la variété 
des forifies , la pureté du dessin et l'expression de 
la chair qui revêt toute la charpente humaine, il 
ne pouvoit se persuader que les beaux ouvrages 
des célèbres artistes de la Grèce , n'eussent point 
réuni complètement l'accord de toutes ces qua- 
lités. Fort de cette persuasion, il visoit constam- 
ment à faire vivre et remuer, si l'on peut dire, ses 
statues, par l'amalgame de la grandeur des formes 
avec l'apparence de la chair. 

Les critiques qu^ilavoit essuyées, sur sa manière 
de voir et de faire, ne l'avoient jamais détourné 
de la voie qu'il s'étoit ouverte. Toujours il avoit 
persisté à penser, que le corps humain représenté 
par la sculpture, pouvoit avoir force, énergie, 
caractère et pureté de formes , sans cesser de pa- 
roître un composé de chair , revêtu d'une peau 
plus ou m'oins fine et délicate, sous l'enveloppe 
de laquelle devoit se manifester, d'une manière 
plus ou moins ressentie, le jeu des masses muscu- 
laires y si propre à donner à l'imitation dans une 



ET SES OUVRAGES. JiS 

statue, les apparences du mouvement et de la vie. 

Mais Canova, depuis qu'il avoit vu à Londres 
les sculptures mêmes de Phidias ou de son école , 
se confirma de plus en plus dans son système d'imi- 
tation de la nature , par ces ouvrages^ dont un 
sentiment prophétique lui avoit, depuis long- 
temps, révélé le caractère. Ainsi confirmé dans ses 
prévisions par les plus authentiques témoignages, 
il avoit résolu de se livrer, en toute liberté, à sa 
manière de voir, de comprendre et d'imiter les 
anciens. 

C'est ce dont témoigna , de la manière la plus 
évidente à la fois et la plus heureuse, sa statue 
d'Endymion endormi. 

Nul sujet ne pouvoit mieux se prêter à cette 
heureuse expression de la souplesse dans les for- 
mes, de la grâce dans la pose, de la mollesse dans 
le rendu des chairs, que le choix de Famant de 
Diane , livré aux douceurs du sommeil. Aucun 
sujet ne pouvoit mieux donner lieu de réunir à 
ridée de la mollesse .dans le caractère , cette lar- 
geur de plans, cette ondoyance de contours, que 
quelques-uns des marbres de lord Elgin avoient 
montrées à Canova , comme ayant distingué les 
œuvres de l'école de Phidias. Rien, en effet, ne le 
démontre mieux que* la figure couchée du fron- 
ton occidental du Parthénon, à laquelle on a 
donné le nom d'iljssusj dans la supposition qu'il 



3i4 CANOVA 

devoit représenter le fleuve de ce nom, qui coule 
près d'Athènes. 

On pourroit donc croire qu un certain rapport 
d'attitude auroit porté Canova à se mesurer, en 
idée, avec la figure couchée de VJljrs^m, et lui 
auroit inspiré le sujet d'Endymion couché et en- 
dormi. 

Cette analogie pourroit être plus vraie, sans 
être aussi agréable à l'imagination, que celle d'un 
des admirateurs de Canova , selon lequel l'artiste 
auroit puisé dans les vers du poète Syracusain , le 
type de cette heureuse composition, et de l'expres- 
sion d'abandon , convenable à l'instant où le sou^ 
meil s'empare du corps. Selon ce programme,, le 
beau chasseur seroit vu, non endormi, mais s^en* 
dormant de la mianière décrite par le poète, 
« qui lui fait étendre mollement les bras, et tomber 
» de ses mains les dards qu^elles abandonnent; sans 
» oublier son fidèle gardien , le chien qui veille 
» quand son maître dort, et qui semble, en le 
» gardant, guetter le moment de son réveil. » 



Divers 

ouvrages 

répétés ou 

commencés 

par Canova. 



Plus Canova avançoit en âge , comme s^il eût 
eu le pressentiment que de longues années ne lui 
seroient point accordées , plus il avoit d'ardeur, 
soit pour entreprendre à la fois plusieurs ouvra- 
ges y soit à faire des répétitions d'anciennes figures, 
pour les améliorer. On pourroit croire aussi. 



ET SES OUVRAGES. 3i5 

1 

qu'ayant entrepris à Possagno , son lieu natal, une 
immense construction , dont il ne lui étoit guère 
donné de prévoir la dépense , il ne se refusoit pas 
à multiplier d'après certaines statues, des copies, 
dont les sommes trouveroient leur application 
dans l'entreprise de la construction qu'on vient 
d'indiquer. 

Ainsi le voyons-^nous refaire cette Madeleine, 
dont nous avons donné une description , pag. 66. 
Dans la vérité , GanOva n'avoit jamais ratifié l'ad- 
miration qu^obtint à Paris, en 1801 , celle qui 
avoit commencé sa réputation dans cette ville. Il y 
a aussi , chez plus d'un artiste , dans le goût de 
préférence qu'il accorde aux enfans de son génie, 
une sorte d'instinct de paternité , qui le porte à 
donner sa prédilection aux derniers venus. Quoi 
qu'il en soit, la nouvelle Madeleine, reproduite 
avec quelque diversité dans sa composition, fut, 
nous dit-on, d'un style plus sévère. L'expression 
de la tête fut d'une énergie particulière , et dans 
l'abandon de tout son corps , on trou voit la har- 
diesse réunie à la vérité. A en croire aussi les ju- 
gemens des artistes, la nouvelle Madeleine se 'fit 
remarquer par une observance plus sévère des 
principes de Fart. 

De deux Nymphes couchées qu'il entreprit alors, 
l'une tenant plutôt, dans sa tête et son expression, 
du caractère de Bacchante , n'eut de terminé par 



3i6 



CANOVA 



Ganova^ que la tête. L'autre fut finie par lui, et il 
la représenta dormante. La nature de son dessin, 
la mollesse de ses formes^ sembloient avoir la flui- 
dité qui convient à une Néréide , ou Nymphe des 
fontaines. 



Modèle Mu 
monument 

f unénire du 
marquis 

Salsa Berio. 



Statue 
colossale de 
Pie VI, placée 
dans Saint- 
Pierre. 



 la même époque se rapporte un ouvrage de 
bas-rélief^ destiné au monument sépulcral du mar- 
quis Salsa Berio de Naples. 

On y voit le mort étendu sur le lit funéraire , 
au milieu des personnages qui forment la compo- 
sition. De Tun et de Fautre côtés sont les parens 
et les amis, dans le désespoir et dans les Tarmes. 
Toutes les actions sont celles de la douleur , toutes 
les expressions sont de rabattement. 

Le style de Fouvrage tient de la manière des 
sculptures du quinzième siècle, et particulière- 
ment de Donatello , .dont Canova paroitroit s'être 
attaché ici à imiter le caractère. Ainsi les expres- 
sions y sont fortement tracées , selon l'usage de 
cette époque ; les formés y offrent aussi la sim- 
plicité du temps y seulement elles ont plus de grâce 
et de noblesse. 

Cet ouvrage, par le fait de la mort de Fauteur, 
est resté en modèle. 

Le pape Braschi , Pie VI , étoit mort prisonnier 
en France. Dès Fan 1796, Bonaparte, simple gc- 



ET SES OUVRAGES. 817 

néral en Italie , mais déjà y grâce à l'oligarchie 
régnante en France y devenu indépendant, et mé- 
ditant les projets de sa future ambition, avoit 
fait acheter au Pape Pie YI la conservation de 
Rome y au prix de ce qu'elle possédoit de plus pré- 
cieux; et il l'avoit forcé de se racheter lui-même, 
par une somme considérable. Tout cela entroit 
dès-lors dans les prévisions et les préparatifs de ce 
qu'on l'a vu achever, lorsqu'il se trouva le maitre 
et seul maitre. 

Pie YI donc, comme on le sait, expulsé de 
Rome quelque temps après, et sans guerre, par 
le gouvernement appelé le Directoire, et conduit 
à Valence , y étoit mort en \ 799. Bonaparte étoit 
alors en Egypte. De retour en France, il détrôna 
leDirectoire, et se mita sa place sous le titre de Con- 
sul. Comme il entroit dans ses vues de rétablisse- 
ment de la religion et du culte catholique , de se 
mettre bien avec le pape Pie VII , élu à Venise 
quelques mois après son retour d'Egypte, il vou- 
lut se donner le mérite de renier la conduite du 
gouvernement précédent envers Pie VI, dont il 
n'avoit fait que préparer la chute. Ainsi il ordonna 
l'érection, à Valence, d'un petit monument à sa 
mémoire, et il consentit au transport de ses restes 
à Rome. 

Alors il fut question de lui ériger un mausolée. 
Mais Pie VI, dans son testament, avoit expressé- 



3i8 CANOVA 

ment manifesté le désir ^ si on vouloit lui consa- 
crer un monument commémoratif ^ qu'on se bor- 
nât à le représenter priant à genoux devant la 
Confession du grand autel de Saint-Pierre, où Ton 
vénère les reliques des saints apôtres Pierre et 
Paul. 

En exécution de ce pieux désir, le prince Bras- 
chi, son neveu, commanda à Canova Férection 
d^une statue portrait du Pape Pie YI, qui pût rem- 
plir le vœu qu'il avoit manifesté. Canova ne tarda 
point à entreprendre , et bientôt à terminer cet 
ouvrage. Il y fit admirer, comme de coutume, la 
grandeur du parti de composition , la simplicité 
et ta noblesse de l'ajustement du costume ponti- 
fical , le mouvement expressif et religieux de la 
pose , sans compter la grande fidélité de la res- 
semblance. 

Cependant, lorsque Touvrage étoit encore dam 
Fatelier de Fartiste, soumis aux jugemens du pu- 
blic , quelques censeurs, jugeant de la dimenûon 
donnée par Canova à la statue, en la comparant au 
local borné qu^elIe y occupoit, lui trouvoient une 
grandeur exagérée. Mais lorsque, placée dans la 
Confession du grand autel, là statue se trouva en- 
tourée de tous les genres de grandeur, soit de 
Féglise., soit de la coupole, soit de l'autel et du 
baldaquin qui le couronne, les censeurs furent 
obligés de changer d'avis et de se rétracter. Tout 



ET SES OUVRAGES. 319 

le monde admira la justesse de la prévision de 
Ganova, et l'on rendit hommage à la sareté du 
sentiment , qui aToit si bien calculé la grandeur 
physique et morale de l'ouvrage. 

Canova eut ainsi Favantage d'immortaliser son 
nom^ en rattachant aux monumens de trois Papes 
qui se suivirent immédiatement : Clément XIII j 
ouRezzoniço; Clément XI V^ ou Ganganelli; PieYI, 
ou Braschi. 

Canova arrivoit à un âge où ^ sans éprouver au- Du grand 
cun des svmptômes de la caducité corporelle et "<»,'»î*^« **<^* 

•ï * » répétitions 

de raflPoiblissement moral du talent^ il ne se pou- faîtes par 

•^ a" «^j j* • ^ f • Canova de ses 

voit pas que son activité ^ diminuant nécessaire- statues. 
ment, à mesure qu'augmentoit sa renommée , il 
satisfit aux demandes toujours croissantes des 
amateurs y de plus en plus empressés d'obtenir 
quelque ouvrage de son ciseau. 

Cela nous explique comment il se vit obligé, 
dans ses dernières années , de reproduire en mar- 
bre, par les procédés mécaniques que l'on connoit, 
un certain nombre de ses statues les plus recher- 
chées, pour leur sujet et leur renommnée, et dont 
plusieurs, dans ces répétitions qui repassoient dé- 
finitivement sous sa retouche, pouvoient quelque- 
fois acquérir une valeur, ou plus grande^, ou toute 
autre que celle de leurs originaux. La même chose 
eut effectivement lieu à l'égard d'un bon nombre 



3ao CANOVA 

des plus jcélèbres tableaux de Raphaël. Il avoit 
aussi , de son temps , d'habiles élèves fomnés dans 
son goût, et reproduisant sa manière^ au point que 
de légères retouches pouvoient suffire à ces co- 
pies^ pour acquérir autrefois , ce qu'elles ont con- 
servé de nos jours, la valeur d'originaux. 

Nous avons déjà parlé de ces copies, vraiment 
devenues de doubles originaux , sous la retouche 
et le nouveau fini que Cauova leur donnoit. 11 
nous seroit donc possible de multiplier encore 
ici y et à répoque où nous sommes arrivés , plu- 
sieurs de ces répétitions^ rivales de leurs pré- 
cédentes statues. Nous trouvons en effet à citer 
une troisième statue du Paris; une de ses trois 
Danseuses, celle que nous avons décrite la pre- 
mière, (voy. page 162) pour M. Simon Clarke, 
à Londres; une Nymphe endormie, transformée 
par la Ciste qui l'accompagne, en Bacchante; un 
petit saint Jean - Baptiste , exécuté la première 
fois pour M. de Blacas, et qui fut copié ou répété 
ensuite pour M. Bering, à Londres. 

Saint Cette petite figure en marbre de Jean-Baptiste 

^'^"cnfa'n'f "^^* enfant, représente simplement assis, et tenant une 
croix , ne nous est connue que par l'estampe que 
Canova eirfit faire à Rome. Cette gravure ne san- 
roit faire apprécier le degré de mérite et de valeur 
imitative de son original, qui d^ailleurs n'offre , 



ET SES OUVRAGES, Sai 

« 

dans 8a composition ou son action y rien j soit de 
j|^ pittoresque y soit d'expressif. L'antiquité n'ayant 
guère exécuté , à ce qu'il paroît , de figures d'en- 
fans en sculpture ,. qu'on puisse mettre sur la ligne 
des statues devenues modèles de dessin^ de carac- 
tère et d'exécution ; quelques critiques ont pensé 
que le 'genre de la nature enfantine , c'est-à-dire 
non encore formée, auroit autrefois été regardé, 
en tant qu'ébauche de l'homme, au-dessous des 
ambitions de la sculpture. Canova auroit-il hérité 
de cette manière de voir, qu'on peut soupçonner 
avoir été celle de l'antiquité ? 

Mais une toute autre considération m'a porté 
à faire ici mention du petit saint Jean de Canova. 
Cette considération est celle du sujet en lui-même, 
le seul, après toutefois la Madeleine pénitente, qui 
(entre tous les ouvrages déjà parcourus) appar- 
tienne en propre à la religion chrétienne. Or ceci 
tend encore à me rappeler certains entretiens que 
j'eus avec Canova , lors de son dernier séjour à 
Paris, en 1815. 

Dans une de nos conversations, je lui représen- Proposition 
tai qu'il avoit à peu près épuisé, dans le genre d^^*^i^"des 
de. la nature idéale en sculpture, tous les sujets »«je«« 

1 1 • ^ • ^i_ 1 • 1 chrétiens. 

de genre historique ou mythologique du paga- 
nisme. Qu'à l'époque de la vie où il çtoit arrivé, 
il n'étoit pas probable que , dans le niême cercle 

21 



3oo CANOVA 

d'idées et de sujets , il pût se surpasser lui-même^ 
et que s'il ne montoit pas , il descendroît , ou que 
Tenvie le feroit descendre. Qu'il y avoit pour lui 
un nouveau moyen de soutenir son talent, et de 
rajeunir en quelque sorte sa réputation. Qu'une 
route nouvelle s'ouvrott encore à lui , où il poor- 
roity en dépit de ce qui avoit été fait ^' se placer 
sur un teï'rain Original ^ celui de la religion chré- 
tienne , prise d'abord dans la poésie biblique, et 
puis dans les siècles primitifs de l'Eglise, qui 
avoient fourni , à Raphaël surtout , tant de scènes 
sublimes, tant de sujets pathétiques. Que les pein- 
tures seules de Raphaël lui donnoient, en ce 
genre, et les leçons et les modèles. Que, nonob- 
stant quelques scjulpteurs du quinzième siècle, 
l'arène étoit encore ouverte, et à parcourir en ori- 
ginal, par l'homme. qui sauroit imprimer en scul- 
pture, à beaucoup de sujets chrétiens, la grandeur 
religieuse qu'ils^ comportent. Qu^à tout prendre, 
le sculpteur moderne n'auroit à redouter aucun 
prédécesseur redoutable. Que Michel Ange avoit à 
peine abordé en sculpture les sujets en question. • 
Que depuis lui, les Guglielmp délia Porta, les Al- 
gardi, les Rossi, les Ruscopi, les Bernini, les 
Legros, les Fiamingo ne serôient point des rivaux 
à redouter, surtout en se plaçant sous un tout 
autre point.de vue de l'art. Qu'enfin le christia- 
nisme, dans un nombre infini, nbn-seulement de 



ET SES OUVRAGES. SaS 

scènes grandes et pathétiques^ (patrimoine^ si Ton 
veut, de la peinture) mais seulement de person- 
nages diversement sublimes, et pris même dans l'E- 
vangile, sauroit prêtera Tartiste capable d'en sentir 
les beautés, soit de nobles motifs de statues isolées, 
soit des sujets de bas -reliefs, soit des motifs de 
' groupes, à la fois les plus expressifs, et les plus sus- 
ceptibles de faire admirer le génie du sculpteur. 
En continuant de deviser avec Canova sur un 
sujet , auquel il me paroissoit donner très-volon- 
tiers son assentiment, j6 le conduisis dans la plus 
grande de toutes les églises d'architecture mo- 
derne à Paris , église remarquable par son fron- 
tispice en colonnes^ ouvrage de Servandoni, et 
dont Fintérieur étoit, encore à cette époque, dé- 
pouillé de ses anciens ornemens. Je lui fis remar- 
quer le chœur, effectivement privé des statues des 
Apôtres sculptées par Bouchardon, et que j'espé- 
rois y voir restituer , comme il arriva peu après. 
Lui faisant observer l'autel .placé à l'entrée du 
chœur, et isolé sur la ligne de la croisée , dans le 
retour de laquelle dévoient se replacer la statue 
du Christ embrassant la croix^ et celle de la sainte 
Vierge, je lui donnai à entendre que cet autel 
isolé et situé ainsi, seroit une magnifique place 
pour un groupe représentant une descente de croix, 
ou le Christ mort vu avec la sainte Vierge et Marie 
Madeleine. 

21. 



3a4 CANOVA 

Cette conversation , appuyée d'un exemple sen- 
sible^ sur un local merveilleusement approprié 
au sujets me parut avoir frappé Ganova: Lorsque 
nous fumes sortis de l'église , je lui remis sous les 
yeux mon projet de groupe. Faites-le, lui dis-je, 
sinon en marbre, au moins coulé en bronze, vous 
aurez moins de besogne; mais faites-en le mo- 
dèle, et faites-moi savoir qu'il est fait. Ne doutez pas 
de la suite, et de la juste indemnité qui vous sera 
accordée. Je sais certaines voies pour y faire face : 
quelque chose qui pût arriver, jamais un sembla- 
ble ouvrage^ de vous, ne manquera d'acquéreur. 
Je crus m'apercevoir que mes paroles ne seroient 
pas perdues. Bientôt après Canova quitta Paris. 

Lorsque, peu d'années après, j'a[^ris qu^il 
a voit modelé à Rome le groupe dont je vais 
parler (1), le souvenir de ce que j'ai raconté se re^ 
présenta à ma mémoire. J'accueillis de grand 
cœur l'heureuse réminiscence de notre conver- 
sation. Je m'applaudissois ; mais bientôt... Hélas! 
j'étois loin de penser alors que Canova ne devoit 
pas lui-même le terminer en marbre. 



Groupe d'une Ce groupc, dont j^emprunterai une mention 
Descente de abrégée à la description qu'en a publiée M. de 



croix. 



Romanis j dans les Éphémérides et le Diario de 



(1) royez In leUrr du 10 juin 1819. 



ET SES OUVRAGES. 3a5 

Rome^ se coin)pose de trois figures de grandeur 
naturelle ; la sainte Vierge , le Sauveur mort^ et 
sainte Marie Madeleine. Les maîtres de l'art y 
ont reconnu la belle et admirable réunion de 
toutes les parties propres à former un véritable 
groupe ; tant les figures y sont heureusement et 
toutefois nécessairement liées entre elles ^ par des 
rapports obligés. Les draperies y sont dispo- 
sées dans un accord naturel. LesdifFérens aspects, 
de quelque côté qu'on se tourne , offrent un in- 
térêt nouveau. Chaque point de vue ainsi se pré- 
sente, sans rompre Tunité, avec une heureuse 
variété qui lui est particulière. L^œil enfin peut de 
toute part, sans cesser de jouir de l'ensemble, y 
admirer des détails toujours heureux, par les 
modulations diverses de la même conception. Le 
Christ, étant au milieu de deux figures drapées , 
arrête convenablement les yeux sur le point prin- 
cipal du sujet, et qui est également celui de l'art, 
c'est-à-dire le nu. La croix , placée au centre de 
la composition , contribue encore à Teffet pyra- 
midal de l'ensemble. 

Quant aux figures en particulier, les artistes 
admirent surtout Pexpression de la douleur sur 
le visage des deux femmes. La Vierge , assise au 
pied de la croix , manifeste , et dans son attitude 
et sur son visage, une affliction d'autant plus 
forte, qu'elle est concentrée; c'est celle d'une per- 



3-6 CANOVA 

sonne qui n^a plus de larmes , et qui ne sauroit 
trouver à sa douleur d'autre voie de manifesta- 
tion^ que dans Toffre qu'elle en fait àDieu, comme 
hommage de la rédemption. Quant à Madeleine, 
elle présente Fimage et l'idée d'une douleur plus 
humaine, et d'^un abandon qui put permettre à 
Fartiste une pantomime plus expressive dans son 
visage, et aussi, quant à toute sa personne, plus 
d'élégance dans ses dehors, plus de mouvement, 
et une plus grande vivacité d'effet. 

Le style de draperies de ces deux personnages 
est parfaitement d'accord avec leur caractère ; 
aniple, simple, austère pour la Vierge, il offire, à 
l'égard de la figure de Madeleine, plus de variété 
dans leur jet et leur travail. 

Pour ce qui regarde la figure du Christ , con-^' 
tinue la description, elle est au-dessus de ce 
qu'il appartient à de simples paroles de faire con- 
cevoir. « Segna, per vero dire^ i termini delF arte 
» quel volto di Cristo per significare le sembî- 
» anze divine. Morto non pare, ma in dolce sonno 
» assorto : non terreno, ma riposato nella somma 
» pace dei cieli,. e ritornato al godimento delF 
» eterno suo Fadre. Il torso è di una dolcesosa e 
» morbidezza singolare, e le forme di tutta la 
» persona ben si compongono alF idéale di un 
» vero Uomo Dio. » 

Nous lisons à la suite de cette description, que 



ET SES OUVRAGES. 327 

le projet du' frère de Gaiïova étoit de faire exé- 
cuter et fondre en bronze ce beau groupe , qui , 
ay£Hit été le dernier ouvrage du plus fécond ar- 
tiste, en sculpture, des temps modernes , doit ter- 
miner aussi la longue éhumération de ses insignes 
et. immortels travaux. 

En annonçant ce groupe comme ayant été , à i>i^er8 sujets 
parler moralement, celui qui fit la clôture des 
œuvres émanées du génie deGanova,iious n^avons 
pas prétendu termmer brusquement par là son 
histoire. Nous ne nous sommes guère permis d'en 
interrompre le cours par les mentions multipliées 
d^objets secondaires, dont il faisoit plutôt ses dé- 
lassements que son occupation , soit en peinture , 
soit en compositions historiques de bas-reliefs. 

Nous nous permettrons donc de rappeler ici 
quelques-uns de ces ouvrages destinés à orner le 
grand monument.d'arehitec%ure, ou le vaste tem- 
ple qu^il étoit en train d'élever dans son humble 
village, et qui, depuis lui, par les soins de son 
frère, a reçu sa dernière exécution. Ce grand 
monument étoit devenu le centre de ses pensées. 
Tunique point ile vue des ouvrages et des objets 
d'ornement .qu^il lui destinoit. 

Tant que, dans l'exercice assez habituel de 
compositions en bas-reliefs, qui occupoient ses 
momens de loisir, Ganova se livroit, sans aucun 



•• 



328 CAJVOVA 

but arrêté ^ à fixer en modèle les sujets que ses 
lectures lui suggéroient^ c'étoit ordinairement 
sur ceux de la mythologie , ou de Thistoire de la 
Grèce ^ qu'il laissoit son ébauchoir s'exercer en 
liberté. Ainsi avons-nous déjà cité (et à plusieurs 
reprises) certaines séries de ces compositions im- 
provisées. Nous en retrouvons quelques nouvelles 
suites, qui comprennent la Mort de Socrate; — 
l'offrande du Péplos à Minerve ; — la Naissance 
de Bacchus; — la Mort d'Adonis; — les fureurs 
d'Hercule contre ses propres enfans ; — la Danse 
de Vénus avec les Grâces. 

BM-reUef» Mais lorsqu'il vit s^élever les dix colonnes (dont 
métopLdu* deux en retour) d'ordre dorique, du temple 
temple de Jout uous parlcrous bientôt, il trouva là des 
motifs nécessaires de bas-reliefs, et aussi de sujets 
convenables à l'édifice religieux dont ils dévoient 
décorer le frontispice.^ Je veux parler de ces in- 
tervalles appelés métopes , qui se trouvent entre 
les triglyphes de la frise Dorique. 

D'après ce que plusieurs dessus nous ont fait 
connoître de Félévation extérieure de ce monu- 
inent, il paroît qu'il auroit pu y. avoir lieu, en 
comptant les deux retours de l'entablement , à 
vingt-six métopes, et par conséquent à un nombre 
égal de sujets en bas-relief. Du reste , il faut se 
faire de ces compositions , Pidée que nous en ont 



ET SES OUVRAGES. 32g 

donnée celles des métopes du temple de Minerve 
à* Athènes , c'est-à-dire de sujets réduits à deux 
et au plus à trois figures. 

Le temple que Canova élevoit sous Pinvocation 
de la sainte Trinité^ devoit embrasser toute l'é- 
tendue d'une religion qui remonte à la naissance 
du monde. Les sujets des métopes de son frontis- 
pice dévoient donc comprendre les histoires de 
Tancien comme du nouveau Testament. Nous 
trouvons que déjà sept bas -reliefs de métopes 
avoient été modelés par lui. Leurs sujets sont : 
la Création du monde; — la Création de Fhomme 
par le Père éternel ; — lé Fratricide de Cain ; — 
le Sacrifice d'Isaac; — l'Annonciation; — la 
Visitation; — la Purification de la Vierge 
Marie. 

C'étoit vers ce grand monument^ et aux embel- Hommages 
lissemens que son art se flattoit d'y prodiguer, ^^^^ 
qu'étoient dirigées toutes les affections et toutes 
les idées de Canova^ dans ses deux ou trois der- 
nières années. Aussi, ne manquoit-t-il point d'aller 
tous les ans à Possagno, visiter, surveiller et ac- 
célérer les travaux de sa grande entreprise. Le 
sentiment du pays natal et le plaisir qu'il éprou- 
voit à s'y trouver s'expliquent aisément, quand 
on pense à l'espèce d'afiections nobles et géné- 
reuses qu'il devoit ressentir, en se rappelant le 



/ 



33o CANOVA 

point dont il étoit partie et repassant de là^ comme 
le voyageur du haut de la montagne, la route 
immense qu'il avoit parcourue. C'étoit encore un 
point de vue digne de lui , (et noiis savons quel 
intérêt il y portoit) c[ue celui de donner à tous ses 
travaux, pour but suprême, cette grande procla- 
mation en faveur delà religion, qui, au milieu des 
désordres irréligieux et de l'athéisme de son siè- 
cle, montroit que le christianisme l'avoit toujours 
compté au nombre de ses plus fidèles sectateurs. 

Ainsi , c^étoit plus encore comme enfant de la 
religion catholique, que comme artiste, qu'il étoit 
jaloux d'inscrire son nom sur un monument, 
gage de sa foi, de son dévoûment filial au chef du 
catholicisme, monnnient qu'il eût désiré élever à 
Rome , si cela lui eût été possible. 

Ces voyages périodiques étoient aussi, pour 
lui, des espèces tle vacances qu'il se procuroit, et 
des intervalles de travail qu'il croyoit utiles à sa 
santé. Dans ses excursions , il jouissoit du plaisir. 
. de visiter ses amis , et de faire trêve avec les exi- 
gences sans nombre , et surtout les témoignages 
d'honneur dont, à Rome, une renommée sans 
bornes fatiguoit sa modestie. 

Toutefois, il lui étoit devenu fort difficile d'é- 
chapper, en quelque lieu qu^il fût, aux sujétions 
de sa célébrité. Nombre de fois dans ses voyages, 
il fut obligé de se soiïmettre au tribut de félicita- 



ET SES OUVRAGES. 33 1 

lions honorifiques^ que sa présence et son nom lui 
imposoient inévitablement. Passant un jour parTa- 
doue^ et s^y étant arrêté chez un ami, il se rendit le 
soir au théâtre. Dès qu'on l'eut aperçu^ un mouve- 
ment électrique fit lever tous les spectateurs. 
Pareille ch^se lui étoit déjà arrivée à Vérone. 

Il étoit impossible à Canova de (aire un pas, 
quelque part que ce fût , sans que son aspect ne 
provoquât , malgré qu'il en eût , des témoignages 
éclatans d'estime et d'admiration; et partout où 
il avoit séjourné^ même dans son enfance^ ce sou- 
venir devenoit un titre de gloire pour le pays. 
Ainsi la commune de Pagnano, où il avoit passé 
quelques-unes des premières années de sa vie^ lui 
consacra cette inscription publique : 

SALVETB. LOCA. NULLIS; «EATIORA 

QUAB. 
A. CANOVAM 
PHIDIAGAE. ARTIS. ELEMENTA. DISCENTEM. VIDISTIS 
SALVETB. ITBRUM. ITERUMQUE. 

Comment Ganova put-il former le projet et Temple élevé 
commencer l'exécution d'un monument auiour- £*' ^^°^* * 

<* Possagno, ta 

d'hui achevé^ selon ce que nous apprenons; patrie. 
monument qui , dVprès ce que l'on en connoit , 
trouveroit difficilement de nos jours , soit la vo- 
lonté^ soit les moyens nécessaires à une telle en- 
treprise? 



33a CANOVA 

Comment ensuite Canova se détermina-t-il à 
construire un temple aussi magnifique ^ dans le 
chétif endroit qui l'a vu naître ? 

En réponse à la seconde de ces deux questions, 
je dirais ceque peut-être on concevra difficilement, 
que ce fut parce que la vanité n'avoil jamais été 
le mobile principal de ses actions ; qu'en consé- 
quence y ce qui lui convint dans le choix du mo- 
deste pays où il vouloit élever son monument, (ïit, 
avant tout, la facilité qu^il trouva à placer en ce 
lieu, Un édifice à la fois magnifique et religieux, 
pour la construction duquel il aùroit peut-être 
difficilement obtenu ailleurs remplacement et les * 
facilités nécessaires. J'ajoute encore, que le pays 
où il naquit, étant des plus riches et des plus abon- 
dansen belles pierres, il lui promettoit^ soit pour 
la matière , soit pour la main d'oeuvre, une très- 
notable économie. 

Quant à la première question , qui se rapporte 
à la dépense, je réponds qu'il suffit de se rappeler 
le nombre extraordinaire d^ouvrages, soit destinés 
à des monumens publics, soit payés par les plus 
riches personnages de l'Europe , et dont l'exécu- 
tion remplit quarante ans de la vie de Canova , 
pour concevoir que des sommes considérables du- 
rent s^accumuler dans ses mains. 

Mais voici ce qui dut encore les augmenter. C'est 
que la richesse eût été pour lui une incommodité^ 



ET SES OUVRAGES. . 333 

s'il eût du n'en appliquer l'emploi qu'à lui-même. 
C'est que jamais homme n'eut , moins que lui , le 
besoin où le désir delà fortune. Jamais homme ne 
fut plus modeste^ plus sobre, plus étranger aux 
plaisirs ordinaires de la vie. Levé avec le jour, 
son plus grand plaisir (je le tiens de lui) étoit celui 
qui précède ou qui suit le sommeil, que le travail 
journalier ne manquoit pas de lui procurer. Avec 
de telles habitudes, que faire pour lui, des sommes 
qui affluoient chez lui ? La charité sans doute ve- 
noit à son secours , et nous l'avons fait voir ail- 
leurs. Mais il regardoit aussi comme œuvre de 
charité bien ordonnée, de procurer du travail 
aux pauvres. Et voilà encore ce qui lui fit naître 
la pensée d'employer sa richesse , à des travaux 
fructueux pour les pauvres ouvriers de son pays 
natal. 

Ainsi , le grand édifice élevé dans cet endroit , 
en y attirant les étrangers , devoit devenir pour 
les habitans, par le concours des curieux et des 
voyageurs, une source de richesses et de consom- 
mations, sans compter ce que la religion y ajou- 
teroit d'importance. 

Je ne saurois douter encore, par la connoissance 
intime que j'eus de Canova, par l'extraordinaire 
confiance dont il m'honora toujours, que ce tem- 
ple, dédié à la Trinité, devoit avoir aussi, dans les 
vues de l'artiste chrétien , une destination parti- 




334 CANOVA 

culière à son art. J'ai raconté l'entretien que j'eus 
avec lui à Paris ^ sur la nouvelle carrière que les 
sujets religieux dévoient lui offrir; et Ton a vu 
que le groupe de Descente de croix ^ dont je lui 
avois suggéré l'idée, fut, bientôt après son retour 
à Rome, réalisé par lui, et qu'il doit orner Fautel 
de son temple* 

Nous l'avons vu aussi s'essayer sur des sujets en 
modèle de l'ancien et du nouveau Testament, 
pour les métopes du frontispice de cet édifice. Je 
ne doute donc pas qu'une des principales vues de 
Canova n'ait été de se retirer dans sa jolie viUa de 
Possagno, et là, dans un religieux loisir, de s'oc- 
cuper à embellir son monument d^une suite de 
sujets empruntés à l'histoire sainte. Nous Faurions 
vu , se transportant dans un autre monde d^idées 
et de conceptions , nous prouver que les images 
de la Bible, que les figures des anges, des patriar- 
ches, des prophètes, traitées avec tant d'éclat par 
des pinceaux célèbres, pouvoient encore procurer 
une gloire nouvelle à son ciseau. Que de concep- 
tions heureuses les scènes touchantes de l'Evan- 
gile, les miracles de ses apôtres, l'héroïsme sur- 
humain des martyrs, ne lui auroient-ils pas 
donné lieu de multiplier, dans ce nouveau sanc- 
tuaire du christianisme? Le monument de Canova 
seroit devenu pour hii la matière d'une nouvelle 
gloire. 






ET SES OUVRAGES. 335 

Nous ne pouvons donner qu'une idée encore Wée générale 
générale, et par conséquent succincte, de Fensem- poll^gno. ^ 
ble du monument qui devoit, comme on Fa déjà 
dit, réunir dans son péristyle Tordonnance Dorique 
du Farthénon, et dans son intérieur la forme 
sphérique du Panthéon. 

Le frontispice du temple est formé de deuk li- 
gnes de colonnes , au nombre de huit chacune , 
dont la proportion, le galbe et le chapiteau pa- 
roissent une fidèle imitation de l'ouvrage dlctinus, 
que les dessins de Stuart ont fait connoitre' avec 
la plus grande précision. Ce pronaos donne entrée 
dans une rotonde , qui , par plus d'une partie de 
son ordonnance intérieure, et par sa voûte ornée 
de caissons, rappelle nécessairement, sans eu être 
à beaucoup près une copie, celle du Panthéon 
d^ Agrippa à Rome. . Effectivement cette voûte, 
d'après le dessin que nous' avons sous les yeux , 
offre un nombre de rangées de caissons , double 
de celles du Panthéon. Le mur d'enceinte inté- 
rieur de là rotonde est orné de huit grands ren- 
foncemens en forme de niches, propres à recevoir, 
ou des statues colossales, ou des autels. Les inter- 
valles ou pied-droits qui séparent ces grands ren- 
foncemens , offrent , sur le dessin que nous avons 
sous les yeux., dans la hauteur de leur masse, 
l'idée de deux rangs, l'un au dessus de l'autre, de 
petits emplacemens convenables à des bas-reliefs 



33G CANOVA 

ou à des bustes. Généralement ^ tout y indique le 
projet (ce qui n^est pas difficile à croire) de prépa- 
rer à Tart de la sculpture de nombreux emplois , 
proportionnés à tous les genres de sujets. 

Rien donc ne me paroit plus propre à confirmer 
ce que j'ai avancé simplement comme probable, 
savoir, que Canova, dans son monument de Pos- 
sagno, s'étoit préparé, avec la retraite où il aspi- 
roit , la matière d^un nouvel exercice de son ta- 
lent, appliqué dorénavant à célébrer les héros et 
les merveilles du christianisme. Ne doutons pas 
que le modèle de 1 5 pieds en hauteur , propre à 
être doublé de dimension, dans la statue colossale 
de la Religion , qui ne put être^ convenablement 
placée à Saint-Pierre, doit orner (si la chose n'est 
déjà faite) la niche principale en face de Tentrée 
de la rotonde du temple de Possagno. 

Pose de u Le projet d'élever une nouvelle église chrétienne 

première •. i • • • j 

pierre du avoit oesoiu , mais ne pouvoit pas manquer de 
temple. • jg^ sauctiou du pouvoir ecclésiastique. Canova ne 
tarda point à recevoir le diplôme de Jean-B8q>- 
tiste de Rossi, ârchiprêtre-doyen de l'église cathé- 
drale de Trévise, et vicaire-général, le si^e épi- 
scopal vacant. Dans cet acte, Canova recevoît 
toutes les félicitations dues à son zèle religieux. 

La première pierre de l'édifice fut posée par 
lui,- le 11 juillet 1819, avec la plus grande 






ET SES OUVRAGES. 337 

solennité. Ce fut dans le pays, et dans tous ceux 
d^alentour, une fête comme on n'y en avoit jamais 
vu y et des réjouissances de tout genre signalèrent 
encore cette solennité religieuse. Canova ne 
manqua point, dans les deux ou trois années qu'il 
survécut à cette cérémonie, d'en venir fidèlement 
célébrer Tanniversaire. Cétoit , comme je Fai 
déjà dit, le but dorénavant unique de ses pensées, 
de ses travaux et de ses soins. C'est vers cet ob- 
jet que se dirigeoient les projets de son art, tant 
en sculpture qu'en peinture. 



Nous avons en effet renvoyé à cette septième Du uient 
partie de notre histoire {voy. pag. 71) de parler 



plus au long du talent de Canova dans la peinture. 
Nous n^avons pas cru devoir interrompre la série 
de ses grands ouvrages en sculpture, par une 
mention plus étendue de quelques travaux en pein- 
ture, qui, n'ayant été pour lui que des délasse- 
mens, n'auroient pu soutenir le moindre paral- 
lèle avec ses statues; et nous nous proposions alors 
de revenir sur cette partie de son talent, à l'occa- 
sion d'une grande composition qui fut probable- 
ment destinée à orner le teynple de Fossagno, et 
qui coïncide par conséquent avec Fépoque à la- 
quelle nous sommes arrivés. 

Daixs des Mémoires sur la vie de Canova, adres- 
sés à Ladi William Rentink par Joseph Falier, 

22' 



'peinture. 



33« CANOVA 

on lit que y dèâ les premiers temps de ses études » 
Tartiste^ devenu si célèbre dans la sculpture , an- 
nonçoit un goût particulier et de rares dispositions 
pour la peinture^ et (|ue sa liaison à Rome ayee le 
peintre anglais Hamilton^ n^ayoit pas peu contri- 
bué à les accroître. Mais ce goût et ces dispositions 
se réveillèrent particulièrement dans soki absence 
de Rome^ pendant les années désastreuses de la 
fm du dtx-huitiètne siècle^ et dans le sqour qu^il 
lit à Possagno , de rétour du voyage d'Allemagne 
pour le mausolée de Christine à Vienne. 

Grand C'cst daus cctte tranquille retraite que, libre 

tableau de la , . . i . i» 

DëposiUon dc tout som, sans aucun autre dessein que d oocq- 
de Croix, p^j. gg3 loisirs, iï voulut se rendre compte^ non de 
ce qu'il pourroit, mais de ce qli^il auroit pu finre, 
si une direction de circonstances différentes l'eût 
porté de préférence dans le domiaine de la peinture 
en grand. Ce fut lorsqu'il se hasarda à tenter une 
vaste composition. 

Lui-même a laissé dans ses écrits , sur cet ou- 
vrage, une note de sa main, où, en spécifiant son 
su}ét, il nous apprend que le tableau n^avoit guère 
moinsrde viûgt-quatre palhies de haut; (f 7 pieds) 
qu^il représentoit la déposition de crcix, avec 
l'apparition, dans le ciel, du Père éternel, dont la 
splendeur illumine tqute la scène terrestre com- 
posée en bas de Marie, de Jean, de Nicodème, etc. 



ET SES OUVRAGES. 339 

L'idée de cette apparition lumineuse du Père 
éternel ^ en contraste dans le haut de la composi- 
tion avec les nombreux personnages dont on a 
parlée et les aiïtres saintes femtiies^ au milieti des- 
quelles la Mère dii Sauveur joue le principal rôle; 
les expresèions variées de cfiacun des actem*s de 
cette scène , à là fois douloureuse et d'un effet 
nouveâtii , ikisoient de cette composition , au dire 
de ceux ^ùi la virent alors, iin ouvrage aussi re- 
marquable par sa pensée que par la magie des 
couleurs. On y admirôit encore un emploi varié, 
et nuancé habilement , de tous les degrés d'affec- 
tiohs douloureuses. 

Canova, comme on l'a raconté plus haut, avoit 
été bientôt rappelé à Rome, par les révolutions 
politiques qui firent monter le cardinal Chiafa- 
monti sur le siège de saint Pierre, avec le nom de 
Pie VIL 11 dut abandonner cette entreprise, et 
laisser sa composition à Possagno, pour reprendre 
à Home les travaux habituels de sculpture qui l'y 
attendoient. Cependant, le grand tableau étoit 
resté toujours présent à son esprit, et n'avoit rien 
perdu dé la faveur quMl lui portoit. A son dernier 
voyagé à Paris, (1815) il m'en parla avec prédi- 
lection , et encore du dessin qu'on en avoit fait 
pour la gravure, dont il me promit une épreuve. 
Mais trop de soins Fempêchèrent alors de tenir 
sa parole. 

'22. 



3^o CANOVA 

Ce fut donc lors des fréquens voyages que la 
"Construction de son grand édifice lui occasion- 
noit, et dans un de ses séjours à Possagno Fêté 
de 1821, que Canova, après vingt années, se mit 
à retoucher son grand tableau, et y introduisit 
plus d^un changement. « On trouva, dit un jour- 
» nal de ce temps à Venise, qu'il avoit donné plus 
» d^expression à quelques physionomies; qu^il avoit 
» amélioré certains ajustemens de draperies; qu'il 
» avoit agrandi la scène, par la suppression du 
» tombeau précédemment placé au milieu ; qu'il 
)) avoit donné plus de vigueur et d^éclat à la gloire 
» du Père éternel; toutes améliorations, ajoute- 
» t-on, qui font conclure que le premier scul- 
» pteur de notre temps, sut aussi produire, en 
» peinture, un œuvre que ne désavoueroit aucun 
» de nos meilleurs peintres. » 

Développe- H a été remarqué avec étonnement que, lorsqu'en 

meut des général, chez les autres artistes, avec le progrès 

symptômes de dcs auuécs OU voit diminuer la force du talent et 

^* oïoîa ^* l'activité dans le travail , Canova, à mesure qu'il 

avançoit en âge, acquéroit une puissance de génie 

toujours croissante. Cependant il n^en étoit pas 

ainsi des forces du corps, quoiqu'il se fût toujours 

montré docile aux exigences de ses entreprises 

les plus fatigantes. L'ardeur morale que rien ne 

ralentissoit chez lui, alloit jusqu'à lui faire ou- 



ET SES OUVRAGES 34 f 

blier toute espèce de soin physique de sa santé. 
Entraîné par le charme de son travail y il lui ar- 
riyoit souvent de passer les journées sans prendre 
kl moindre nouriture^ encore moins de délasse- 
ment ; ne quittant l'ouvrage que lorsque la foi- 
blesse lui faisoit tomber le ciseau de la main y et 
s^obstinant à ce travail excessif, comme s'il eût 
encore été dans la vigueur de la jeunesse. 

En vain cherchoit-on à le détourner de l'abus 
opiniâtre quHl faisoit de ses forces; on n'en obte- 
noit rien. Docile aux moindres recommandations 
de ses amis, il restoit cependant inflexible aux 
conseils qui lui préchoient la modération dans le 
travail. S'il accueilloit les avis et tous les soins que 
lui prescrivoient fes douloureuses affections d'es- 
tomac qu'il ressentoit, le seul point auquel il se 
refusoit, étoit dé les attribuer à Tabus d'un tra^^ 
vail immodéré. 

L'affaissement du thorax occasionné, comme 
on l'a vu , {page 63 ) par l'excessive pression de 
l'action du trépan, et la dépression dés côtes, en 
étoient venus à lui causer, avec le laps des années, 
un désordre dans les digestions. Mais ce fut au 
printemps de l'année 1822, que se manifestèrent 
les symptômes inquiétans d'une maladie organi- 
que fort dangereuse. 

Canova crut que l'action d'un voyage à Naples 
lui seroit salutaire. 11 se rendit dans cette ville 



342 CANOVA 

pour surveiller aussi les opératioos de h foDte du 
cavalijer destiné au premier cheval colossal qu'il 
avoit exécuté; et qui n'attepdoit plus que son com- 
plément. Le changeinent d^air et de lieu ne pro- 
duisit aucune amélioration sur sa s^té. Son état 
même parut avoir empiré. 

Dç retour à Rome, il se remît au travail avec 
une ardeur, en quelque sorte toujours croissante. 
L'extraordinaire chaleur que Tété de cette anoée 
fit éprouver dans cette ville , ne put ralentir son 
activité. Au lieu de s^adonner à modeler en terre, 
il ne voulut point faire trêve avec le travail du 
marbre. 

Mort Enfin, le gaal qui le minoit fit de tels progrès, 

qu'il fiit obligé de renoncer à tous travaux. U se dé- 
cida à partir pour Pos^no, à'Feffet de vi^ter 
l'état de la construction de son ten^ple , et dans 
Fespoir que le changement de lieu .et l'air tiatal 
apporteroient quelque soulagement à son mal. U 
y arriva vers la mi - septeinbre , dans un état 
de maigreur et de dépérissement qui jeta la dou- 
leur chez tous ceux qui le virent. 

Toutefois , son esprit conservoit la plus ^pr^de 
tranquillité. Il se plaisoit à inviter ses amis, qui 
se faisoient un devoir de répondre à ses désirs. 
G^étoit aussi une agréable diversion aux^ peines 
qu'il éprouvoit, que le progrès rapide de sa grande 



(le Canoira. 



ET SES OUVRAGES. 343 

construction y dont U masse s'élevoit déjà à une 
hauteur majestueuse. 

Quelques excursions dans les environs lui pro- 
curèrent le [Saisir de visiter encore quelques amis^ 
et surtout ^u châteai^ d' Asolp ^ la famille Falier y 
dont rillu^tre chef avoit jadis si généreusement 
encouragé ses premiers efforts. 

A peine parti d'Asûlo, il se sentit en route, pris^ 
d^une telle i^ttaque de son pial , qu^avec peine il 
put gagner Possagno, d'où il résolut de se faire 
immédiatement transporter à Venise , pour y re- 
cevoir plus efficacement les secours des habiles 
médecins de cette ville. 11 y arriva le soir du 4 oc- 
tobre y et alla loger dans la maison de son ami 
Pierre Francesconi, où sur^^-le-cbamp il s^alita, et 
où il trouva tout ce qu'une pieuse amitié p9yvoit 
lui offrir de soins généreux y de secours empressés 
et de consolations, dans ses derniers momeus. 

I# maladie étoit ancienne y et elle étoit arrivée 
à son dernier terme. Elle |rempntoit, nous Favons 
déjà dit y à l'époque des travaux du mausolée de 
Gang^nelli. On avérfi, après sa mort, que la dé- 
pression de la partie droite du thorax et des côtes, 
avoit fini, avec le laps du temps, par unir la su- 
perficie antérieure du poumon droit, à la face 
correspondante intérieure de la poitrine. De là 
avoit dû résulter un désordre dont les effets fu- 
rent long-temps à se développer, mais (jui dévoient 



344 • CANOVA 

finir par Tobstruction des passages de la nour- 
riture. 

Les causes et les effets de cette maladie ont été 
Tobjet de savantes recherches et de très -lumi- 
neuses descriptions, de la part des plus habiles 
médecins de Venise. Nous n^en dirons pas davan- 
tage ici. Du reste , tout ce que les soins les plus 
actifs de la médecine purent obtenir , fut de 
prolonger sa vie de quelques jours, pendant les- 
quels ils reçut toutes les consolations et tous les 
secours de la science, de Famitié^ et de la religion. 
U mourut le matin du 12 octobre 4822« 

Honneurs Lc matin du 1 6 octobre , la pompe funèbre du 

funèbres rcB- • i o ji*^ • 11 ^ « 

(iusàcaiioTa. c^ï^^oi de Cauova se rendit processionnellement a 
la basilique de Saint-Marc. 

Les professeurs et les élèves de l'Académie 
royale des beaux-arts voulurent à Fenvi être les 
porteurs du cercueil , qui fut élevé dans l'église 
sur un superbe catafalque, composé par le pro- 
fesseur Borsato. 

Après la réception du corps , une messe ponti-* 
ficale fut célébrée par le prélat Jean Ladislas 
Pyrker, patriarche de Venise, conseiller d'État de 
S. M. Impériale, grand dignitaire du royaume. 

Assistèrent à ta cérémonie funèbre tous les 
membres du gouvernement des provinces véni- 
tiennes , les principaux corps de magistrature de 



ET SES OUVRAGES. 345 

là ville y les membres de rinstitut royal ; les pro- 
fesseurs de l'Académie royale des beaux-arts^ les 
associés de l'Athénée de Venise^ et une multitude 
des premiers citoyens. 

Les cérémonies de Fcglise terminées, le convoi 
accompagna processionnellement le cercueil jus- 
qu'à la rive de la Piazzetta^ et le remit à Farchi- 
prêtre de Possagno, venu à Venise pour en recevoir 
ledépôty et le conduire jusqu'à sa destination provi- 
soire, en attendant son transport dans le nouveau 
temple, lorsque sa construction sera terminée. 

Rien ne peut donner l'idée du concours des 
habitans des pays à la ronde de Possagno, lors- 
qu^approcha le char funéraire qui portoit le cer- 
cueil; et l'on ne sauroit décrire les marques de 
désolation , les larmes et les gémissemens de toute 
cette population. 

Pareils transports eurent lieu le 25 octobre, 
lorsque furent renouvelées à Possagno les céré- 
monies des funérailles. Son éloge funèbre ne put^ 
être prononcé dans l'église par le desservant. Il 
lui fallut se porter sur la place publique , au mi- 
lieu de la foule immense qui s'étoit rendue à cette 
cérémonie. 

Mais , pour revenir au service funèbre de Ve- 
nise , nous devons rendre compte de ce qui eut 
lieu , lorsque le convoi passa devant le palais de 
l'Académie royale des beaux -arts. Il fallut se 



i 346 eANOVA 



I 



« 

rendre aux acclamations universelles de tout le 
cortège^ et surtout des élèves et des professeurs» 
qui demandèrent à posséder une dernière fois, 
dans les murs de l'Académie, Tillustre défunt, et à 
lui payer en ce lieu le tribut de leurs larmes. 

Le corps fut donc transporté dans la grande 
salle de cet édifice , et là le célèbre président de 
r Académie, le comte Cicpgnara, improvisa, avec 
l'éloquence du plus profond sentiment, l'éloge de 
son illustre an^, repassant, au milieu des larmes 
de l'auditoire qui Finterrompirent souvent, les 
grands travaux de Canova , ses brillantes quali- 
tés, les émînentes vertus qui Favoient distingué, 
et en avpient fait la merveille de son temps. 

Mais l'orateur ne pouvoit manquer de saisir 
cette circonstance pour proposer^ ce qu'un concert 
unanime approuva, savoir, que, dans ce même 
local , qui devoit poss^er le copur de Canova » il 
lui fût élevé un monument véritablement Euro- 
péen , par le fait d'une souscription ouverte dans 
toute TEurope. Un transport dVpprobation una- 
nime sanctionna cette proposition , et les circon- 
stances concoururent à en faciliter l'exécution 
et le succès. 

"^Z^^n^ A cette époque, le Congrès de Vérone rpupis- 
pouricmonu- goit cntore un grand nombre des Souverains de 

iii^nt à élever .,_, ^1 *• 1 • * 

h canoYa. 1 Europc. Hs furcut Ics premiers a souscrire pour 



ET SES OUVRAGES. 347 

l'exécution de ce monument, et leur exemple eut 
bientôt une multitufde 4^imitateur8. Le concours 
des souscripteurs fut tel, qu'aya,nt le printemps de 
Tannée suivante , il fut donné commencement à 
Tentreprise. 

Canova, nous Tavons déjà dit, (vof.pag. 429.) 
avoit, dès 1 794, imaginé d^élever un mausolée au 
célèbre Titien , dans Téglise de' Frari à Venise, et 
les circonstances politiques étoient venues con- 
trarier ce projet , dont une simple esquisse étoit 
restée à l'Académie. Nous avons dit encore que , 
désespérant de voir jamais renaître Poccasion d'en 
réaliser la conception gén^le, qui lui plaisoit 
beaucoup,. il avoit saisi la circonstance du mau- 
solée de l'archiduchesse Christine, pour repro- 
duire, plus en petit, le même proj^, avec d^autres 
sujets de (l^solinages et d^allégories. 

Ce fut ce projet, resté dans son esquisse ori- 
ginale à Vi^ise , que le comte Cicc^nara proposa 
de reprendre, et de faire exécuter dans toute son 
intégrité, pour devenir, au milieu de l'Académie, 
le monument funéraire à la fois et honorifique de 
Canova. Tout étant donné quant à l'invention , 
il ne s'agissoit plus que de distribuer l'exécution 
des figures, entre les habiles maîtres de l'Aca- 
démie. 

]Une approbation universelle sanctionna la pro- 
position. Les artistes mirent la mainà Tœuvre. I^s 



348 CANOVA 

sommes de la souscription emt>peeniie suffirent à 
l'exécution finale du monument ^ qui lui terminé 
dans l'espace de trois années. 

Ayant reçu ^ en tant que souscripteur, la mé- 
daille qui fut frappée à Venise, laquelle repré- 
sente , d^un côté y le portrait de Canova , diaprés 
son buste colossal, et de Tautre, l'image fidèle du 
monument élevé en son honneur, j^en trouve assez 
sur ce revers , pour pouvoir prendre et donner 
une idée de sa composition. 

Or, elle est exactement la même que celle du 
mausolée de Vienne. {Voyez page 129.) Le fond 
consiste également en une pyramide , sur la sur- 
face de laquelle deux figures ailées et drapées 
s'élèvent en bas -relief, et supportent le grand 
médaillon , rempli par le portrait de l'artiste. Une 
porte s'ouvre également , dans le oa^e la pyra- 
mide, à une figure de femme voilée, portant l'urne 
cinéraire. Du côté droit de la porte et à son en- 
trée, est couché le lion ailé, symbole de Venise, 
et au-dessus, sur un des degrés, est un génie 
pleurant : de l'autre côté , et derrière la figure 
qui porte l'urne^ sont distribués sur les degrés, 
deux groupes, Fun de deux femmes, l'autre de 
deux petits génies. Toutes ces figures, que leur pe- 
titesse sur le champ de la médaille m'empêche de 
pouvoir caractériser nominativement, dévoient, 
appliquées au monument de Titien , être les per- 



ET SES OUVRAGES. 349 

sonnifications des arts et du génie de ces arts. En 
transportant la pensée principale et les détails de 
cette composition 9 au monument de l'archidu- 
chesse Christine, les figures des arts, comme on 
l'a vu, devinrent des figures de vertus, et le génie 
allégorique devint le génie héraldique de la fa- 
mille impériale. 

Ramenée à sa première destination , la compo- 
sition du monument de Ganoya n'avoit plus besoin 
d'aucune modification. Les arts faisant cortège 
dans la cérémonie du transport de l'urne de Ti- 
tien , ne demandoient, à Fégard du nouveau per- 
sonnage, aucune transposition de sujet ou de 
symbole ; et celui du lion ailé , emblème de Ve- 
nise , devoit garder sa place près du monument 
d'un autre artiste Vénitien. 

Canova, par le nombre infini de ses ouvrages, Honnean 
qui, pendant quarante ans, en avoient fait l'artiste ^^"j*^ ^e 
de toute l'Europe , avoit joui , chez toutes les na- Cano^a par 

^. j, , 1 A • toutes les 

tions, d une renommée sans exemple. Aussi peut- ^uieaditaUe. 
on dire que sa mort fut suivie d^une sorte de deuil 
universel. Mais il appartenoit sans doute à l'Ita- 
lie d'en ressentir plus vivement , et d'en manifes- 
ter avec plus d'éclat les regrets. Aussi Naples, 
Milan, Florence se distinguèrent -elles, dans ce 
concert de témoignages de deuil. Il seroit trop 
long d'en faire le détail. 



35o CANOVA 

La ville de Trévi^ ^ signala^ dans lè nombre , 
par un pompeux catafklque, dont la gravure à per- 
pétué et multiplié tes touchantes images. 

On pourroit faire ^ et probablement on a fait 
un recueil de toutes les inscriptions honorifiques 
et commémoratives^ qui furent composées à la 
mémoire du célèbre artiste. Contentons -nous de 
rapporter la belle inscription latine que composa 
l'antiquaire Schiassi , pour la cérémonie qui eut 
tieti à Massa, en Lombardie. 

MEMORIAE 
ANTONir. CANOVAE. MARCAIONIS 
S^ULPTORIS. MA^IMI 
QUI. PRlàCOKUH. ARTIFICtM. liflRACULlS 
ABTÀTÈ. NOSTRA. RÉNOVATIS 
ANTIQUITATIS. RESTITOTÔR 
ORBIS. CONSENSU. HABITUS. EST 
IDBli. BfOLITKmE. TBMPLI. HAGNfFIGENTlSStMI 
iX. INGËNIO. PRAESGRIPTOQUÈ. ^6 
IffGENTI. SUMPTU. POSSANI. SUSCEPTA 
EXIMIAE. RELIOIONIS. EXEMPtUM. POSTERIS 

RELIQUIT 
MAGI^AS. OPES. m. EGENORUM. SURSIDIUM 

EFFUDIT 
SVM'MAM. MOWNIS. GLORIAM. UBIQUE. ADEPTUS. EST 
ET. MUIfERIBUS. HONORIBUSQUË. AMPLISSIMIS 
A. PRlIfCIPlRUS. BUROPAE. UNIVERSAE 

CUMULATUS 



ET SES OUVRAGES. 35 1 

ANIMOS. NUNQtJAM. EXTULIT 
VIXIT. A. LXV 
DECBSdiT. VENBTIIft. III. ID. 0€T. 
A. KBCCCXXII 
SODALBS. MAJORES. VEXILARII 
MARÎAE. SlDERIBUS. RECBPTAE 
JACTURAB^. TANT!. COLLËGAE 
CÛfLLACRlMANTES^ 
P. C. 

Mais Rome devoit à Ganova les pïus éèlàtaltis 
hommages. D'abord les Académies^ Celle d' Archéo- 
logie, celle dn Tibre , celle des Lincei lui décer- . 
nèrént , chaetine en partictiiicr y dans des sésttiièés 
^bHques, des éloges solei^nels. 

C*étoît surtout à TAcàdémie de 9airit-Luc qu'il Service 
appartenoit d'enchérir en solennité et en ihagni- clufriquVen 
ficence, par toui les témoignées de regret, dé rë- rhonneur de 
connoisisancë et d^admiration. Deux propositions ^^^^^ 
fiirent faites, et accueillies par le concert dé tous 
les suffrages. 

Ld piremièré fiit d'élever au plus tôt, pour être 
placée dans ta salle de réunion de l'Académie, la 
statue en marbre dé Ganova ; et trois sculpteurs 
de l'Académie, Alvarès, Fabbris et Afexandrt^ 
d'Esté, furent chargés de cette entreprise. 

Là seconde proposition fut d^exécuter, avec 
toute la magnificence de Fart, un catafalque, et 



35?. CANOVA 

un service funèbre^ dans une des églises de 
Rome. On choisit, pour cet objet, 4a grande église 
des Saints-Apôtres, précisément celle qui avoit 
reçu , et où Ton voyoit le premier des grands ou- 
vrages exécutés par Canova, dans le mausolée du 
Pape Ganganelli, Clément XIV . Le Cardinal Pacca, 
Camerlingue de la sainte Eglise, et , en cette qua- 
lité, protecteur de F Académie, pour donner à 
cette solennité tout l'éclat qu^elle méritoit, voulut 
concourir à sa dépense, sur les fonds destinés à 
Tencouragement des arts. . 

L^architecte Valadier, chargé d'exécuter les in- 
tentions de r Académie, fit un projet de décoration, 
qui transformoit en entier tout Fédifice. Quant 
aux omemens en bas-reliefs ou statues, il fit choix 
entre les œuvres de Canova, dont il existoit des 
modèles ou des plâtres, dans ses ateliers, de tous 
leis sujets religieux qu'il avoit traités; tels que son 
groupe de la Descente de croix; la figure de la 
Piété; le groupe de la Bienfaisance ou de la Cha- 
rité , au mausolée de Christine ; les lions du tom- 
beau de Rezzonico ; la statue colossale de la Reli- 
gion ; les bas-reliefs représentant les œuvres de 
Miséricorde ; les sept métopes du temple de Pos- 
sagnOy etc., en sorte que Canova devint encore le 
décorateur de toute cette composition. 

Le temple des Saints-Apôtres se trouva ainsi 
tout entier métamorphosé, offrant un ensemble 



ET SES OUVRAGES. 353 

à la fois funéraire y et comme une sorte d'apo- 
théose de l'artiste y se survivant^ si l'on peut dire, 
dans la réunion des objets décoratifs, que son art 
présentoit de nouveau aux souvenirs et à l'admi- 
ration du public. 

Des inscriptions analogues , composées par l'ha- 
bile antiquaire l'abbé Amati, contribuèrent à 
donner un nouvel intérêt à tout l'ensemble de la 
composition. 

Une messe des plus solennelles fut accompagnée 
de la musique du fameux Jomelli, exécutée à deux 
orchestres» Le célébrant fut l'archevêque de Cal- 
cédoine. Entre les premiers chanteurs de Fépoque, 
le célèbre David se fit remarquer par un morceau 
qui produisit sur tout l'auditoire une impression 
que rien ne peut rendre. 

L'oraison funèbre de Canova fut prononcée par 
M. l'abbé Melchior M issirini , secrétaire de l'Aca- 
démie , et dont nous avons plus d'une fois em- 
prunté les doctes opinions , dans le cours de notre 
histoire. 

Lui-même a recueilli, sur cette cérémonie, des 
notions et des détails qui eurent , dans le temps et 
pour Rome, un intérêt que l'éloignement de temps 
et de lieu ne nous auroit pas permis de reproduire. 
Il nous suffit de dire , que Rome toute entière , 
par le concours et la réunion de tous les ordres , 
de toutes les classes, des plus grands dignitaires, 

23 



354 



GAMOVA 



des nationaux et des étrangers^ et par une affluenœ 
inusitée , fit de cette cérémonie un événement dont 
la postérité la plus reculée gardera le souvenir. 

Depuis le catafalque de Michel Ange à Florence, 
rien de semblable à celui de Canova ne s'étoit re- 
nouvelé dans aucun pays, en l'honneur d'aucun 
artiste. 



JHonumcnt 
honorifique 

élevé à 

Canoya au 

Capitole. 



Nous avons consacré plus haut ( vojr. pag. 4 70 ) 
un article ou paragraphe, à la mention et à Fénu- 
mération des portraits en buste et des têtes que 
sculpta séparément Canova , pour plus d'une sorte 
de destination. Nous avons cité particulièrement 
plusieurs dés bustes de grands hommes , qu^il s'é- 
toit plu à multiplier, pour remplir les petites niches 
de la circonférence intérieure du Panthéon. Ces 
objets de curiosité profiaine, attirant dans le 
monument, devenu église chrétienne, une curio- 
sité irrévérente , le cardinal Consalvi proposa au 
Pape Pie y II ^ qui l'adopta et le fit exécuter, le 
projet d'ouvrir, dans les bâtimens du Capitole , 
une nouvelle galerie, destinée à renfermer et con- 
sacrer les bustes de tous les hommes célèbres de 
l'Italie, et à recevoir ceux du Panthéon. On a 
donné à ce nouveau Muséum le nom de Proto-- 
^ motheca^ ou recueil de bustes. Déjà le nombre de 
ceux qu'on y a recueillis de divers endroits, ou 
par des dons particuliers, monte à soixante-huit. 



ET SES OUVRAGÉS. 355 

Ck bel établissement^ devant progressivement s'ac- 
croître^ ne sera pas un des moins propres à exciter 
et entretenir une utile et noble émulation. 

Canova étant mort à Venise sa patrie, où toutes 
sortes d^honneurs, comme on Ta vu, furent ren- - 
dus à ses restes mortels , Rome , dont il avoit fait 
si long-temps illustration , n'avoit pu lui consa- 
crer aucun monument, proprement dit funéraire. 
D'après cette circonstance , le Pape Léon XII ne 
crut pouvoir imaginer rien de plus convenable, 
et en même tepps de plus honorable , en lui éle- 
vant un monument honorifique, que d'en confier 
le dépôt au local même, qui déjà étoit redevable 
à l'artiste , des images de plus d'un homme cé- 
lèbre. 11 commanda l'exécution du monument, 
dont nous allons donner une courte description , 
au célèbre statuaire Fabris , qui vient de le ter- 
miner, et de l'ériger, il y a peu de temps , dans 
la salle d'entrée du nouveau Muséum, où déjà le 
buste de Canova avoit été placé, en 1826, par 
Cincinnato Baruzzi. 

Ce monument se compose de deux parties. 

L^une est la statue de Canova , représenté cou- 
ché et appuyé sur une tête de Minerve. Il est 
à demi drapé dans le style antique , et l'expres- 
sion de la figure est celle de l'inspiration. Sa pro- 
portion est de sept pieds. 

L^autre partie de la composition consiste en un 

23. 



356 CA^'OVA ET SES OUVRAGES, 

très-haut piédestal , servant de support à la sta- 
tue couchée. Sur son champ antérieur, sont scol- 
ptées, de grandeur naturelle, les figures qui re- 
présentent les trois arts du dessin éplorés. Près 
d'elle? se voit, aussi de grandeur naturelle, un 
petit génie tenant un livre. On croit trouver, dans 
l'agencement de ce groupe des trois arts, une 
réminiscence de composition, qui ne pouvoit 
qu'être heureuse, du groupe des trois Grâces par 
Canova. 

Au bas du monument, qui a de douze à treize 
pieds de haut, on lit pour inscription : 

AD. ANT. CANOVA. LEOK. XII. PONT. MAX. 



POST-SGRIPTim. 



Je n'ai pas dû ranger dans le nombre des 
travaux de Ganova^ la collection gravée de ses 
principaux ouvrages. Cependant il m'a paru im- 
possible de passer entièrement sous silence cette 
entreprise, à la vérité successive, de statues et 
autres objets gravés au burin, dans une propor- 
tion de beaucoup supérieure à celle que la gravure 
avoit donnée jusqu'à présent aux ouvrages de la 
sculpture. Canova avoit commencé , et depuis il 
continua ce genre d'entreprises et de dépenses , 
dans la vue d^encourager à Rome les talens de plu- 
sieurs habiles graveurs. Indépendamment de la 
grande dimension des planches , on doit dire de 
la plupart d'entre elles , et de quelques-unes, en- 
tre autres, qu^elles méritent d'être citées comme 
des ouvrages qui , dans ce genre , n^ont pas leurs 
pareils. 

Le mérite et la beauté de plusieurs, la renom- 
mée des statues dont elles multiplioient les com- 
positions , le fait de leur publication successive , 
mais plus ou moins interrompue , avoient habitué 
le public à les regarder comme des productions 



Aecueil 
gravé fies 
principtiu 

oumgett 
dt Canova. 



358 CANOVA. 

isolées y que Ton ne pouvoit rencontrer qu'acci- 
dentellement chez les marchands d'estampes. 

On ne sauroit dire^ et Canova lui-même n'avoit 
peut-être jamais pré vu y à quelle somme de dépense 
ces ouvrages y produits séparément, avoient dû 
rengager. Cependant, à Fépoque de son dernier 
voyage à Paris , je lui proposai de réunir en un 
corps complet les soixante -dix planches de la 
plus haute dimension, qui pouvoient former la plus 
grande partie de ses œuvres jusqu'alors gravées. 

De concert avec lui, je fis imprimer un grand 
frontispice, portant ces mots : Recueil de Statues^ 
Groupes^ Bustes , Mausolées^ Colosses et 'monur- 
mens de tout genre ^ exécutes par Canova; — des^ 
sinés et gravés sous les jeux de V auteur. A Rome. 
Ce titre étoit suivi d^un sommaire explicatif du 
sujet de chaque planche. Il eût été facile d'aug- 
menter ce recueil, soit en français, soit en ita- 
lien , d^une description plus ou moins abrégée de 
chaque sujet. 

Ainsi le plus grand nombre des œuvres de Ca- 
pova, aujourd'hui disséminées dans toutes les 
contrées de l'Europe, auroient acquis, par le moyen 
d^une semblable collection , propre à se placer 
dans les bibliothèques, une publicité aussi hono- 
rable pour leur auteur, que profitable à Fart et 
aux artistes. 

Canova avoit goûté ce projet. Il emporta les 



» 



ET SES 0UVRAGI2J. 359 

épreuves du commencement de texte dont je viens. 
de parler. C'étoit à Rome, ainsi je Pavois en- 
tendu avec lui y que devoit se terminer le com- 
plément de l'entreprise; c^étoit à Rome, centre 
habituel des riches amateurs qui visitent Tltaiie , 
que je pensois qu'une pareille collection auroit pu 
trouver un déhit infaillible. 

Cependant Canova , de retour à Rome y et au^ 
milieu de ses travaux , en jugea autrement. Il fit 
un arrangement à Paris, avec je ne sais quel 
commissionnaire, ou négligent, ou infidèle, qui 
reçut de lui une masse assez considérable des es- 
tampes, avec les textes de leurs explications. Je 
n'avois, et je nVurois pu avoir aucun rapport de 
surveillance sur le dépôt qui lui étoit confié. Ce- 
pendant je voyois exposées chez beaucoup de 
marchands d'estampes, les planches détaillées, 
qui n^auroient dû se vendre que par collection. 

Je ne saurois dire ce que devint cette affaire, 
à laquelle je nVvois nul droit de prendre part. 
Canova m^en écrivoit souvent, et je ne savois que 
lui récrire. Je ne puis savoir enfin ce que sont 
devenus et le dépôt et le dépositaire. 

Cependant les planches ont dû continuer de 
rester à Rome. N'y auroit-il donc pas lieu d'espé- 
rer, qu'une semblable mine pût être de nouveau 
exploitée, moins encore en vue du produit, que 
dans l'intérêt de la gloire de Canova? Certaine- 



36o CANOVA ET SES OUVRAGES. 

ment la collection de ses œuvres, rassemblée et 
reliée en un grand format atlas, ne manquermt 
pas , dans ce point de réunion des amateurs du 
monde entier, de trouver de riches curieux, en 
état de mettre le prix à un ouvrage qui n'a point 
son pareil. 
» Ne seroit-il pas encore, permis de croire que le 
gouvernement romain pourroit mettre cette dis- 
pendieuse collection, au nombre des objets pré- 
cieux, qu'il doit être, comme le sont tous les sou- 
verains, dans le cas de distribuer en présens? 



m • 



APPENDICE 



CORTENART .. 



UN CHOIX DE LETTRES 



A9A1S8ÏU 



PAR CANOVA A L'ACTEUR. * 



Roma,22 mano 1809. 

Preclarissimo Amico, 

lo mi professo infinitamente grato aUa sua cordiale ami- 
cizia, per gli carissimi suggerimenti avranzatimi, e per 
rinteresse e premura spéciale che sente a favore deUe cose 
mie. n sao piano sarrebbe ottimo, e di sicura riuscita , ma 
costerebbe a me troppi pensieri, quando anche volessi 
affatto affidar ad altri Timpresa; ellasolo potrebbe verifi- 
care Tideata operazione , e per cio io mi riserbo di dipen- 
dere interamente dalla sua prudente direzione , quando 
compirà il desiderio di rivedere Roma. Allora avremo 
tempo di esaminare tutti gli rapporti e le convenienze , 
e si potrà risolvere qualche cosa di prdposito. Ma senza 



* Parmi un grand nombre de Lettres que j*ai conservées de Canova, j'ai 
fait un clioix paiticolier de celles qui se rapportent aux ouvrages dont je 
donne les mentions on les descriptions. Ces Lettres m'ont semblé devoir être 
les piéceêf en quelque sorte , juilificalives des Mcmoires historiques (pii 
précèdent. 



362 CANOVA. 

la sua persona, io non sono capace di prcnderc veruir 
partito. 

RiceTerè molto volontieri la dissertazione sua aocenna- 
tami, e ne la ringrazio infinitamente. Ella mi presenti 
occasione a iargli conoscere la estenzione délia mîa grata 
amieizia. Non cessi di ricordarmi a lutte le pregîate per- 
sone che le addomandessero nuove di me ; mentre unita- 
mente al fratello ho il bene di esserle con perfçlta stima ed 
affezione , il vostro serv. ed amico 

Ahtokio CANOVA. 

P. S. Quando sarà pronto, vi manderô il gruppo, ed il 
busto del mio ritratto. 



Roma, 21 mano 1804. 

• 

Veramente io resto sorpreso del vostro si lungo silenzio, 
specialmente dopo una promessa di darmi un giusio e 
sincero ragguaglio sopra i miei gessi. Yoi sapete, anzi 
voi stesso m'avete scritto, che stavano per essere esposti ; 
e che mené avreste comunicato, unitamente al vostro 
savio parère, quello di cotesti intelligenti professori. Fra 
tanto voi non mi diceste una parola, mentre io ho avuKo 
campo di leggere nel Publîcista un longô curioso articola 
sul mio Lottatore. Quindi bramo grandemente di sentir il 
vostro gindizio, per cui sapete bene quanta deferenza io 
abbia, e quale venerazione, perché proveniente da quel 
tesoro di belle cognizioni acqmstate mediante Io studio 
profondo suir antico. 

Favorite dunque di dirmi, quai senso abbiano in voi 
destato queste due mie opère. Pur v'è nolo come io ho 



APPENDICE. 363 

sempre reso giustizia al vostro fino gusto ^ parlandone con 
cbionque , mi capitava di pariar di toi, e corne ho studiato 
di trarne ognora quel maggior profitto che mi è stato po»- 
sibile, mettendo in esecuzione i vostri saggi e amiche\'oli 
ayvertimenti e consigU. 

0)si nel présente, una giudiziosa relazione dettata da 
quell^ aurea sincerità , che (a tanto onore al vostro hel 
animo , sarà veramente capace di giustificare il mio timoré, 
oome di rassicurar le mie speraoxe. Yoi sapete render 
conto délie entiche vostre, non parlando a capriocio ,'ma 
a ragione veduta. 

Ma in tal maniera non mi parjQ che la discorrà Testen- 
sore di quel giornale, il quale, fra le altre cose , ha troyato 
da criticar nel mio Lottatore , che il corpo visto di profilo 
comparisce troppo svelto aile reni. Eppure avrebhe potuto 
agevolmente iarnc il confronto con parecchie statue an- 
tiche , anzi col capo d'opéra di studio de' più grandi maes- 
tri , col celeberrimo Torso di Belvédère. Questo conserva 
ne' fianchi le medesime proporzioni tra la larghezza di 
faccia, colla profondità e grossezza del ventre, che conserva 
il mio Lottatore. Quantunq^e sia inutile farvi osservare 
le sostanziali differenze di azione e di mossa dell' uno e 
dell' altro, il tergo cos) inchiqato e curvo, dovrebbe in- 
grossare molto più di quello che fa il suo ventre , laddove 
questo, nel mio, risulta asciutto e svelto, per la necessaria 
tenzione del fianco , cagionata dalla sua inspettiva attitu- 
dine. Notate che il preteso Gladiator Borghese è ancora 
più svelto, nel stato stesso. Gli altri, che aU'estensore sem- 
hrano ^kiii peuf-étre , non semhrano ne menô a me di 
gran rilievo, potendo sene trovare di eguale valore, anche 



364 CANOVA. 

ne^ piiiclassicimonumentiantichi. Purequellichcnefurono 
gli arCefici , ad onta di quesii piccoli noi , saranno semprc, 
corne lo furono , giudicati degni di eterna fiuna. 11 punto 
sta di esaminare (cio che appunto di tutto mi preme) se 
lo stile, le forme, Tassieme anuunziano qui opéra fatta die- 
tfo lo studio di quelle de* Greci. Ècio quello che io desî- 
dero dalla vostra amicizia. Quando potessi aveme Taffer- 
mativa, crederei aver guadagnato anche troppo. 

Non so poi se sia ben collocato, air occasione di pariare 
di questa mia statua, il paragone délia grazia c dell* ele- 
ganza, che si yuole Tare di tutte le opère mie, coUa grazia 
di Giovanni di Bologna.. 

Yoglio pur anche osservare, che non a caso si ë volulo 
omettere di &r alcun cenno in questo rigoroso esame, che 
li due gessi arrivarono cosû tutti rotti e fracassati, per 
segno che dovettero essere accomodati dal S. Getti coq 
grandissima difficoltà, sicome mena scrisse egli stesso, 
nozione quanto necessaria da premettersi ad una critica , 
altrettanto sufficiente a scemar in gran parte il rigore. 

Ho detto tutto questo, non già per giustificarmi con 
Yoi , a cui poco o nuUa potrei dire di nuovo , ma per sem- 
plice piacere di &r una più louga conyersazione, e stimo- 
larvi qiihidi vieppiu fortemente, a favorirmi una risposta 
analoga al mio desiderio, ed alla vostra amichevole pro- 
messa \ fidandomi a segno del vostro retto sentimento e 
sincero, di non voler riposàre iutieramente su qualche 
lettera con pkuso, che mi fu scritta in tal proposito. 

Cosi pure amo di sapere unito al vostro , il parère del 
nostro conunune amico M. G. che tanto io stimo, apprczzo, 
e che cordialmente riverisco. 



APPENDICE. 365 

Vi raccoroando délie soUte convenienze a chiunque x^ 
domandasse di me, pregandori di crcdermi inaltérable 
mente col fratellO) ec. 



Koraa, 17 dicembre 1807. 

■ 

Vi devo scrivere d^aver modellato iina Ninfa del ballo , 
soggetto leggiadro , e che incontra molto nel publico gra- 
dimento, non altrimente di quello di un P&ride poco più 
grande del naturale , nudo, stante con damide sopra di un 
tronco 9 che serve di sostegno e di appoggio al gomito del 
braccio sinistro. Di questo pure si è pronunciato un molto 
vantaggio dei profcssori. Oh quanto gradirei di poter ag- 
giungere ai loro anche il vostro sufiragio ! 

E già quakhe mese ch* ho terminato il secondo modello 
in grande del monumento d^Alfieri, non essendo io stato 
persuaso di andar più avanti coir altro bello chè^ finito , 
attesa la inconvenienza del luogo in cui si voleva eretto. 
Ho procurato di tenerlo d^uno stile grave e maestoso, più 
che mi fîi possibile, per corrispondere nel carattere deir 
opéra , alla fierezza délia penna di questo sommo poeta. 
Posso assicurarvi che mi venne fatto elogio alFidea , di cui 
speropiù in là di mandarvene qualche disegno, unitamente 
a quelli d'altri nuovi monumenti sepolcrali da ine ultima- 
mente eseguiti. 

Mi sono poi impegnato di fare Tare a tutlo mio carico il 
getto in bronzo délia statua colossale di Napoleone, d^or- 
dine del goverrio di Milano. A tal effetto io faccio venirc 
qui a Roma un alunno di quel medesimo professer Zan- 
ner, che ha fuso con tanla cccellenza la cquestre statua di 



366 CANOVA. 

Giuseppe II ^ dclla quai opéra avrete letto già » su i publici 
foglj , le opportude osservazionî. Deggio per altro coiifes- 
sarvi d'esser ben pentito d'avermi preso questo grave 
incarico. Almeno veniste voi in Italia per gioTarmi coUe 
ottlme vostre riflessioni e consigli ! Ma questo è pooo o 
nulla, in confronto d'altra opéra importanlissima che deg- 
gio eseguire , consistente in una statua équestre per Napo- 
leone a conto delrè di Napoli. Ecco il monumento che voi 
eravate tanto vago di videre da me. Imaginatevi se io po- 
teva condliare tutte questo nuove opère , colla moltitudine 
dei lavori ai quali sono legato con quasi tutte le corte di 
Europa I Ma non mi fu mezzo di liberarmi. 

Già ho quasi terminato il modello in creta di un cavallo 
al naturale. Dovrà questo essere trasportato in una pro- 
porzione più grande del Mare-Aurelio in Rôma. Per la 
materia dipende da me che sia a fiiso , o di marmo. le per 
altro prima di decidenûi per il getto, voglio vcdere oome 
mi riesce questo dellastatua pédestre. Secondochemi Terra 
bene , sapro prender consiglio e prudenza. 

Ora Toi hen capite, quanto mi sarebbe utile, non che 
necessaria ,. la vostra promessa di tomare a Roma. Via , da 
bravo decidetevi. Qui voi troverete il cavalière de Rossi, 
che sta preparando un opéra esso pure sopra de' vasi, da 
voi chiamati ceramographiei ^ possedendone ùna beUa 
e curiosa collezione. 

Neir estate ho avutoanch' io febbri terzane; ora sto 
bene. 



^ 



APPENDICE. 36j 

Kùbèm f tî gcnnaro 1809. 

lo . non so da quai parte cominciar questa lettera , 
onde ringraziarvi con tuUo il mîo animo dell^ onorevole 
testimonianza d^aniicizia , cbe voi yoleste darmi con quella 
gravissima dissertazione inseritta nel Monitor, sotto il 
giorno a8 decorso. Posso assicurarvi che la sua lettera mi 
cagionava un dolcissimo diletto , misto ad un soave senti- 
mento di rossore , che mi ricercaya tutte le yene ad ogni 
passo. Ayessi io la yostra lingua per rendenrene il degno 
contraccambio. 

Dalla yostra mano ricevo con eguale compiacenza e le 
lodi e le critiche , perché sono sempre e le une e le altre 
corroborate da luminose ragioni. Quelle m'incoragisco^ n 
e queste m'illuminano nella difficile carriera délia mia 
professione. 

A mi piacque sempre la yostra schietta e franca ma- 
niera di sentire e di scriyere; e sempre yi ho incitato a 
dirmi con sincerità il yostro parère, o buono o acerbo, che 
doyesse riuscirmi. E yoi potete &rmi fede se ascolto con 
docilità e gratitudine ogni yostro amicheyole consiglio. 
Ora mi è caro assaiche abbiate yoi stesso iatto sapere anche 
al pubblico, questo mio naturale desiderio dUntenderel'al-- 
trui parère, qualunque sia, sul proposito délie opère mie. 
Tanlo è yero , ch' io non che altro yi deggio assoluta- 
mente esser molto tenuto, délie ingénue e saggie conside- 
razioni che mi fote délia statua dell' £be. Io le troyo tutte 
giuste e senza risposta : e nella replica délia statua mede- 
sima, che tengo per anche allô studio, ayrô cura espressa 
di faryi quel cangiamento ai taloni de' piedi, doye appunto 
desjderatc yoi la correzionc. 



368 CANOVA. 

In una mia lettera al chiar. signor Visconti, parlando 
délia figura di Madama, io toocava presse a pooo le stesse 
rîflessioDi fatte da voi, suUa nissomiglianza di atdtndine 
nelle statue antîche di nobile non complicata composizione. 
Io medesimo era più che convinto délia fecilità , per non 
dire délia nécessita d*incontrarsi operando, anche senza 
volerlo, in qualche azione antica, tutte le volte che déb- 
basi rappresentare un soggetto simile a questa statua di 
Madama, al Mercurio di Belvédère , ch' io sono ambiâoso 
di avère colto nel vostro stesso parère , si conditamente da 
Yoi sostenuto e vinto. 

Nelle note per voi publicate di miei suooessivi lavori, 
era corso un sbaglio nel monumento deir Emo, al quale 
deve sostituirsi il Cenotafo delêenatar Feneio Falier. 

Dopo quel tempo io modellaya in figura di Musa in 
piede , il ritratto di madama Lucien, poi un Ettore nudo 
con clamide sopra una spalla, e pugnale sfoderato, in atto 
di assalir il suo aTversario Ajace , quando appunto giun- 
gono due eraldi dell^ armate a separargli : questo è alquanto 
più grande del vero. 

Quindi feci il modello délia principessa Esterhazy mari- 
tata al principe Maurizio di Lichtenstein , sedente e in 
attitudine di désignante, pregio distinto delh gtoyine 
dama. 

In questo fratempo terminava due Veneri in marmo , c 
la statua délia principessa Paolina sdrajata sopra un sofc. 

Adesso si sta preparando lamauKna per la vorare il mo- 
dello colossale corne deve essere , del gnippo équestre di 
Napoleone, avendone già fàtto, da unanno, quello al na- 
turale, citalo nella vostra dissertazione. Sperodipotervcne 



APPENDICE. 369 

mandar iina qualchè idea, corne pure del monumento 
d'AIfieri, nel quale ho procurato, per quanto.poteva, di 
seguir le vostre e mie massime ineulcate in uno scritto 
particolare sopra de' monumeoti sepolcrali. 

Appunto al numéro di questi deggio aggiungere anche 
un cenotafio per il conte di Souza^.morto in Roma, già 
ambasciador di Portogallo; akro simile per il principe 
Federico d'Orange mancato di vita in Padova, ec. 

O se la via del mare fosse sicura,' quanto volontieri 
Torrei poter mandarvi i gessi di alcune di questo sepol- 
crali memorie, onde sopra di esse esercitare il Tostro spirito 
osservatore. Yogliatemi sempre bene. 



Roma, l» febbraro 1809. 

Mérita largo perdono il vostro silenzio , se fu seguitato 
da un contrasegno si onoreyole di amicizia. Per me era 
anche troppo il chiaro elogio da voi Êittomi nella dottis- 
sima Tostra dissertazione. Yoi voleste porre il colmo al 
Yostro amore, ealla mia gratitudine, con accompagparmi 
quelle scritto d'una lettera tanto candida e lusinghiera. 
Yoi conoscete il mio.cor sensibile, e quindi vi è Êicile il 
vedere che a ine devono mancare Tespressioni, per de- 
gnamente rendervi un grato contraccambio. 

Biguardo aile saggie vostre considerazioni suUa Ebe^ 
mirimetto a quanto vi dissi, coll' antécédente mia, perla 
quale mi &ceva un ç^resso dovere di ringraziare la tos- 
tra benevolenza e predilezione verso di me e délie cose 
mie. Bravo Amico , non cessa te mai di aprirmi il vostro 
schietto e franco parère. Questo sarà il più distinto segno 

24 



370 CANOVA. 

di amicizla e di stima. Dal canto mïo yi giuro che io ne 
tara sempre quel conto prezioso, che mérita un tanto e si 
raro bénie. E sicoine*fra di noi due passa nna si leale oor- 
rispondenza , io non ometterô di dirvi una riflessione 
che faccio sopra me stesso. Egli mi pare , se non è un 
iUusione deH' amor proprio , ché Tultima opéra ch' e^ 
dalle mie mani, riporti un qœlche vantaggio sensiUle 
sul merito deir antécédente : almeno cosi ne giudica il 
pubblico , il quale sempre si compiace di dare la 
preferenza a quelle novelle produzioni sopra le altie. 
Vero ë che io non abbàndono mai mio scopo , e che in 
ogni mio lavoro ultimo, metto il possibile studio e impegno 
per superar me stesso. 

Vi rinoTO il desiderio di mandarvi, potendp Io (are oon 
poca spesa, qualcuno de^ gessi de' miei cenotafi con qualch^ 
altra cosetta. Se voi trovate la via, indicatemela. 

Sul proposito di cotesto bronzo venuto da Berlino, sap- 
piate che in Italia sono conosduti e quasi comuni i gessi, 
specialmente a Venezia se ne trovâno con facilita* Io ne 
vedi Toriginale. Non è perciô ch* io me creda meno obbli- 
gato alla vostra cordialissima offerta. Egualmente ch*io 
vi sono tenuto del consiglio datomi sutl' edizione a con- 
tomi délie mie opère. Sappiate ch'io pure vi penso, e 
sempre in vano, per mancanza di lïn bravo disegnatore a 
contomi, che finora non mi è capitato in questo génère. 
Oh ne avessi un di P^rigi, dôve il numéro abbonda! 

Vi sono grato per la cura di far vendere i miei ritratcî 
di ragione dell^amico d'Esté. 



APPENDICE. 371 

Roma, 17 gennaro 1810. 

Sabbato âcorso bo iatto risposta alla grata vostra pre- 
sentatami dallo scolare del degno signor Percier, che favo- 
rirete salatarmi caramente , quando avrete roccasione di 
vederlo. 

Ora riceyo Paîtra vostra in data 26 décembre ultimo 
ftcorso, dalla quale rilevo che non arête mai ricevuto le 
stampe delPidea délia statua équestre, cbe ôra sto model- 
lando in grande. Attenderô dunque il giovane amico vos- 
trOj cbe deve venîre, e con esso meq' intenderô, onde 
mandarvene de naove con qualcb* altra cosetta. 

L^ayersione cbe bo sempre avuta al modo di lavorare in 
gesso o sia stucco, conoscendo dimostrativamente cb'-il 
lavoro in questa materia riesce sempre duro e stentato , 
questo appunto mi ba fatto risolvere , sino da miei primi 
anni, ad attaccarmi alla creta; e di fatto bo avuto la teme- 
rità d^intraprendere i modelli délie statue del monumento 
Ganganelli délia stessa grandezza , cosa non più accostu- 
mata in Roma, prima di queir epoca, mentre tutto laTora- 
vasi collo stucco, quando doTevano ikre mi roodello poco 
più grande délia meta del vero. Ho penato alquanto 
ancb^ io , ma coll^ operare bo trovata la via , subito cbe 
tutti hanno abbanddnato il modellare in piccolo, e in 
gmnde sono io stato, e tutti tutti si sono attaccati alla creta 
in grande. Non è di già più un mistero questo modo , 
mentre ognuno lopratica. Certamentecbenon è gloriarmi, 
se dioo di aver pratica grande, giaccbè bo fatti tanti mo- 
delli colossal!, cbe ora mi parrebbe ridere a fer sostenere 
al suo luogo , qudlunque gruppo colossale il più difficile. 

53. 



372 CANOVA. 

Spero che il cavallo sarà compito circa la meta del ven- 
taro Febbraro.. Dovrô poi modellarvi sopra il cavalière; 
ma attenderô quando il cavallo sia gettato in gcsso. Già 
di ogni cosa tengo il modello studiato più grande del na- 
turale , del quale sono cavate le stampine a contorni che 
vi mandai, e che vi rimanderô col mezzo del vostro amico 
che verra. 

lo non TOglio impicciarmi per nulla neir aSari délia 
fusione in bronzo délia statua équestre. Yoglio soltanto 
far i modelli, dirigere la cera, vigilar al ritocco del bronzo; 
ma voglio viver tranquillo , non voglio impicci. Mi sono 
bastatamente burlato coW esser garante nella fusione dellk 
statua pédestre, ch'ho iatta in marmo-, sonô lavort che 
dçvono farsi a conto di corte. 

P, S. Mio fratello vi fa tanti complimenti, e vi eccita 
a venir a casa nostra, ove troverête una biblioteca che 
non vi spiacerebbe, eancora una raccolta di medaglie. 



Roma, 11 aprile 1810. 

Li vostri delicati riguardi mi ofièndono. Voi dovreste 
troppo conoscermi , e la maniera del pensar mio. Sperava 
di avervi dato provc bastanti per affidarvi a dirmi libera- 
mente sempre il parer vostro, o le voci altrui, qualunque 
pur siano, rispelto aile opère mie. Per massima e per ca- 
rattere abborrisco Tadulazione, come il mio più crudel 
nemico, e tanto più ragionevolmente in quelle persone , 
che al pari di voi saperebbero meglio degli altri giovarmi 
àc Joro- salutari consigli. IVon sono cos\ povero d'amor. 



APPENDICE. 373 

proprio, ne si scônsigliato al mio vero interesse, da voler 
invecchiare neir errore, piutosto ché patire un utile am- 
monestamento, non dirô d'un amico quai voi mi siéte, 
ma da qualunque altra persona ignota , e da me poco o 
uiente curante. Yi assicuro al contrario, che le vostre let- 
tere gradite sempre più, ancora lo sono ogni volta che mi 
vengono condite dalle sincère osservazioni , o di voi o di 
altri. 

Ora veneudo al caso nostro, io prima di tutto voiTei 
persuadervi, non essermi passato mai per la mente di vo- 
lermi singolarizzar, adottando ed operando un' attitudine 
stravagante, e non analoga alla gravita e al genio del mio 
lavoro. All'incontropensando iochc quasi tutte le statue 
equestri hanno un punto solo il più favorito degli altri , 
quello di faccia, e riflettendo che per dovere essere anche 
la mia collocata nel mezzo d'una gran piazza , isolata , 
verrebbe a portar Fistesso pericolo, cioè di prcsentar la 
schiena , e le spalle dell' eroe, con la gruppa del cavallo in 
un aspetto poco (secondo il. parère mio) aggradevole; 
volsi tentare di mettere un qualche'grado d'intéressé, an- 
che in questa parte , incatenendo il punto di dietro con 
quello d'avanti, e quindi mi parve di trascegliere e dar 
quel atto, quel giro di testa alla figura , nella guisa che voi 
vedete, bramoso nel tempo stesso di far capire ai riguar- 
danti, ck) appunto che voi stesso avete beuissimo indovi- 
nato, momento tutto proprio e necessario d' un eroe , imr 
possihile a rappresentar in positura tranquiHa cd oziosa. 
Questa, e non altra, era la mia intenzione. Per altro sévi 
richiamarete bene a memoria Tindicatami statua Farne- 
siana in Piacenza, dovrete convenir meco, che non ha 



374 CANOTA. 

dessa punto che far con la mia. Di questo aeoettate per 
ora la mia garanzia; Ma Taffare sta di veder se io abbia 
fatto maie o bene, a scegliere questo moyimento, e questo 
atto. Eprima di tutto si vorrebbe sapere se io Tabbia coi- 
pito eon questa verità naturale cfae Bon senta , e participi 
dell'affettato, e dello spirito Berninesco che voi giusl»- 
mente abborrite, e che io fugo e pavento. Io non posso 
-essere giudice e parte in questo esame. Potrei dirvi solo 
quello che ne hanno parlato, o parlono in Roma, artisti e 
non artisti , i quali unitamente a foresderi molti , che ne 
hanno veduto e vedono il piccolo modello , e poî questo 
altro colossale del cavallo con tanta frequenza, che iô 
dovesse chiudere Io studio per non pregiudicare col ri- 
tardo la forma di una mole cosi pericolosa in creta. Niniio 
che io sappia fece ancora una sola deUe difficoltà che voi 
movete ; niuno arrivô a notar quai pericolo , quei yig di 
massime di cui voi sembrate pienamente convinto. Io 
non voglio credere quel che se dice di mein fiicoia, ma io 
so bene che la yerîtà.si udi da pochi. Tuttavia argomen- 
tando dal passato, sicome vorrei sapere délie altri utili 
yerità, cosi dovrei anche adesso, se non di fronte, almena 
di fianco, udire cio che altri condanno. Gli applausi non 
mi lusinganOy anzi mi spaventano^ e in luogo d'assopirmi 
o affidarmi, hanno la yirtù.di scahrirmi e spfonarmi con 
maggior calore verso la perfezione deir arte. 

« 

Ma a che seryano tante tante dance? Io non intendo 
già discolparmi , o di mascherar la coscienza de miet di- 
fetli , che pur troppo ne avrô anch' io di molti. Ma la vo- 
lonté di correggermi è in me sincera e verace. E se io vi 
parlo con questo luono franco , e se vengo a questionarç 



APPENDICE. 375 , 

COQ foi, con chi meno il dovrei , lo &ccio solamente per 
readervi conto -délie ragioni che mi haano persuaso a 
operar cosi, e non altrimente ^ poichè yoi non vorrete già 
pretendere che io operi a capriccio, e senza una ben fon- 
daia i*agîone. Bramerei unicamente che voi foste qui, e 
in difetto di cio , fate per amor mio , corne io vene oon- 
gitm> , fuie cosi. Incaricate questp bravo amico si^ 
gnor L. M. a comunicarvi in segreto, e senza che io ne 
possa indoyinar gU autori, tutto quello che se dice di 
questa opéra mia dagli artisti e curiosi qui in Roma. Esso 
è in grado di scavare la verità, rendendosi notiziato d'ogni 
[Âù piocola diceria privata e pubblica. Se dalresultato délie 
sue critiche raccolte voi dedurretc la conferma délie yostre 
sqnisite riflessioni , io mi terrô délia parte. £ giaochè non 
ho 0KMfelhito ancortilcayaliere, muterp, correggerô quanto 
meglio saràmi possibile, la condannata attîtudine, e 
qoindo pure bisognasse di rifare con Teroe anche il ca- 
yallo, ribrei e Tuno e Tallrb. Non mi fa pàura ne la spesa, 
ne la fatica, ne il tempo ; purchè vi yadi deir onor mio , 
e di quello deirarte, mi basta. 

Ma yoi del cayallo mi sembrate sufficientemente con- 
tento , ed io mi compîaccio , anzi mi onoro del yostro eau- 
dido sufipraggio autoreyole , perché yoi non solete lodàrc, 
néapprovare senza alte ragioni. Troyo giustissima la yos- 
tra osseryazione toccante la gamba di dietro chepianta. Io 
già nel modello gcande , tke ora si sta formando , avea 
procur^to di moderare la esagerata sua ienzione che a voi 
daya noja , e che ne pur a me non finira di dispiacere ; 
ma la rivedrô poscia a occhio fresco, la csaminerô di 
nuovo, e cercherô di renderla più i-agionata. Allongai 



37G CANOVA. 

similmente la vita del cavallo y che a voi sembrava Iroppo 
corta. Nel trasportare il piccalo modello al grande, ho avuto 
motivo di praticar alcune vanazioni, che finora sono altret- 
tand miglioramenti nelcredermio, se pur non mMnganno. 

Alla fine de'conti, quando bène io non dovessi cam- 
biare da capo a fondo Tazione deU'eroe nel modellarb, il 
vostro consiglio m'averà sempre reso un importante ser- 
vizio , cautelandomi contro il pericolo di cader nel cari- 
cato vizio chMo temo tanto, e ch^avrô sempre davanti 
agli ocehi, spezialmente in questa opéra. Ah perché non 
yolete &re una gira in Italia pel venturo autunno , o per 
rinverno! nel quai tempo io starè modellando il ca- 
valière. 

Mi sovvengo d'essermi stato domandalo, tempo & , da 
un forestière, se la mia statua équestre si eseguivà da me 
per Lione. Io risposi di no ^ e non vi ebbr quindi innanzî 
più da dire una parola. Bensi in questo punto ricevo una 
lettera dal Prefetto di Montpellier, che in nome e d'or- 
dine del dipartamento de THérault mi domanda un gesso 
di quest' opéra, supppnendo chUo n' abbia già (atta &re 
la forma, e con altre particolarità di prezzo, di piedcs- 
tallo, ec. 

Yogliatemi bene; scriTCtemi sempre con lib^rtà , senza 
paura di offendermi , anzi colla certezza çli tradire la can- 
dida amicizia che io vi professe, celandomi tanto e quanto 
di quel che sapete voi, da voi stesso, o Io intendete d'altrui. 

La cassetta per voi sta ancora da me. M'. Le M. non ha 
creduto bene d'inviiirvela col mezzo d'un vetturale, che 
domandava un prezzo eccessivo. Ye la mandera col con- 
voglio deireffetti délia galleria Borghese. 



APPENDICE. 377 

Mio fratello vi ricambia i suoi compUmenti , ed io vi 
sono con tutta T anima. 

P, S. Potete 'domandar a 'M' Durand, che si reca a 
Parigi , le particolarità tutte di questa mia opéra ; egli vi 
dira il suo e raltrui sentimento. 



Firenze , 22 settembre 1810. 

Sappiate che Tlmperatore ha ayuto la clemenza di chia- 
marmi a &r il ritratto e la statua délia novella Augusta, e 
per suo secondo dispaçcio in data di Amsterdam, d'invi- 
tarmi a trasferirmi in Parigi appressb la M. S. anche per 
sempre , se io vi acconsento. 

Io parto adunque al momento , per ringraziare la mu- 
nificenza sovranà di tanta benignita onde si degna ono- 
rarmi, e per implorar in grazia di rimanere al miô stu- 
dio e in Roma , aile mie soliteabitudini , al mio clima fuori 
del quale morirei, a me stesso , e all'arte mia. 

Vengo perciô a fare il ritratto delP Impératrice, e non 
per altro , sperando che la M. S. voglia esser generosa di 
lasciarmi nel mio tranquillo soggiomo, dove ho tante opère, 
e colossi, e statue, e studi , che assolutamente vogliono la 
mia persona, c senza de quali io non potrei vivere un 
solo giorno. 

Appena arrivalo costà , smonto alla locanda, e volo im- 
mediatamente da voi , come al primo amico ch^ io m'ahbia^ 
e poi per giovarmi de' consigli vostri , che per me sono au- 
torevolissimi e sacrosanti. In tanto potreste prendere, se vi 
si dàPoccasione, délie notiziea questo proposito, ed in- 
formarmi di tutto cîo che potesse aver relazione con me , e 



378 CANOVA. 

con (fuesto mio viaggîo. Yoî già mUiitendete, senza che io 
mi spieghi con pîù parole. 



Fontainebleau » 27 ottobre 1810. 

Oggi sarà termmato il ritratto , somigliantissimo , per 
^ quello che ne dîcono le persone che lo hanno finora ve- 
duto,e per gliela dire in un.orecchio, senza anasola'seduta; 
cosi in due piedi con qualcbe occhiata di tratto in tratio , 
e mentre l'Impératrice si divertiva con le sue dame al bi- 
gliardo , per due sole Yolte. 

Ho voluto sceglier;^ un momento piutDsto allegro , che 
serio , onde poter preudere il vantaggio possibile da una 
fisonomia non tanto facile. La pettinatura sembra piace- 
yole, e grata a modb e scelta deir autore. 

Lunedi se ne farà la forma, e noî saremo in Parigt den- 
tro mercoledi alla più longa. Io sono bramosissimo di ri- 
vederla; e mio fratello , che Tabbraccia di vivo cuore, di- 
vide meco lamia io^pazienza. Ci ami, corne (acciamo noi, 
e come ella ha fatto fin qui, e mi creda , ec. 



Parigi , rue d*Angottlérae » venerdi maUina , 
9 novembre 1810. 

■ 

Yoi saprete che siamo ritomati da Fontainebleau da 
due giomi. Ma, caro Amico, ne meno oggi che dobbiamo 
andar a Malmaison , posso avère il bene di vedervi , quan- 
tunque ne ardo di voglia. 

Il salone, jeri e per Taltro, mi tenue occupato con 
qualche impiccio che indispensabilmente dovevo fare. 
Spero per domani o dopo domani che vi vedrô. 



APPENDICE. 379 

In tanto yi prevengo che sono libero di andarmene 
quando mipiace, che S. M^ milia-accordalo de* boni perle 
arti a Roma, e che è restato conteoto del ritrattino. 
Âddio, addio, con tutta Tanima. 



Koma, ail diccmbre 1810. 

Eccomi finalmente aRoma, edentro il mio studio, dopa 
sei mesi e mezzo di lontananza. H viaggio nostro fu sem- 
pre felice. Desidero che voi possiate e yogliate da yero 
mantenere la promessa fattami di presto rivedervi qui , . 
doTe avrete e stanza e parca finigalissima mensa in casa 
del vostro amico. Ho trovato con piacere che M' L. M. 
abbia spedita da più di trenta giorni la cassa con la testa 
del Paride. Sono impazientissimo che Toi la vediate. Forse 
il marmo vi sembrera aver avuto Tincausto -, e pur non 
è vero , essendo parte d' un masso maggiore, del quale ve- 
drete un giorno anche la statua ormai vicina al suo termine, 
e che ha V istesso color naturale. Yoi poscia mi direte il 
• vostro candidô sentimento, sopra questo pezzo di scultura 
ch' io lavorai con tanto amore , anche suir idea che do- 
vrebbe servir per voi. 

Vi aechiudo alcuni prospetti del Museo Chiaramonle, 
sul quale alla .vostra amicizia raccomando le soscrizioni 
desiderate. 



Ruma, 18 agosto 181 i. 

L'ultima cara vostra mi accenna che M' G. ha fatto 
délie osservazioni sopra, la mia statua , o per meglio dire 



38o CANOVA. 

délie entiche, che voi trovate e giudicate io gran parte si- 
mili al vero. Mi sono messo in curiosità di saperle , e mi 
duole non aver veduto per anche il bravo amico vostro 
M' L. M. il quale credo che sia presentemente in cam- 
pagna. Non è per6 senza mia compiacenza il sentire cbe 
il prelodato M'^ G. generalmente abbia trovato di sua sod- 
disfazione il mio l^oro ^ e di cio mi consolo moltissimo , 
corne infinitamente mi ha consolato da questi giomi una 
lettera dell' immortal David, il quale spontaneamente, e 
senza invito alcuno, mi fa con poche ma fortissime parole, 
un elogio deir opéra mia, che io non mi sarei mai aspettato. 
'Yi assicuro che ne sono maravigliatissimo e contento. 

Délia statua équestre non posso dirvi altro finora, se 
non che si sta ora terminando la forma buona del cavalb • 
grande, e che io, probabilmente nella prossima primavera, 
mi metterô a lavorar Teroe. 

Il modello délia Impératrice passa per una délie migliori 
opère , che io abbia fatto fin qui. Tutti generalmente sem- 
brano di questo sentimento, che per me è un gran elogio. 

Âvea in pensiero di mcndarvene due disi^gni in caria, 
perché nie conosceste Tidea. Ma ripensando meglio, ho 
veduto che non si sarebbe poluto cosi in piccolo^d'averne 
una suffidente cognizione \ onde sia meglio che aspettiate 
di vederla in marmo , e giudicarne per bene allora. 



Roma , 21 dicembre 1811 



È moUo tempo che io non vi ho scritto , ad onta che voi 
mi abbiate mostrato gran desiderio che io vi &ccia sapcre 
le huove di mia sainte più spesso, che io non voglio ferc. 



APPENDICE. 38i 

Perdonatemi , e non imputate la infrequenza a difetto 
di volonta. Molto meno dovete temerè , quando io non vi 
scrivo, che la mia salute non sia prospéra e vigorosa. 
Perciô vî assicuro che sarete pontualmentè înformato sem- 
pre, e cosi Dio me la conservi, corne presentemente la 
godo , ottima , in altro tempo mai. 

Ho finitô il modello d'un Ajace più grande del Vero, 
che Êtrà compagno all^ Ettore già modellato , anni sono, e 
abbozzato in marmo. Di questo Ajace sono tentato a corn- 
piacermene as^i , poichè gli artisti é gli amatori lo yid- 
derô tutti con gran diletto, e me ne fecerô de' complimenti 
infinitamente lusinghieri : e taie fu il compatimento e il 
concorso, che io dovetti tardare qualche giorno di più, 
per &rne la forma in gesso. Egli è tutto nudo, e sta in atto 
di spuntare il pugnale contro di Ettore, momento accen- 
nato da Omero, nel verso 273 del Gmto vu. Le forme , il 
carattere suo è quai si conviene ad un parente di Er- 
cole. Oh quanto avrei caro che lo yedeste ancor yoi ! Ma 
questa yostra venutas'aspetta sempre, e sempre mai non 
si yerifica. 

La statua dell' Impératrice si lavora in marmo, e ayanza 
molto. 

Io fra qualche settimane mi metterô intorno al gruppo 
deir Ercole con Lica, opéra che mi spayentaa doyerla 
ripigliare dopo tanti anni che l'ho creata. E ci yorrà 
pazienza , e forza che basti a degnamente condurla al suo 
fine. 

In-tanto mi si ya preparando il modello in creta del 
Napoleone a cayallo, in proporzione come sapete di 
ao palmi romani. 



382 CANOVA. 

Non voglio seordarmi di dirvi che debbo Tare k statut 
délia Poctf per il colonelle di Romanzow, minbtro di Stato 
dell' Impero Russo. 

La slampa a bulino del mio Teseo di schiena è fitiita , 
ed ë bella assai. Ora si sta intagliaodo le due deil* Ercole, 
ë Taltra del Teseo di faccia. Quando sieuo lerminate lutte, 
ve le mandera. 



Roma, ll.febbnro 1812. 

Ed 10 ho Êitto appunto quello cfae voi desiderate. Ann 
dissi maie d*averlp jfatto, perché VIsramente non so nèposso 
lusingarmi, d^aver fatto un modello di stile cosl per- 
fello, corne voi melo proponete. Certo si è die io eUî 
in vista e in pensiero il Tostro Ajace > e quello di Pas- 
quino m^era sempte sotto gli oochi e alla mente. E se nello 
scrivervi dbsi d'ayerlo fatlo d*un carattere Ercotêêeo^ 
fti per maniera di esprimermi , non intendendo che roi 
dovesle prender la paroh nel suo chetto significato. 

' Ora mi'piace moltissimo d'essermi affrontato col vostro 
pettsiere, e cosli vi fo^s* io riuscito, corne vi ho poste in 
lavorar tutte le forze deir anima. Per mia oonsokzione e 
vostra, potrei dirvi, che gP intendenti Io tkt)vano assai 
degn« di Iode e di compatimento. Ed è cosa ben degna di 
meravigKa, e di conforto insieme per me, il vedere che 
tutti li suffraggj concorronq sempre ad esaltar le ultime 
mie opère come megliori deU' altre. 

Questo mi & sperare e credere , che finora io aUbia 
fatto piutosto dei passi avanti che addietro nelFarte. Ve- 
dremo in seguita quello che ne avcrtà. Io ben vorreî . I 



APPENDICE. 3Ô3 

corne cosa più desiderabile che io conosca , che toi foste 
qui, e vedeste e giadicaste ancor voi questo modello, e Iç 
altré opère mie che non conoscete. 

Per esempio, in*questi giorni bo finito in manno la se- 
conda Venere ; ho finito la Musa Tersicore mia fayorità, e 
una Dansatrice , tutte e tre -visibili dal pubblico nel mio 
slndio, imieme ad aicune teste ideali in marmo^ La Musa 
e la Dansatrice verranno a Parigi , col I^ide che anche 
esso è vicino ad e&sere tenninato. 

In questi giorni mi metterô air Ercole. Oh che layoi^ ! 
Oh che maie, quanto sudore mi costerà, e qoanta' fiitica ! 
Non vedo Tora d'esserne luori ; che veramente mi pare 
d'aver un peso insupportabile, se non finisco ancor questo 
a dirittura, dopo tanti anni d*averlo modeliato. 

Vedrete col tempo, pressochè tuUe le cose mie incise, 
parte a contorni, parte a bulino. Ed io gradirô qùella che 
voleté mandarmi, come tutto queUo che. mi viene da 
voi mi è carissimo. 

Pure la statua délia Pace si farà , venga ne la guerra , 
essa non potrà impedirla. Ma io temo bene , che alla pace 
générale non si &rà statua per ora. Cosî si potesse (aria, 
come io vorrei, anche a mie spese. 

Addio. VogUatemi hene, e ctedetemi unitamente al fra- 
tello, che vi saluta ed abbraccia cordialmente. 



Firenze, lOmaggio 1812. 

Mi trovo qui da parecchi giorni , espressamente per si- 
tuare la mia Venere nella tribuna di questa impériale gal- 
leria, dove altra voita esisteva la Medicea. Vi assicuro che 



384 CANOVA. 

ho tremato e tremo ancora delV onore che vien (alto ail' 
opéra mia. H combattere , o per dir meglio, Tesser posto 
a fiancq di cosi meravigliosi rivali , è un riscbio a. tutta 
perdita. 

Pure, a mia consolazione e vostra, posso assicurarvi 
che il successo supera la mia espettazione. H ooncorso è 
continuo alla galleria , di curiosi ed amalori , a' quali sem- 
bra che la mia statua non sia tanto indegna de^suoi vicinL 

Tra gli sonetti yene voglio trascrirere uno, che trove- 
rete in un cartolino. Ma io délie poésie non mi fiderei , 
bensi del pubblico , il quale è giudice incommutabile e 
sano per lo più ; e questo finora sembra star a (avor mio. 

Deh perche non venite yoi pure a giudicarme? Me lo 
fate sperare sempre, e pure ci verrete una yolta! 

Tra pochi giorni iq sarô di ritomo al mio studio , dove 
mi aspettano diverse opère che vogliono esser terminate 
subito. Yogliatemibene, ecredetemi, ec. 

SONETTO 

ALLA VENERE DI CANOVA. 

Quando la dea d' amer fece ritomo , 
Parver' che gioja e meraviglia desti ; 
Nel già vedovo e mute albergo intomo 
Rasserenarsi i simulacri inesti (i), 

£ dir : Le dive membra el vélo adomo 
In quai pure acque immergesti , 
Onde farti pià. bella? in qoal aoggiomo 
Di nnmi un meglior nettare bevesti? 

(1) Nella tribuna delU Venere Medicca sUvano rApoUÎBO, ilFaimo, b 
Loua. 



APPENDICE. 385 

EUa di superar se stiessa antica 

Godendo, a un dolce saono il roseo iabbro 

Schiader parea , che n favelli , e dica : 

Non fonte mi cangib, non lamia Stella, 
Ne rinacqui dal mare : Italo fabbro 
Qnando vita mi die', mi fe' più bella. 



Ronia,2l febbraro 1813. 

« 

Ho ricevuto la dolcissima vostra , e vi ringrazio délie 
notizie che mi favorite sulla mia statua délia Tersieore. 
Veggo anche io, che la sua esposizione si è (atta in cattivo 
momento, e che Taltre du^arriveranno pur troppo tardi. 
Una vi è già stata collocata. Solamente nii rincresce che 
si abbia voluto darle il nome di Tersicore, corne alla 
prima. lo non Tho mai chiamata per tal nome, e se n*a- 
vessi voluto far una Musa, Tavrei tenuta d'uno stile più 
severo , e meno élégante e grazioso. Benài è vero, ch* io 
dissi, cl)e si sarebhe potuto nominarla anche Erato, la 
Musa délia danza amorosa \ ma non intesi mai di appro- 
priarle tal dignita. 

Gomunque sia, sono anziosissimo d^udirne il vostro 
sentimento libero , come il solito , e franco. 

La speranza di venire a trovarvi mi vien tolta dalla né- 
cessita di andare -a Napoli, per dove parto in questo mo- 
mento. 

Vogliatemi bene ^ scrîvetemi il parer vostro sopra le 
opère mie , e credetemi constantamente il vostro afiez** 
amico. 

* 

P. 5. Le entiche da voi accennatemi non mi destano 

26 



386 CANOVA. 

alcun rimorso, anzi mi pare di esserne non mal con* 
tento. 

La Tersicore dovea esser ritratto^ ma le cose ché mené 
dite non mi feriscono punto. To volsi fare apposta quelle 
che altti disapprova e condanna ^ e anche dopo le rifles- 
sioni vostre , non so riprendere il mio ardimento , nel quale 
entrai per secondar qualche bel motivo toUo in natura, e 
che a me sembrava dover far un ottimo effetlo, corne al 
giudizio di tanli artisti noatri parve il medesimo. 

Ho eseguito il^modello al vero délia Gran-Duchessa se- 
dente, in modo per tutto diverso di madama Letizia, e che 
dai conoscitori viene generalmente e assai compatito. Gli 
elogi che ne ricevo , mi lusingano infinitamente. 

Non so dWervi detto che fed anche il modello délia 
Pac€ in piedi, al naturale, c délia quale mi pare di esser 
piutosto soddisfatto , se perô non m^ inganno. 

Scusate le moite riprese délia luttera scritta in fona , 
nel momento délia partenza. 



Napoli, 23 febbraro 1813. 

A Vellelri ho veduto Taltro jeri una Venere antica di 
marmo, che ha le spalle basse quanto e forse più che ne 
le ha la mia Musa. Del coUo grosso, e lungo troppo, non 
son ancor persuaso ; e mi lusingo che voi'pufe consideran- 
dolabene e posatamente, saprete giustificarmi, mentre 
dair «titra p^rte io tni credo giusfificato abbastanza coU^ 
esempio degli àntichi. 

Sul proposito del seno, che si trova poco risentitoe ri- 
levato, voi vi rammenterete le statue délie Muse, che si ri- 



APPENDICE. 387 

putavano vergini benchè non fosserô, e vi sovrerrete , cbe 
fîra ioro moite manifestano appena un indizio del petto, si 
poco è rilevato. E voi sapete ancora che le giovani Gre- 
che , destderose di apparir belle , solevano mettersi so- 
pra le mammelle délia polvere di Nasso, onde impedire al 
petto di crescere troppo \ perché il seno piutosto asdutto 
è segno di freschezza e di gtoventù. Ma forse m^inganno, 
e certamente dico délie cose inutili già notissime a voi. 

Quello di che per ora non so render conto, si è deUa 
vostra osseirazioue sopra il panneggiamento, parendo a 
voi che io avessi dovuto tener d^una maniera più fina e 
sottile la sottoveste , e per avrentura in cio voi avete ra* 
gione. Mi preme poi che mi diciate liberissimamente il 
parer vostro sopra tutte e tré queste statne, e mi partici- 
piate ancora quello deir intelligenti. Io non sprezzole enti- 
che, anzi desidero di udirlepercorreggermi, ed emendare 
in seguito i miei errorf. Voi miconoscete a questa ora ab- 
bastanza. 

Yi scrivo da Napoli dove giunsi jeri sera felicemente. 
Voi rispondetemi pure a Roma , perché iô ci sarô di ri- 
torno tra 1 5 , o ao giorni al più. 

P. S. Vi scrissi un altra da Roma prima di partire, di- 
cendovi che io non ho chiamato la Dansatrice, Musa Ter- 
êieorêy mâche mi pareva potervi darle il nome di Erato^ 
Musa délia danza amorosa, e lasciai air arbitrio di chiun- 
que. Seavessi ayuto idea di rappresentare una Musa, non 
mi sarei creduto obbligato ad un. stile più severo. 



25. 



388 CANOVA. 



Roma, 31 mano IS13. 



La voslra del 12 Febbrarp mi venne a ritrovar in Na- 
I poli -, quella del 27 , mi aspettè quà di ritorno. Quanto tî 

sono obbligato dell' una e dell' altra! Piacere più prorondo^ 
più sensibile e vero non mi si potrà (ar mai, 6n che io 
viva, dopo quello che m'hanno procurato queste due 
soavissime lettere, che sono per me un segno inestima- 
bile, e degne solo deir amicizia che tanto mi consola e 
adorna. 

« 

Godo infinitamente che Tlmperatrice Giuseppina abbia 
voluto secondar il mio desiderio, invitandovi subito a ve- 
dere il mio Paride. Ma quello cheio provo e sento in tutto 
me stesso, per Tespressione di compiacenza e di Iode che 
voi donate a questa mia opéra , è impossibile a mettersi 
in carta \ il cuore solo vene rende quelle grazie che pu6 
e deye maggiori. Ah ! se voi lo yeiteste questo mio cuore, 
quanto egli è pieno di giubilo, e quanto trionik. d^aver me- 
ritato da voi uno sfogo di vero amico , purchè Taffetto c 
la parzialita , con che mirate me e le cose mie, non v^ab- 
biano fatto illbsione. Che io non mi sarei aspettato mai 
una consolazione pari a questa \ e sempre temo di abban- 
donarmi ad una lusinga che air amor proprio di autore 
suol esserc troppo cara. Ma sicome voi non solete mai 
criticar senza ragione, cosi mi fo a credere agevolmente 
che sia giusto anche ricevere senza scrupolole vostrelodi, 
che dalla lingua d'un verace amico sono scevere d'adul^- 
zione. 

Che vorrei poi dirvi sulP idea che vi siete proposta di 
sciivere qualche cosn sopra dell* ultime opère mie. Io non 



APPENDICE. 389 

ho voci bastanti per renderne a voi i dovuti ringrazia- 
menti. Bensi posso assicurare , e voi io' crederete , che 
non visarà cuore, più del mio, penetrato diyeracericonos- 
cenza verso di voi. 

Il mio viaggio a Napoli mi toise Topportunità di famé 
un altro a Parigi. Le vostre riflessioni sono ottime , ed 
io avrei dovutopensarvi molto aheora prima di decidermi. 
Staremo fra tanto a vedere quelio che mené averrà. 

Yogliatemi sempre bene. Ricevete i cordiali saluti del 
fratello , e tenetemi per quelio che io sono e sarô etema- 
mente, ec^ 

Roma, 17 agosto 1814. 

Ma voi non mi date segni di vita è già un secolo. Pos- 
sono awenire prodigi ancor maggiori dèi veduti fin qui , 
che voi non vi risvegliate? Perocchë ho sentito dirvi^iù 
volte, e più volte me Io avete pure scritto, che alPepo- 
ca délia pace, al ritorno del S. Padrein Roma, voisareste 
ritomato ih Italia e qui, a rivedere deir oggetti per voi 
cari e sacri. Cosa vuol dire adunqueche ora vi tenete corne 
morto? Fatemisapere di vol, délia vostra vita, e délia vo- 
lontà , se pur Tavete, di riveder il vostro amico. 

Io sono occupato presentamente in moite opère di mar- 
mo, e appunto in questi giomi ho terminatâ la statua 
délia Pace per commissione , di tre anni & , délia Corte 
di Russia. 

Ma Topera mia spéciale è la figura délia Religione, che 
ho stabiUto di eseguire in marmo, d'una proporzionemag- 
giore di quante statue marmpree che siano in San-Pietro, 
dove la ho destinata. Il modello piccolo è già fatto. Ed 



Sgo CANOVA. 

ora faccio preparare Taltro colossale, anzi due , Tuno di 
creta, grande la meta délia statua, cioë i5 o 16 palmi, 
Taltro di materîali diversi^ per yederne Teffetto reale in 
grande , e nella misura appunto della statua^ cioè di drca 
trenta palmi* 

lo vogUo beu credere che voi sarete qui un giorno a 
vedermi lavorare in questo colosso , e a giovarmi de^ vos* 
tri consigli ; e se nol fete , mio dannoè* vostro , perché an- 
che voi doTrete pentirvi d'avermancato d'ajutarcolcenno 
r amico vostro, se mai Topera che farô, corne è pur troppo 
naturale, méritasse critiche, e avessi difetti chesi potevano 
evitar. Poichè due occhi non possono veder tutto , e Toi 
vedete tanto più in là degli altri. 

Spero che i miei proposti non saranno vani, e che Toi 
vi lascierete muoyer dal desiderio mio. 

limatemi sempre , e credetemi col fratello, che vi ri- 
verisce, ec. 



Roma, 30 ottobre 1814. 

Mi ayete scritto una si cara e amabile e tenera letlera, 
che io non posso negarvi il perdono del yostpo ostinato e 
si lungo silenzio. Veramente non ho dubitato mai ne della 
vostra amicizia, ne délia costan te benevolenza che vi piace 
di aver per me e per le cose mie. Questo è una verità 
scrittami in fondo del cuore, e prima di perderla , mi si 
trarrà Tanima e il fiato. 

Spiacemi sentinri di tratto in tratto attaccato da umori 
melancoUci, i quali pur troppo assediano Tanime sensibili, 
con tante ragioni di tristezza e di rabhia> cheabbiamo avuto 



APPEJNDICE. 391 

fin qui, e che non sono ancora distraie- affatto. Diovoglia . 
ridonarci una pace stabile, e meltere nel petto degli au- 
gusti Sovrani adunati a Vienna per cio, chè si leghino cou 
YÎncoIi adamantini d' tina concordia, che consoU per pa- 
recchi anni' la stanca e desolata umanità ! 

« 

Vi lodo che abbîate intitolato la vostra grande opéra (il 
Giove Olimpio ) al Rè ^ non dovete Ëirmi ^usa veruna. 
lo ne sono più contento di voi , peochè amo il vostro bene 
e il vostro onore, corne il mio proprio. Sono impaziente 
di vederlae di legg«cla ; e già mi fo certo di trgvarla degna 
di voi, e ricca di peregrine cognizioni , délie quali abonda 
sempre la ricchissima vostra mente, nudrita nelio stadio 
de' classici e deir arti nostre. 

La mia statua deUa Religione dovrà coUocarsi a S* Pie-^ 
tro , in iaccia del S. Pietro di bronzo , se voi ben vi ricor- 
date* il sito. Ma ci vorrà del tempo molto, ed io sptro 
che la vedrete prima che io la finisca. 

Sono desideroso di udire , e quando a voi parera , cio 
' che mi accennate nella vostra lettera con qualche sospen- 
sione..; Per quanto posso travedere, mi sembra che la 
cosa debba essere di vostra spddisfazione, e questo con- 
solami infinitamente. L'intéresse ch' io prendo a tutto cio 
che vi riguarda, è iiiorid'ogni espressione. Io viamocosi 
' corne io vi stimo , e per Dio se non potete rivenire voi in 
Italia, io ritornerô in Fraucia espressamente per voi. Da 
cio vederete se io dico il vero , quando vi assicuro che vi 
tengo in cima deir anima mia, e che a voi penso cosï so- 
vente che pe^iso a me stesso. 

Tra qualche giorno avrô occasione di. dar una lettera 
per voi a M che voi già conoscer dovete ^ che vi ren- 



392 GAXOYA. 

« 

.derà alcune stampe di opère mie, che ho pubbUcate in 
continuazione a quelle che già possedete. 

Seguitate ad amarmi corne &té , che io yi sarè coDti- 
nuamente , e collo stesso affetto vivissimo, ec. 



Londray 13 noTembre 1815» 

Permetta che ancor. io le scriya due righe da Ixmdra , 
dove siamo da dieci giorni, in continuo movimento. 

Si è molto parlato deUa di lei opéra \ ed il signor Ha- 
mUton è persuaso ch^ella ne mandi, al di lui nome, al- 
menosei copie, ed egli risponde dell'esito. Queste ser- 
yiranno, in tantQ, a &rla un poco conoscere : indi si verra 
a maggiori commissioni, sicome io spero, e n'abhiamo 
quasi una certezza. U medesimo amico npstro si occupa a 
faifie stampare il prospëtto in Inglese , cosa che aguazerà 
la curiosità degli amalori. 

Ora deggio venire ad un^ altra importante commissione, 
che affido alla çli lei conosciuta benevolenza. Mîo fratello 
sarebbe neUa disposizione di ripigliare, potendo, la statua 
di Napoléon, a suo conto, e iàrla Irasportar poi a Roma. 
Ella pensi nella sua prudenza, se Tideapuô ayër alcun 
effetlo, e se la proposizione di mio fratello, quando egli 
saràritomato a Roma, mérita d'essere esternata. In caso 
ch* ella trovi luogo a procedere secondo il di lui deside- 
rio , ci scriva e ci faccia conoscere a quel patto si rende- 
rebbe ail* autore, un' opéra nella quale egU . ha sudato 
molto, e che forse sarebbe, per colpa deU^ circostanze 

« 

politîche sepolta in un magazzino eternamente. 
Mi risponda qualche Unea in Londra , dove spero che 



«. 



APPENDICE. 393 

la sua lettera mi arriyerà in tempo, e dia la lettera al gio- 
vane d*E|ste, dal quale licevera la présente; e mi creda, ec. 



Roma, 22 febbraro 1816. 

Voglio darvi notizia del mio stato, benchè voi mi ten- 
ghiate sempre airoscuro del vostro. lo non so perché non 
mi abbiate scritto mai una linea sola a Londra , di dove 
vi mandai qoalche mia lettera, che rimase senza ris- 
posta. Spero cfae qaesta mia vi penrerrà, e che voi sarete 
compiacente. di farmi conoscerç le nuove di voi , che mi 
interessano tanto , e il vostro progetto di riveder Tltalia. 

lo mi sono festituito al mio nido con sommo diletto , 
dopo un assenza di cinque mesi , e me vi ritrovo cosi bene 
in salute, che mai più mi ricordo d' esser stato meglio de ora . 

Le Grazie formâno Tattuale mia occupazione , e neir 
occasione spero che voi abbiate un giorno a vederle finite 
qui nel mio studio , se il cielo vorra pur fiirmi la grazia di 
rivedervi, di ^vervi ospite in casa mia. 

Scrivetemi di quel che fate e che medltatë fore. 

Seguitate a volermi ben. Aggradite i saluti del fratello , 
e cf edetemi con tutta Taffezione , ec. 



Roma, 2 marzo 1816. 

Le nostre lettere si saranno salutate- per làstrada, men- 
tre la mia dovrebbe esser giunta quasi al tempo stesso che 
a me venue la vostra del 6 decorso. lo vi ringrazio délia 
parte amorevole cHe prendete agli onori fattimi dal nos- 
tro adorato Sovrano, e mi conoscete abbastanza per dis- 
pensarmi dal &rvi su tal punto alcuna osservazionq. 



394 CAiyOVA. 

Yenghiaino adunque ai monumenti che laDto t' interes- 
sano, che son gia eollocati, corne rilevaréte dell^ annesso car- 
tolino del Diarîo Romano. Ad eccezione di quella piccola 
disgrazia del Laocoonte, tutti gli altri capi d'opéra dî 
scultura e di pittura non hanno sofferto il minimo danno 
del viaggio. L'altro convoglio sta in AnTcrsa, donde sarà 
portato quà in prirnavera sopra bastim^iti Inglesi. 

Riguardo alla lettera di mio fratello scritta da Londra , 
ho inteso, e va bene che la cosa rimanga in quel termine 
perche non è tempo di parlare di cio in questi momenti , 
ne la proposizioue pu6 esser mai accettata. 

Desidero che possiate yerificare il progctto, cioè la 
promessa di ritornare in Italia. Se la pace sarà stabile, 
di che non voglio temere , voi avrete agio e libertà di 
eseguirla. 

Ho portato cou me V esemplare della magnifica e dotta 
vostra opéra , che feci vedere a Sua Sanlità. Trovo bene 
che mandiate le cinque o sei copie a Roma, dove procu- 
rerô certamente d'esitarle, e lodo il pensiere di farae 
omaggio di una al Santo Padre. 

10 tengo memoria délie stampe che pôssedete délie 
opère mie , e vene spedirô le seguenti ad occasione op- 
portuna. Non perderô di vista il monumènto Rezzonico e 
la testa di Elena. 

Délia statua di S. Pietro (la Religione) nuUa posso an- 
cora dirvi di positivo *, ma non si dovrebbe lardar molto a 
risolvere. 

11 cavallo è senza cavalier tuttora , ne so che vi mette- 
remo sopra. Nulla mi fii detto a tal proposito , e di tutio 
vi rendçrô informato quando lo sappia io stesso. 



APPENDICE. 395 

Ne meno del sepolcro di Nelson s'è fattô parola. 

lo lavoro aile tre Grazie , cbe deggiono esser finite 
presto, ed ho già parecchie altre statue in marmo che mi 
aspeltauo. 

La mia sainte è ottima e perfettissioià. 

Mi rincrèsce che le statue di Malmaison siano partite ^ 
erano cosi ben situate, e tanto accessibili agli amatori^ 
che io n^era si yeramente beato. Cosi chi sa dove e come 
verranno collocate, e in paesi tanto lontani da nostri? 

Seguitate a volermi bene. Gradite i saluai del fratello y 
e credetemi sempre, ec. 

il agosto 1817. 

Finalmente avete dato segni di vita, dopo tanti mest 
d' ingrato silenzio, e dopo tante mie lettere senza risposta.. 
Ed io per vendicarmi di voi, scrivendo alla illustre vostra 
amica la Marchesa di Grollier, la pregava a non farvi ne 
meno un saluto, e diryi che non mandava iFbusto vostro,. 
col due, che si spedivano a lei, perché sono venuto in 
dubbio e scropolo se mi convenga destinare .a yoi quello 
d'Elena, dopo averne &tti degli altri per persone aile 
quali non potei rifiutarmi. 

Sono lieto d'intendere che abbiate ricevute le note 
stampe , e che siate rimasto contento délia mia Religione , 
la quale.probabilmente verra posta, non più in $. Pietro, 
ma nel Panthéon, dove campèggierà più maestosamente , 
come io ho ragione di crçdere. 

Yi ringrazio délie notizie su Tesposizione del Salone, 
e^lirôvi che anche da altre parti sento &rsi grandi elogg) 
del nuovo grandioso ammiVabile quadro di M. Gérard , 



3g6 CANOVA. 

col quale per il mezzo vostro cordialmente mi rallegro, e 
pregovi di fargli i miei sinceri saluti. 

Sul proposito de'^marmi di Âtene, io veDe diedi una 
brève relazione , fino da quando era in Londra. Bisogna 
che questa miâ Jettera siasi perduta. Vi assicuro che ho 
godato moltissimo nel vedere e ammirare quelle sculture 
insigni, e fin dal primo momento che le osservai , mi per- 
suasi délia massima e del sentimento stesso , che iessi poi 
n'ella dissertazione del famosô VisooDii ; cosa che fecemi 
un placer infinito. £ dirvi ancor deggio, che il mio amor 
proprio trovô di che soddisfarsi, nel riconoscere e toccar 
con mano, che Fidia, e i pari suoi, e del suo tempo, ama- 
yano d'imitar la bella natura , e di rappresentarla viva e 
camosa, come si pu6 aveme certezza da questi marmi, i 
quali tanto son veri, che pajono formati su un vero bello. 

Io ne ho ricevuto ne' passati giomi un gesso ddl' Uisso, 
e sentira quello che ne diranno U nostri artisti. Certo io 
mi fo, che i gessi di queste sculture , che si spargeranno 
ben presto in tutti U Musei d'Europa, opereranno gran 
yantaggio e* progresse neirarte. 

Vi scongiuro di non privarmi délie vostre lettere, corne 
fatto avete &n qui. 



Roma, 15 ottobre 1817. 



Il signor *** mi ha recato la cara vostra lettera, per la 
quale vi piace dirigerlo a me , che sarè ben felice di poter 
far alcuna cosa in favor suo. 

Le ragioni da voi addotte, per giustificar il vostro lento 
rispondere aile mie lettere , mi sembrano bastantemente 



APPENDICE.. 397 

fondate, perché io mi persuada ad assolvervi^ forse anche 
le prediche di mio fratello, che vi saluta di cuore. 

Stasi tuttora in dubbio sul sito che dovrà contenere il 
mio colosso délia Religione. 

Sono impaziente che veggiate ancor yoî quelle merayi- 
gliose 'sculture del Partenone esistenti in Londra , al- 
cuni gessi délie quali saranno spediti a Parigi. Il vostro 
giudizio sullo stile di esse, mi sarà molto grato, e carissima 
poi la cognizione di cio che avete preparato di puhblicar 
sulla composizione del frontone occidentale. 

Statevi tranquillo , che io non perdo la memoria delV 
impegnO toltomi colla chiesa di San-Sulpizio. Vado rumi* 
nando sempre nella mente il soggetto, e a tempo suo vene 
iarô consapevole. 

Il mio cavallo si va ora fondendo a Napoli, ma non si 
farà già cosi presto come a Parigi dal Piggiani. Quello che 
mi afflige è il doverci modellar sopra, il Carlo III , lavoro 
che veramente non vorrei far per ora , e che pur si dovrà 
eseguire presto, e forse in questo anno seguente. 

Anche il gruppo di Teseo col Centauro mi sta sul 
cuore, e mMnvita a terminarlo, prima che gli anui più 
crescano, e mi scevri il calore del corpo, e la vigoria délia 
mente, la quale pur Iroppo déclinera presto. Finora per6 
non mené awedo, e forse sono in errore, e mené accor- 
gerô tutto ad un tratto. 

Per la via di Cività-Vecchia e Marsiglia, ho spedito una 
cassa con duc gessi del husto mio, e di quello del pittor 
Bossi, e di due altre teste, Tuna délia Pace, e Taltra, che 
dovea essere délia Venere di Firenze , fu messa per isba- 
glio, quantunque sia tratta dal marmo eseguito da me in 



398 . * CANOVA. 

questiultimi tempi. Vi manderè'la Venere per altraoc- 
casione. 

P' S. Kon so corne troverele le due teste di M*** Grol- 
lier. Essendosi riuscito il marmo dod perfetto di queUa 
prima già termînata , ho voluto aggiangervi la seconda , 
che aveya fatto abbozzare per ritrarre Maria-Luisa, e cbe 
ho poi trasformata in testa idéale. Dttemi il parer vostro, 
quando le avrete ben esaminate. 



Roma, 22 mano 1818. 

Ho consegnato al signor Conte Sommariva un rotolo 
di mie sfampe per voi e per madama Récamier, alla quale 
vi prego di ferle recapitar in mio nome , subito che vi 
verranno affidate dal detto cavalière, che s.e restituîsoe a 
Parigi. 

lo non so se abbiate mai avuta una mia lettera , per 
la'quale io vi dava relazione dell'aver letta e gustata som- 
mamente la vostra grande e magistrale opéra del Giove 
Olimpio. 

Certô è che io non ebbi mai riscontro di essa , motive 
per cui vengo portato a credere che siasi smarrita. 

Ora sperar voglio che vi giungerà questa mia , e che vi 
placera d'intendere come io abbia &tto rileggermi un al- 
tra vplta questa vostra insigne opéra, e come io sia rimaso 
pieno di nuova meraviglia e soddisfazione , per le infinité 
belle cose che contiene, e per la sana e giudidosa critîca, 
onde Tavete'dal principio al fine accompagnata , con una 
savia moderarione chMncanta e persuade ogni lettore. lo 



APPENDICE. 399 

vene ripeto le mie congratulazioni , e vi assicuro che vi 
risconirai passo passo la verità, e la ponderosa giustezza 
délie Yostre osservazioni. 



Roma, 18 giugno 1818. 

Bene avete fatto di ristorarmi del lungo sileDzio vostro, 
colla gentile lettera del 18 passato, perla cjuale m'infor- 
mate di parecchie cose che io desiderava sapere , e di cui 
voi pienameate mi soddisfate. 

Piacemi d' intendere che abbiate riceyuto finalmente il 
mio ritraitO) al quale concedeste piû degno sito ch'egli 
per avrentura non mérita -, tutto effetto di qaella graziosa 
benevolenza e amicizia che mi accordate. Son poi infini- 
tamente contento che abbiate troyato motivo di lodarmi 
per le altre. teste ch'erano simihnente inscrite nella jcassa 
medesîma. 

Vi sono grato délie stampe mandate per me alla signora 
Récamier ] e vi assicuro che délie altre che successiva* 
meute usciranno délie opère mie , e le quali saranno di- 
yerse, ayrete indubitamente e regoktamente le copie, 
oude formame il secondo yolome. 

La relaeioue sulla fusione délia statua équestre di 
£nricoIV*mi riesct molto soddisiacente ^ è pieua di quel 
detagli che tomar possono di qualch'utilità per quella che 
si sta Ibndendo a Napoli , al fonditore délia quale ho co- 
municato tutte quelle osseryazioni che credeya esserc 
profitteyoli al*di lui lume e yantaggio; di che isomma- 
mente ringrazio F amicizia yostra, e cpiella delFegregio e 
brayo signor Piggiani , che saluto di yero cuore. 



4ob • CANOVA. 

Intendo cio che disponeté per la cassa inviataa Roma, 
colla direzione alF Ab. Sambucy, e sarele fedelmente ser* 
vito di quanto mi ordinale. Ditemi ora come voleté dis- 
porre del prezzo da me incassato per Tesemplari délia 
voslra grande opéra, ilGiove Olimpico, rimanendone odo 
in mie mani, che forse verra acquistato dal G>nte Ita- 
linski, ministro Russo a Roma; per altro non ne hoan- 
cora forte sicnrezza. 

Ricordate i miei affettuosi risp^tti alla gcntflissima vos- 
tra parente, e accertatela che subito che ^sarà fatta la 
stampa (se mai si farà) del mio quadro , ove rappresentasi 
il Padre eterno, io le ne manderô volentieri una copia. 

A quella scultura per San-Sulpicio noti lascio di pen- 
sarci. Datemi tempo, evi servira. 

Intanto voglio metterml snbito, neir autunno segoente, 
al gruppo di Teseo per levarmi dal cuore questa gran 
faccenda, che mi affanna e tormenta, finche io non Tabbia 
condotta al soc fine. Bene voi mi consigliate e spronate a 
tal opéra , ed io seguitar amo il consiglio e le riflessioni 
vostre, che hanno sopra Tanimo mio un peso grandissime. 
Spero di potervi dire alla primavera prossima, che il 
gruppo sia vicino al suo compimento. 

Io già mi aspettava da un giorno alF altro la nuova, che 
la statua di madama Letizia dovesse uscir di Parigi. Fer 
assecondare alla brama vdstra, avrei bisogno di oonos- 
cere con precisione il vero prezzo che sene demanda, 
onde regolar le mie richieste , nel ciso che trovassi per- 
sona la quale pensasse di famé Y acquisto ; voi fomitemi 
questo indizlo con esatezza. Riguardo poi al mutar nome 
alla statua , o darle altri simboU , ce. oserei dissentire in 



APPENDICE. 4oi 

cio dal parer vostro, sembrandomi (se non m'inganno) 
che il soggetto debba eceitare maggioimente il desideiîo 
dell^ amatore y che se la statua rappresenlasse altro sog- 
getto morale o allegorico. Fuor di Francia specialmente, 
cio rittscirà più probabile , ed io non dispero di pqtervi 
servire, subito che ne conosca le condizioni. 

Seguite ad amarmi corne &te. Âggradite i saluti del 
(rateUo, e credetemi tutto vostro amico. 



Roma, 22 agosto 1818. 

Ho il piacere di rispondere alla carissima vostra del 
i3 passato y e di rallegrarmi con voi del vostro viaggio a 
Londra, e deUa entnsiastica soddisiazione provata alla 
YÎsta e contemplazione dequei meravigliosi capi d'opéra 
dell' arte antica. Spiacemi sommamente che sîasi smarrita 
quella mia lettera scritta a Toi da Londra, ove io mi ritro- 
vaya tre anni fa, e nella quale mi compiaceva di mani- 
festarvi V estasi mia, e le riflessioni da me fette su quei 
monunlenti. Gradirè infinitamente la pabblicasione délie 
indicate lettere a me dirette, le quaU servir debbono a svi- 
luppare le vostre nuove teorie *, e la intitolazione che ne 
avete disegnata mi piace e mi lusinga moltissimo. 

Tengopresso di me lacassettadelle due copie del vostro 
Giove Olimpio per Napoli , dove sarà immediamente av- 
viata , subito ch' io sappia la spesa del porto da Parigi a 
Roma , pcvchè quel signer Abate Sambucy non me Y ha 
per anchë significata. 

In vano perd feci ad esso richiamo délia scatoletta con- 
tonente la mostra di métallo da voi citata; iit questa çasset- 

26 



4o2 CANOVA. 

tina non si è potuto invenire, e forse voi l' avrete dimea- 
ticata , o si sarà perduta. Converrebbe che la gentilezzi 
vostra volesse supplireaqueste inconvenienze, col ripelermi 
la spedizione per altro mezzo , che a voi non mancherà. 

Il prezzo délia statua di madama Letizia mi sembra al- 
terato , non essectdo punto vero che a me fosse pagata più 
di luigi mille e due cento cinquanta» Ho già scritto ad 
un amatore che desiderava qualche opéra mia , e ne sen- 
tirô la risposta. Saria per altro necessario che voi mi per- 
metteste che io lo facessi comunicare direttamente, e pel 
mezzo vostro col proprietario délia statua, onde passasserô 
d'intelligenza fra loro sopra del prezzo. Su di che atten- 
derô un cenno vostro. 

Finito il modello di Carlo lU sopra il cavallo che ora 
sista fondendo a Napoli , e terminato il gruppo del Teseo, 
mi sembrerà di esser più giovine di quello che ora sono, 
senza questi due pesi sul cuore. 

Non tarderô allora ad occuparmi d'alcun soggetto rela- 
tivo alla cqmmissione vostra. 

A proposito del cortese consiglio vostro suUa diligenza 
nel lavorare le pieghe, come ringrazio la candida vostra 
amicizia , da cui è dettato, cosi darè fiitica a hen compren- 
dere il vepo significato dopo ai saggi da me dati su tel ai^ 
gomento, parendomi che nel Paride, nella Tersicore, 
neir Impératrice Maria-Luisa, e nella Italia al sepolcro 
d' Alfieri, per tacere d' altri , non manchino prove suffi- 
cienti délia mia estrema cura , nel lavorare questa parte 
délia scultura \ e vorrei che appunto ne foste giudice voi j 

stesso. Tuttavia V avviso vostro mi serve di nuovo sperone, 
e me lo terrô semprc dinanzi agli occhi.... 



•% 



APPENDICE. 4o3 

Ont yi invito a consigliarmi , a dirigermi sul progetto 
che avrei , di (ar Tare in mano di qualche grosso libraro , 
o negoziante di stampe a Parigi, il deposito di alcuni corpi 
délie stampe délie mie opère. Yoi potreste ajutarmi su 
questo punto , e far parlar a qualcuno che volesse e po- 
tesse incaricarsi di tal negoziato , aile condizioni e patti 
che verrannogli dichiarati dal mio negoziante e deposi- 
tario di Roma, il signor Pier-Luigi Scheri, il quale 
aprirebbe la corrispondenza col vostro Parigino. Vi 
prego di volermi dire alcuna cosa su questo articolo, che 
mi intéressa non poco. 

Seguite ad amarmi ] aggradite i rispetti del fratelk), e 
credetemi sempre , ec. 



Roma, 24 ottobre 1818. 

Rispondo alla carissima vostra del 9 passato , per la 
quale mi confermate la promessa d^indirizzaralmio nome 
le lettere vostre ( da Londra ) su i marmi Elginiani. Sa- 
rô impaziente di conoscere e gustare questo nuovo saggio 
del Tostro squisito intendimento neir arti nostri. 

La scatolina col pezzo di métallo non fu ritrovata, ad 
onta di mille replicate diligenze ; onde sarà necessario che 
voi, per altra occasione, abbiate la compiacenza di man- 
darmene una seconda mostra. 

L'amico al quale io scrissi per la statua di madama 
Letizia mi harisposto d' aver abbandonato questo disegno, 
e mi lascia in libertà , corne io lascio voi e il proprietario 
di detta statua , non sapendo altrimente a ^operare per 
il suo acquisto. Bensi vi ringrazio del pronto riscontro al 
mio desiderio. 

20. 



4o4 CANOVA. • 

Sono dietro a lerminace il modello colossale deli' eroe 
che sta sul cavallo già destinato per Napoleone» e che 
ora è Carlo lU. Questa statua équestre in bronze verra 
coUocata nella nuova piazzs^ ove si sta &bkricando la ma* 
gnifica chiesa di S. Francesco de Paola. 

Vi do parola ce ne 11' invemo prossimo imuninente» se 
la sainte non mi abbandona , spero di dar compîmento al 
gruppo di Teseo , che veramentemi pesa sul cuor. 

Ho consegnato Y esemplar délia voslra grande opéra ad 
un negoziante perché lo venda, e starè aspettando da tm 
il termine del benefizio che fu accordalo , onde regolare 
la spedizione di alcuni altrî esemplari^ 

Giacchè mi proponetedi ridurre le mie stampe a fiNtna 
di libro per le biblioteche speùialmente, converrebe fiirri 
precedere qualche sorta di testo, che le accompagnasse, 
onde giustificare la loro trasformazione *, corne mi oonsi- 
gliereste voi di &re? Oh non visentireste voi Taniiiio bas- 
tante di dettare un discorso analogo aile stampe, che si 
farebbe poi pubblicare dall' editore délie medesime ! Par» 
latemi con libertà, come siete soUto di far sempre con me, 
ed io vi sarè grato del vostro consiglio. ÂpproTO assohita- 
mente Tidea propostami di presentar queste inciaioni sotlD 
forma di una collezione. D progetto mi piace moltissimo, 
e trovo che partorirà un ottimo e utilissimo effetto. 

Gradirô certamente le dissertazioni antiquarie che mi 
promettete, 

Contînuate ad amarmi,eacredermi, unitoaliTalel]o,ec. 






APPENDICE. 4o5 

Roma, (2 dicembre 1S18. 

Il signor *** mi recô la gentil vostra Icttera del i5 no- 
vembre passato. 

Ho avuto un gran piacer délie cosè varie che mi firte 
conoscere, e sûpra tutto sarô lieto del vostro contento , 
per la testa dimarmo, che la sigoora Marchesa di GrolUer 
vi ha donato. Yoi avete interpretato bene il senso del mio 
poscrittD. Quella testa fu abbozzata per esser ritratto. 

La cassa mandata a Marsiglia è diretta a voi, e contiene 
due busti in gesso che io vi mando. 

Sono veramente fuori di me per la gioja d^aver preve- 
nuto il vostro stesso entusiasmo e le vostre osservazioni 
relative ai marmi Elginiani. La lettera che io vene scrissi 
da Londra, conteneva le medesimi riiievi e conside- 
razioni. Tutte le frasi vostre combinano col sentimento 
mio , c non potevate esprimervi più degncunente, secondo 
ilmio stesso pensiero, se io vi avessi dettate le parole. 

H paragon poi che voi ed altri amano di Ëire con queste 
insigni opère, e colle mie, ë troppo seducente, e troppo 
lusinga il mio amor proprio, perché io non debba esserne 
altamente penetrato e oommosso. Son persuaso anche io 
che Tarte debba ritrarre qualche solenne vantaggio dallo 
studio di questi frammenti. 

Yenendo alla (usione délia statua di Enrico IV , rilevo 
con mia sorpresa che la forma avesse quel difetto originato 
dalla composjzione del luto , il quale non è dunque luto 
«apiente , come mi aveano supposto. Sarô quindi grato 
alla vostra amicizîa, se vorrele aver la bontà di mandarmi 
Una notizia précisa di tulto Tordine délia operazione, e 
sccotido i capî notati già nell' antécédente mîa, agglun-* 



4o6 CANOVA. 

gendo le ossei^vazioni vostre ancora : e ditemi se la sta- 
tua équestre era d^un pezzo solo, o di quanti. Questo rag- 
guaglio deve tomarmi di grande utilità , corne voi stesso 
velo credete. 

Seguite ad amarmi , e credetemi seoipre vostro affe- 
zionato amico. 



Roma, 24 febbnro 1819. 

Vi acchiudo una letterina per il nostro amico il cava- 
lière Cicognara , eleggendo una occasione iavorevole del 
signorCanning,mimstro Britannico nellaSyizzera^ilquale 
partendo da qui per Londra , si è voluto gentilmente in- 
caricar délia présente per voi. 

16 nuUa ho da diryi di nuovo, dopo all'ultimamia. So- 
kmente yi repeto che da vinti giomi, sono aile prese col 
Teseo , e che vi kvoro con grandissima passione e ca- 
lore, nella impazienza di levarmi dall^ animo questo ca- 
rico\ il quale mi pesa infinitamente , si chè mi parrà di 
non aver più che fare nulla , finito che io abbia questa la- 
boriosissima e dura e lunga opéra. 

Seguite ad amarmi bene, e fate che io vi rivegga an* 
cora una volta^ ma fîra noi, poiche io non credo , ne Tor- 
rei ritornar al di là délie Alpi mai più. 

Yi saluta il fratello , ed io vi sono sempre vostro affe- 
zionato amico. 



Ronui, 24 apriie 18(9. 

Il nostro comune amico cavalière Cicognara mi scrisse 
in data degli otto delF andante , che partiva per Londra , 



1 



APPENDICE. 407 

dopo aver preso e fissato coq voi cio che si doveva fare*per 
il libro délie mie stampe. lo anticipo i miei ringraziamenti 
per questo atto d'insigne amicizia dell' uno e deir altro 
per me. 

Le casse partono dopo domani. In una di esse conten- 
gonsi dieci stampe per voi, e dieci consimili per madama 
Rëcamier, allaquaie yerranno gentilmente consegnatecol 
mezzo Tostro ( al solito franche d'ogni spesa per Tuna e( 
per r altro.) 

n gruppd del Teseo procède a gran passi, e non Tab-. 
bandono se non Tbo finito appieno. 

Gradite i saluti del fratello^ é credelemi sempre, ec. 



Roma, 19 giugno 18^19. 

Yi scrivo due righe per annunciarvi che mi sono occiï- 
pato déll' idea di quel Cristo (*) che voi desiderate , e 
che è stato da me abbozzato in piccolo , per averne una 
prova, e conosceme Teffetto \ e parmi che non dovrei es- 
ser mal soddis&tto del mio pensiero. Fra non molto tempo 
vene manderô un piccolo disegno , onde anche voi ne 
possiate formar una qualche idea. 

Voi vedete che non perdo di vista le vostre premure. 

Tra qualche giorno io partira per Venezia , anzi per 

Possagno mia patria f dove ho destinato far edificar una 

' chiesa^ délia quai fabbrica ora si stanno a scavar le fonda- 

menta, aile quali si darà cominciamento al mio arrivo. 

La dimora j per altro , che io farô a quelle parti , non 

('] C'est de la Des(;etitc de Croix qu'il s*agît. 



n 



4o8 CANOYA. 

sarà che di un m€se o pooo pîù y onde potrete 
sempre le rostre care lettere a Roma, 
Segmtate a Tolermi bene, e a credemii, tutlo ¥OBlro, ee. 



Roma, 22 giugoo 1819. 

Benche k> vi abl»a acritto nel passato sabbato, non 
posso a meno di snrivervi anche queste due righe y per 
darvi la &usta notizia del getto del mio cavaQo foso în 
bronzo felicemente , per le cure del signor Kig^tti. Egli 
mène scrive appunto in data^del igandante, e mi annnn* 
cia che il cavallo ë tutto scoperto , e ogni sua parle corn- 
presa la coda è riuscita perfettamente oltre qualunque 
aspettazione. lo sono lietissimo di questo evento, che 
tanto stavami a cuore. Traqualche mese, eallora appunto 
che la figura sarà stata cavata délia fossa, io &r6 uaa gira 
a Napoli , per osservare in persona V eslto di questa beUa 
fusione. 

Ora mi viene domandato di sap^r da voi quanti chik- 
grammi e migliaja di libre di métallo occorserô per il getto 
di Enrico lY. A vostro agio siat^ni cortese di tel ris- 
contro. 

Yi confermo V antécédente mia coU awiso del piccok) 
modello da me &tto del Cristo , risènrandomi a darvene 
una idea, subito che io Tabbia pîù maturata. 

Yogliatemi bene, e credetemi sempre vostro, ec. 



APPENDICE. 409 

Roma, 25 novembre 1819. 

Finalmente sono confortato per la €ara voitra del 8 
andante. Questo solo avriso mi è giunto da voi deirarrivo 
délie due casse délie mie stampe; ^pacchè finora niuna 
lettera mi pervenne dal signor B... 

Mio fratello, che vi riverisce distintameiite , ha parlato 
coD, questo librajo signor Mariano de Jtomanis , al 
quale potete comunicare il ?06fh> desiderio \ poîchè 
sembra disposto di servir al vostro intendimento. 

Appena ritornato di Venezia nel passato mese d'agosto, 
ho eseguito il modello al naturale d'un Endimione dor- 
meate con clamide sopra d* un sasso, e coi due gtavelotti, 
che sembrano uscirgli di mano , secondo che lo descrive 
Luciauo, nel suo dialogo suU^astronomia. Questa figura 
ha falto un grande effelto neiranimo di chiunque la 
vidde, e veniva giudicata per uilà délie megliori mie pro- 
duzioni : cosa che mi sento ripetere ad ogni opéra nnova, 
e che mi venue* ricantata subito dopo , cioè nel mese del 
passato ottobre , quando esposi un altro modello di una 
seconda Maddalena distesa in terra, e svenuta quasi per 
eccesso di dolore di sua penitenza, soggetto che piace 
moltissimo, e che mi ha procurato molto compatimento , 
ed elogi assai lusinghieri. 

Ora ho terminato un terzo modello di una Ninfa da me 
intitolata Dirce, nutrice di Baoco, che siede sopra una 
pelle di lince , e appoggiase col destro braccio sopra una 
cista, (o panière) simile a quelli che ricavansi dalle inî- 
ziate a i misteri di Bacco. La novità del soggetto , e il modo 
con che ho sludiato di condurre il modello , parc clic 



4io CANOYA. 

abbia riunito Topinione de*più a giadicare questa figura 
per il mio capo d* opéra \ si cbè se io dovessi affidanni aile 
parole ed a i complimenti che mi yengono fatti , potrei 
credere che non vado ancora in dietro nell'arte mia, 
quantanque mi crescanno gli anni. 

Tutte e tre queste statue dovranno probabilmente esser 
mandate in Inghilterra. 

Il Teseo è gîà finito, e posto sopra un grande bilico, 
sul quale gira con somma facilita ; onde puo vedersi da 
ogni punto ad un buon lume, nel mio studio, dove spêro 
che restera molto tempo, finchè si edifichi un tempio in 
Vienna, Tolendo F Imperator che sia cola trasportato. Non 
potete imaginare quanto sono felice delP avère finalmaite 
condottoalsuo termine un lavoro che mi pesavasutt^ anima. 

Si come pesami assai il debito di fare un secondo mo- 
dello équestre, per accompagnare queUo di Carlo ID; 
ma spero di riuscire al più presto possihile : e fatta questa 
grande e fiiticosa opéra ^ rinuncio per sempre a simili 
componimenti, che non sono più conformr alla mia età. 

Se fotessi . esser con voi, saprei rendervi le ragioni 
dell'aver io preferito di edificare quella chiesa a Possagno 
mia patria, piutosto che a Roma. Esse sono moite, e 
molto sufficienti a persuadermi che io filcessi bene a fis- 
sarmi in taie propositô. 

Datemi talvolta nuove di voi , e credete che sebbene 
non vi scrivo spesso , vi amo sempre egualmente, e sem- 
pre vi sono, ec. 



APPENDICE. 4n 

Roma> 18 maggio 1821. 

Ricevo la carissima vostra del 3o passato, coU'iiisèrta 
cambialetta di scudii cento cbe ho subito verificata. Sono 
grato aile vostre cure per fiiTorirmi , e nel pregarvi di non 
rimetter punto del vostro zelo a tal uopo. Scrivo, nel senso 
che suggeiite, a questo signor *** relatiyamente al depo- 
sito, ec. . 

. lo non ho maudato per anche le due busti per ma- 
dama D. nel dubbio di recare una inutile briga... 

Mi consolo che il vostro reale Museo abbia fatto il pre-* 
gevole acquisto délia Yenere trovata nell' isola di Milo , e 
gradirô sommamente di leggere la vostra dotta illustra- 
zione su questo insigne capo d' opéra di Greco lavonou 

Se non fossi ritenuto dallo scropolo di farvi spendere 
nel trasporto délia cassa d^un gesso delFultima Yenere 
eseguita da me per M. Th. Hope , io vélo manderei beii 
volontieri> onde aveme il vostro savio parère.^ 

Ho veramente finito ne* giomi scorsi il modello che era 
in gesso, del colossale cavallo per il gruppo équestre del 
Rè Ferdinando primo -, e se amore di autore non m' in- 
ganna, sôno tentato di credere che siami riuscito non in- 
feriore al primo , se pure non è anche migliore. Almeno 
rbpinione di quei che lo veggono, tende a persuadermi 
di questo. 

Parmi d^avervi scritto che ho fatto il modello di una 
seconda Maddalena giacente, e svenuta per eccesso di do- 
lore sopra il terreno i e quello d' una Ninfa che dorme , e 
r Endimione , e la Dirce t^he farà la compagna air altra 
Ninfa con r Amorino per S. M. il RèGeorgioIV. 



4iî CANOVA. 

La mia satuie ë ottima, e mi serve egregiamente fin qui, 
in tulte le opère che lavoro. Dio voglia che seguiti per 
lungo tempo ancora, onde si terifichi il voMro augurio di 
una etema gtoventù* 

Credetemi sempre unito al fratdio , ec. 



RoiM. 13 la^io 182t. 

Ho il piacere di rispondere alla gentilissima Tostra 
del 25 passato, e di dirvicbe fio ricemato la catnbialetta di 
scudi 1 7^5 aS , sopra di questo banchiere signor Lavaggi , 
in pagamento délie igôstampe inyiatealS. B. dedottala 
sua rimessa, ed il prezzo dei eento esemplari del tcsto. 

La mia sainte, grazie al Signore, è ottima, e vi sono te- 
nu to délia cortese amofevolezza che avete nel raccoman- 
darmi di averne cura gelosa ; e veramente ho bisogno di 
stare bene, se voglio seguitar a dar ôpera a miei lavori. 

Dopo il modello de V Endimione , délia Maddalena , c 
délia Nin&jiutrice di Bacco, hoeseguito quello d'una 
Ninfa che dorme, e cheriene tanto lodata, che si Tor- 
rebbe crederla mtgliore délie altre opère mie. Finoni 
mi avvienne sempre cosi , che 1* ultima otttene il pregio 
di preferenza sulP altre. Da cio potrei caVare buon augu- 
rio , e persuadermi che almeno non yado ancora in die- 
tro ne* miei studj , e cerco di mantenermi in qualche 
grado di opinione favorevole ,* délia quale il pubblico si 
compiace di onorarmi. 

Su questi giorni sto per finire il modello del cayallo per 
la statua équestre di Ferdinando primo. Questo modello 
f> grande al vero , ma il gruppo équestre deve csser co- 
lossale comc r altro di Carlo III. 



APPENDICE. 4i3 

Dopo subito mi pongo a terminar la statua del gênerai 
Washington, in tanto che si sta preparando la creta per 
il modeUo colossale del suddetto cavallo di Ferdinando. 

Voivedete ehe non perdo tempo, e se la sainte mi ao- 
compagBA, spero di tirar innanzi un gran pezzo, e dare 
fuoii délie ahre opère, ddle quali tengo in mente i sog- 
getti. Vogliatemi bene^ gradite i rispetti delfirateUo, e 
credetemi, ec. 



Roma, 20 sefeeemhre 18!^}. 

So r it ornato da Possagno, mia patria, nello stato Ve- 
neto, dopo due mcsi emezzo di assenza. La mia sainte è 
ottima , e ne profitto subito col ponni al modello d'un 
gruppo délia Pietà composto di Cristo morto , délia M a- 
donna, e di Maria Maddalena. Yedete che io son di parola 
nel trattar questo soggetto , si come vi avea promesso da 
tanto tempo. 

Prima di partir da Roma , io vi diressi una lettera ncUo 
scorsomcse di giugno, relativamente al signor 

Voi che siete costi, e che dovete avère grand impero 
suir animo suo, potete certamenteaver mezzo di guaran- 
tirmi da qualche in&usto successo. Favorite di prender 
le vie piùspedite e sicure a tal uopo. Siatemi cortese di un 
gentil e pronto riscontro a mia quiète.... 

Se mi amate, non perdete di vista questa feccenda , e 
fatela vostra propria. 

Mio Cratello vi riverisce con molto affetto , ed io vi ab- 
braccio, e sono, ce. 



n 



4i4 CANOVA. 

Roma, ptimo dicembre 1821. 

Benche kn'abbiate lasciatotanto tempo senzalettere vos- 
tre, pure io voglio dairi prova che sono vivo e sano, e 
che seguito &re qualche naova opéra, si corne vene darà 
certezza Y annesso articolo del nostro Diario. Tacendo de- 
gli ielogî che mi vengono fktti in esso foglio, non posso 
tacervi , che la parte descrittiva del gruppo Terrebbe es- 
ser al quanto più fedele ed esatta : ma nell' insienne non 
ista maie, e puô correre. 

D modello non si forma per anche in gesso , perche si 
è dovuto ritardame la forma /onde servire all^ universale 
desiderio del pubblico , che non si saziava mai, ne' pas- 
sati giorni , di concorrere a rivederlo più volte. Se dovesse 
fiire argomento del merito di questa opéra, da* oompU- 
menti che mené vengono iatti generalmente, avrei motivo 
di esseme molto contento, giacchè , per dire sinceramente 
la verità con voi che mi siete amico leale, non mi ricordo 
d'aver sentitomai fin qui espressioni più graziose e lusin- 
ghevoti, di quelle fattemi per ragione di questo modello. 

Molta parte délia mia conipiacenza riflette sopra di voi, 
che sempre per lo innanzi mi avete stimolato di &r un 
modello délia Pietà\ si come sono avoi pure debitore delP 
utili eccitamenti datimi per il modello délia équestre sta- 
tua per la corte di Napoli. 

Io non dimenticherô mat le obbligazioni chehocontratto 
verso di voi ; come io spero che non porrete in dimenti- 
canza Tamicizia che da tanti anni m'avete accordata. Ne 
vi crediate mai che io venga a darvi la notizia di questo 
modello (délia Pietà) per rîchiamarvi alla memoria, Tin- 



APPENDICE. 4i5 

tenzione da roi espressami, di fare una qualche opéra sa- 
cra per la Tostra chiesa di S. Sulpizio» Non mi resta T om- 
bra d' un tal progetto. Seguito a lavorare il più che io 
posso^ purchè fra tanto la sainte mi aocompagni *, e a con- 
fessar il vero, è un gran tempo che io non isto côsi bene 
come al présente^ e purchè voi seguitiate ad amarmi^ ed a 
resisterO) se vi riesce ,aU'inyidia dichi vorrehbeprivarmi 
ancora délia vostra beùevolenza. 

Fatemi certo con due righe, e ditemi qualche cosa di 
Toi , della salute vostra. 

Mio fratello e il signor Cicognara vi salutano di cuore , 
ed io vi abbraccio affettuosamente» 

P. S. A questa ora moite richieste mi vennerô &tte 
delgruppo per Russia e per Inghilterra ; ma sono ancora 
indeciso, mentre vorrei che rimanesse in Italia. 



Roma, 19 gennaro 1822. 

Il vostro signor..... mi ha &vorito la cara vostra lettc- 
rina del 12 scorso novembre, e le copie della vostra dot- 
tissima dissertazione sulla Yenere trovata nelU bola di Milo.' 

Vi sono grato di questo nuovo attestato della vostra me- 
moria e benevolenza. Mi sembrano prudentissime e per- 
suasive tutte le riflessioni che voi iate in proposito di 
questo insigne monumento, e crederei che doveste esserne 
lodato dachiunque in tende a queste* materie d'antichità 
e di belle arti. 

Una copia della detta dissertazione ne ho dato al co- 
mune amico G)nte Qcognara, che è qui con noi, ed una 
altra al vostro Ambasciatore il Duca di Blacas. 



4i6 CANOVA. 

ÀDCora non ho saputo che il nostro affare délie stampe 

sia risoluto Comprendo la delicatezza ddla vostra si- 

tuazione, e compatiseo la cunt che Toi avele potuto con« 
cedere a simil bccenda. Si che tî sono assai grato di 
queUo che avete fatto. 

La mia chiesa procède lentamente , attesa la stagione 
dell' inTemo. Quando sarà finiUt) ae ne oonœoerà il di- 
segno fedele \ e allora vedràsi che poco o nnlla vi è di mia 
propria inTenzione. 

In tanto ricevo con letizia il vostro augurio dei trenta 
anni , e ri prometto , che ne saprè trarre profitto, e che 
non gli spenderô in ozio. 

Amatemi sempre corne fate, e credetemi vostro , ec. 



n 



FIN. 



TABLE DES MATIÈRES. 



Pages. 
I 
6 



PREBUÉBE PARTIE. 

Naissance et premières années de Canova. 
Statue d'Orpue'e et Euridice. 

Statue d'Esculape. '9 

Statues d'Apollon et Daphné. ibià. 

Groupe' de Dédale et Icare. 1 2 
De l'état de la sculpture à Rome, lors de l'arrivée 

de Canova dans cette ville. 16 

DEVtXillE PARTIE* 

Groupe de Thésée et du Minotaure. ^ 3 1 
Statue d'un Amour. * ^ ' 36 
Statued'une Psyché. ' 37 
Mausolée du Pape Gang&nelU , Clénvent XIY . 3<) 
Statue colossale du Pape. 4^ 
Statues colossales de la Modération et de la Douceur. 4^ 
Groupe de l'Amour et Psyché couchés^ 4? 
Mausolée du Pape Rezzonico, Clément XIII. 5o 
De l'impossibilité de suivre un ordre exactement chro- 
nologique dans la suite des ouvrages de Canova. 55 
Compositions de bas-reliefs modelés. 56 
Statue d'Hébé. 57 

Suelques détails de la vie de Canova. ^ 59 

[onument de l'amiral Emo. 60 

Groupe de Vénus et Adonis. 64 

Modèles de bas-reliefs. 66 

Statue de la Madeleine pénitente. ihid. 

Canova considéré comme peintre. 7 1 

Enlèvement de Rome du JPape Pie VI. 73 

Voyage de Canova en Allemagne. 76 

27 



1 



4i8 TABLE. 

TBOl^IlbUK PiiRTIE* 

Prises. 

Difficulté de suivre un ordre chronologique , etc. 79 

Changement dans la position intérieure de Canova. 80 

Projet en esquisse du mausolée de Christine. 8 1 

Groupé colossal d'Hercule précipitant Lycas. Und, 

Divers sujets de bas-reliefs modelés. 90 

Bas-reliefs sur cippes funéraires ou sarcophages. 91 

Cippe funéraire de la marquise de S^nta-Cniz. 92 

Cippe funéraire du sénateur Falier. 93 

Cippe funéraire de Volpato. 94 

Divers cippes funéraires. 95 

Projet d'un mausolée pour. Nelson. 96 

Statue de Persée. 98 

Canova nommé siir-intendant des Antiquités. i*4 

Statues des deux Pugilateurs Creusas et Damoxène. 109 

Statue du roi de Naples Ferdinand lY. 1 15 
Invitation faite à Canova, par le ministre de France, 

de se rendre à Paris. 1 14 



QUATRIÈME PARTIE. 

Départ de Canova pour Paris. 1.17 
Yisite de Canova à Yilliers près Pans. 1 18 
Modèle en terre du portrait de Bonaparte. 121 
Retour de Canova à Kome. ' , 1 26 
Il est nommé président perpétuel de TEcole du Nu. 1 27 
Mausolée de l'archiduchesse Christine. 120 
Statue de Yénus à Florence. i3d 
Statue de Palamède. i4o 
Statue de madame Laetitia. 14 1 
Quelques observations sur l'état de choses qui fa- 
vorisa le génie de Canova. i45 
Statue de Yénus victorieuse. 147 
Mausolée du poète Alfieri dans l'église de Sainte- 
Croix à Florence. 
Statue de la princesse Leopoldine Lichtenstein. 
Statues d'Ajax et d'Hector. 167 
Statue de Tei*psichore. ' 160 
Statues des trois Danseuses, — Première Danseuse. 162 
Deuxième Danseuse.- i65 
Troisième Danseuse. 168 
Ënumération des portraits en buste et autres tètes scul- 
ptées par Canova. 1 70 



t 



TABLE. • 419 

- Pages. 

Statue de Paris. '...% '7^^ 

Quelques particularités de la vie de GanpVtf. ibS 

CINQUIÈME PARTIE. 

Second voyage de Canova à Paris. ï8q 
Entrevues et entretiens de Canova et de Bonaparte. 19Î 
Retour de Canova ài>Koine, et rétablissement de l'A- 
cadémie de S. Luc. 201 
Canova nommé prince de TAcadémie. 204 
Statue colossale de Bonaparte. . 206 
De la même statue en bronze. 214 
Groupe de Thésée vainqueur d'un Centaure. 216 
Statues équestres colossales en bronze. 223 
Canova est en butte à quelques attaques de l'envie. - 280 
Seconde et nouvelle statue de la Madeleine pénitente. 236 

SIXIÈlfE PARTIE. 

Statue de Marie-Louise sous la forme d'une Concordia, 23^ 

Statue de la Muse Polymnie. 240 

Groupe des trois Grâces. 246 

Statue de la Paix. . 252 

Groupe de Mars et Vénus. 255 

Statue d'Hébé, troisième et quatrième répétitions. 261 

Naïade se réveillant' au son de la lyre de i Amour. 262 

Statue colossale de la Religion. 266 

Canova rétablit et soutient l'Académie d'Archéologie. 27 1 

Troisième voyage de Canova à Paris en i8i5. 276 

Voyage de Canova à Londres. 284 

Retour de Canova à Rome. ' 291 

Canova est créé marquis d'Ischia. 292 

Lettre du Cardinal Consalvi. ibid. 

Diplôme du Sénat romain en l'honneur de Canova. 294 
De l'emploi fait par Canova , en faveur des arts, de la 

libéralité du Pape. 297 

Choix fait par Canova du type de ses armoiries. 291) 

SEPTIÈME PARTIE. 

Suite des travaux de Canova après son retour à* Rome. 3oi 
Statue de Washington. ibid. 
Mausolée des Stuarts à Saint-Pierre. 3o5 
Canova nommé président de la commission consulta- 
tive des arts. 3o9 



4ao TABLE. 

Statue d'End wion donnant. 3io 

Divers ouvrages rçpétës ou commencés par Ganova. 3 1 4 
Modèle du monument funéraire du niarquis Salsa 

Bério. 3i6 

Statue colossale de Pie YI, placée dans Saint-Pierre. 3i6 
Du grand nombre des répétitions faites par Ganova 

de ses statues. « 319 

Saint Jean-Baptiste enfant. 32o 

Proposition faite à Ganova de traiter des sujets 

chrétiens. 3^1 

Groupe d*une Deseente de Croix. 324 

Divers suje is de bas-reliefs. 327 

Bas-reliefs destinés aux métopes du temple de Pos- 

sagno. * 328 

Hommages rendus à Ganova. 329 

Temple élevé par Ganova à Possa^no. sa patrie. 33 1 

Idée générale au temple de Possagno. ' 335 

Pose de la première pierre du temple, 336 

Du talent cle Ganova en peinture. 337 

Grand tableau d'une Déposition de Croix. 33b 

Développement des premiers symptômes de la mala- 
die de Ganova. 
Mort de Ganova. 

Honneurs funèbres rendus à Ganova. 
Souscription Européenne pour le monument à élever 

à Ganova. 346 

Honneurs rendus à la mémoire de Ganova par toutes 

les villes d'Italie. 349 

Service solemnel et catafalque en l'honneur de Ga- 
nova à Rome. 35 1 
Monument honoriûque élevé à Ganova au Gapitole. 354 
PosT-ScfliPTUM. — hur le recueil gravé de ses princi- 
paux ouvrages. 357 
Appendice, contenant un choix de lettres adressées 
par Ganova à l'auteur. 36 1 




FIN D£ LA TABLE. 



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